Chapitre 7

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La pluie avait commencé pendant la nuit.

Pas une véritable tempête, seulement une bruine froide tombant lentement des fissures rouges du ciel et laissant sur les montagnes une humidité étrange, presque phosphorescente. Au matin, les falaises noires ruisselaient encore sous les longues traînées blanches traversant la roche, et des nappes de brume glissaient entre les sommets comme des silhouettes perdues.

Le groupe avançait depuis plusieurs heures lorsque Vaelith ralentit finalement.

Le sentier montagneux débouchait sur une gorge étroite creusée directement dans la pierre sombre. De longues racines bleu pâle descendaient des hauteurs comme des veines suspendues, et l’air devenait plus froid à chaque pas vers les profondeurs.

Puis Lythra le sentit.

Avant même de voir la faille.

Cette vibration.

Immense.
Lente.
Comme un cœur enfoui sous la montagne.

Son souffle ralentit immédiatement.

Vaelith tourna légèrement la tête vers elle.

Il avait compris qu’elle l’avait perçu elle aussi.

— Nous y sommes.

Kael descendit le premier le long des pierres humides.

Ses bottes glissèrent légèrement contre la roche avant qu’il ne retrouve son équilibre d’un mouvement sec.

Puis il s’arrêta net.

— Ah.

Lythra descendit à son tour.

Et son ventre se noua immédiatement.

Le seuil secondaire traversait littéralement la gorge.

Une immense déchirure blanche flottait entre les parois noires du sol jusqu’à plusieurs mètres de hauteur, comme si quelqu’un avait ouvert le monde à mains nues avant d’oublier de le refermer complètement. Une lumière mouvante circulait lentement derrière la faille, donnant parfois l’impression qu’un océan pâle respirait de l’autre côté.

Le chant résonnait faiblement autour d’elle.

Pas assez clairement pour distinguer des mots.

Seulement des voix lointaines glissant sous le vent.

Kael observa le seuil plusieurs secondes avant de souffler :

— Et tu veux vraiment verrouiller ça ?

Vaelith descendit lentement dans la gorge.

Le vent soulevait légèrement ses vêtements noirs pendant qu’il observait la faille avec cette concentration tendue qu’il avait chaque fois que les seuils devenaient trop instables.

— Cette ouverture relie plusieurs passages secondaires.
Si elle se déstabilise complètement, les montagnes vont commencer à se fissurer davantage.

Kael eut un rire bref.

— Évidemment.
Parce que les choses ne sont déjà pas assez catastrophiques comme ça.

Mais Lythra ne l’écoutait déjà plus entièrement.

Le seuil l’attirait.

Pas physiquement.

Quelque chose de plus subtil.
Plus profond.

Comme si la lumière derrière la faille reconnaissait déjà sa présence.

Elle fit un pas.

Puis un autre.

Et immédiatement, Vaelith se tendit.

— Lythra.

Sa voix claqua plus vite qu’il ne l’aurait voulu.

Elle s’arrêta aussitôt.

Le silence retomba brutalement dans la gorge.

Puis il reprit plus calmement :

— Ne t’approche pas davantage tant que le verrouillage n’a pas commencé.

Kael tourna immédiatement les yeux vers lui.

— Voilà.
C’est exactement ce genre de réaction qui commence sérieusement à devenir inquiétant.

Vaelith ne répondit pas.

Il s’agenouilla près des pierres fissurées entourant le seuil avant de faire lentement glisser ses doigts contre les symboles gravés dans la roche.

Lythra remarqua immédiatement qu’ils étaient différents des autres.

Plus anciens.

Certaines lignes semblaient presque avoir poussé directement dans la pierre sous l’influence du seuil lui-même.

Puis Vaelith murmura quelques mots dans cette langue étrange que les failles semblaient comprendre instinctivement.

La lumière blanche pulsa aussitôt.

Le vent changea brutalement dans la gorge.

Kael se rapprocha légèrement de Lythra sans quitter la faille des yeux.

— Tu le sens aussi ?

Elle hocha lentement la tête.

La vibration sous la montagne devenait plus forte maintenant.

Plus proche.

Puis le seuil réagit.

La lumière glissa lentement vers elle.

Doucement.

Comme une marée trouvant enfin la direction qu’elle cherchait.

Le souffle de Vaelith se coupa net.

— Non…

La faille pulsa de nouveau.

Les symboles gravés dans la roche commencèrent à s’illuminer un à un autour de Lythra.

Puis le chant résonna plus clairement.

Et cette fois…

elle entendit réellement des voix derrière la lumière.

Pas des cris.
Pas des ombres.

Des gens.

Des murmures lointains traversant le seuil comme des souvenirs abandonnés entre deux mondes.

Kael lui attrapa immédiatement le bras.

— Recule.

Mais la faille continuait de réagir.

La lumière blanche remontait lentement les pierres autour d’elle comme si le seuil cherchait à s’ouvrir davantage près de sa présence.

Vaelith se releva brusquement.

Et cette fois…

elle vit clairement le trouble traverser son visage.

Pas de la simple inquiétude.

Quelque chose de beaucoup plus brut.

Comme quelqu’un regardant un événement qu’il espérait ne jamais revoir.

— Éloigne-toi du seuil.

Elle recula aussitôt.

Et immédiatement…

la lumière ralentit.

Les symboles gravés dans la gorge s’éteignirent progressivement, laissant seulement le souffle du vent contre les falaises.

Le silence revint lentement.

Mais plus rien ne semblait normal désormais.

Le verrouillage dura plusieurs heures.

Vaelith traçait continuellement des symboles autour de la faille pendant que le ciel au-dessus des montagnes s’assombrissait lentement. Par moments, le seuil vibrait violemment sous la pierre avant de se calmer de nouveau, comme une créature refusant de sombrer dans le sommeil.

Lythra restait assise plus loin contre la roche froide.

Et elle continuait de sentir la faille.

Même à distance.

Comme si quelque chose derrière la lumière persistait à l’observer.

Kael finit par venir s’asseoir près d’elle.

Le silence dura plusieurs minutes.

Le vent faisait doucement bouger les mèches châtains tombant devant son visage pendant qu’il observait Vaelith travailler plus bas dans la gorge.

Puis il souffla finalement :

— J’aime vraiment pas ça.

Lythra tourna légèrement les yeux vers lui.

— Moi non plus.

Kael secoua lentement la tête.

— Non.
Je parle pas seulement du seuil.

Il regardait toujours Vaelith.

Lythra suivit son regard.

Plus bas, Vaelith continuait de tracer lentement des symboles dans la pierre malgré l’épuisement visible dans ses gestes. Ses mouvements restaient précis, mais elle remarquait maintenant des détails qu’elle n’aurait probablement pas vus avant :
ses doigts qui tremblaient légèrement après certains sorts,
la rigidité constante dans ses épaules,
et cette manière qu’il avait de relever continuellement les yeux vers elle dès que le seuil vibrait trop fort.

Comme s’il attendait sans cesse qu’une nouvelle catastrophe éclate.

Kael passa une main contre sa nuque avant de reprendre :

— J’arrive plus à savoir ce qu’il est vraiment.

Le vent souffla plus fort entre les falaises.

— Une minute il agit comme quelqu’un capable d’éventrer les seuils eux-mêmes…
et la suivante…

Il hésita légèrement.

Puis souffla :

— Il te regarde comme si t’étais déjà en train de disparaître devant lui.

Le silence retomba doucement autour d’eux.

Lythra baissa les yeux vers ses mains.

Puis murmura :

— Il est terrifié.

Kael eut un léger rire sans joie.

— Ouais.
Ça aussi je l’ai compris.

Il arracha distraitement une petite fleur pâle poussant entre les pierres avant de la faire tourner lentement entre ses doigts.

Puis sa voix se fit plus grave :

— Et honnêtement…
je crois que ça me dérange encore plus que lorsqu’il perd le contrôle.

Lythra releva lentement les yeux vers lui.

Kael regardait toujours Vaelith au fond de la gorge.

— Parce que quand quelqu’un comme lui commence à craindre quelque chose…

Le vent glissa doucement dans les montagnes.

Puis il termina finalement :

— c’est rarement sans raison.

La nuit tomba lentement sur les montagnes.

Le verrouillage du seuil avait laissé derrière lui une étrange accalmie dans la gorge. La grande faille blanche vibrait encore faiblement entre les parois noires, mais sa lumière semblait plus stable désormais, moins agitée, comme une respiration enfin ralentie après une longue lutte.

Ils avaient installé le camp un peu plus haut, sur une plateforme rocheuse protégée du vent par plusieurs blocs effondrés.

Le feu brûlait difficilement.

Les flammes semblaient parfois hésiter sous les pulsations rouges traversant encore le ciel, et la lumière des fissures se mélangeait à celle du brasier dans des reflets mouvants sur les falaises.

Kael dormait déjà à moitié contre une pierre sombre, sa lame posée juste à côté de lui malgré l’épuisement visible sur son visage.

Pollen, roulé contre son bras, produisait parfois de petits sons végétaux indistincts dans son sommeil.

Mais Vaelith était toujours éveillé.

Lythra l’observait depuis plusieurs minutes maintenant.

Il se tenait au bord de la plateforme rocheuse, légèrement tourné vers les montagnes et les fissures rouges du ciel, immobile depuis si longtemps qu’il semblait presque faire partie du paysage lui-même.

Le vent faisait doucement bouger ses vêtements noirs.

Et malgré la distance…
Lythra voyait sa fatigue.

Pas simplement physique.

Quelque chose de plus profond.
Plus ancien.

Comme si chaque seuil traversé lui avait laissé une marque invisible qu’il continuait de porter seul.

Elle finit par se lever silencieusement.

La roche froide craqua légèrement sous ses pas lorsqu’elle s’approcha de lui.

Vaelith parla avant même qu’elle n’arrive à sa hauteur.

— Tu devrais dormir.

Sa voix était basse.
Fatiguée.

Lythra s’arrêta près de lui.

Le vent glacé des montagnes traversait leurs vêtements tandis que les fissures rouges pulsaient lentement au-dessus d’eux.

— Toi aussi.

Un très léger souffle lui échappa.

Pas vraiment un rire.

Quelque chose de plus épuisé.

Puis le silence retomba entre eux.

Lythra regarda les montagnes noires disparaître dans l’obscurité plus loin.

— Quand tu regardes les seuils…

Elle hésita légèrement.

— J’ai parfois l’impression que tu les écoutes.

Vaelith resta silencieux plusieurs secondes.

Puis il murmura :

— Parce qu’ils parlent.

Le vent glissa plus violemment entre les falaises.

Lythra tourna lentement les yeux vers lui.

— Et qu’est-ce qu’ils disent ?

Cette fois…

Vaelith ne répondit pas tout de suite.

Son regard restait fixé sur les fissures rouges traversant les nuages comme des blessures ouvertes dans le ciel.

Puis il souffla finalement :

— Tout ce qu’ils prennent.

Le silence tomba brutalement entre eux.

Lythra sentit immédiatement quelque chose se serrer dans sa poitrine.

Parce que dans sa voix…
elle entendait maintenant autre chose.

Pas seulement de la fatigue.

Du remords.

Immense.

Puis Vaelith reprit plus bas :

— Certains mondes disparaissent vite.
D’autres résistent plus longtemps.

Sa gorge bougea légèrement.

— Mais les seuils gardent toujours quelque chose.

Lythra repensa aussitôt au chant.
Aux voix derrière les failles.
Aux silhouettes suspendues dans cet autre monde blanc.

Puis elle demanda doucement :

— Et les échos ?

Vaelith ferma brièvement les yeux.

Comme si ce simple mot suffisait à l’épuiser davantage.

Le vent faisait voler quelques mèches noires devant son visage.

Puis il murmura :

— Les échos commencent par entendre les seuils.
Ensuite ils les ressentent partout.
Puis…

Il s’interrompit.

Lythra sentit immédiatement son ventre se nouer.

— Puis quoi ?

Vaelith tourna enfin les yeux vers elle.

Et cette fois…

elle vit réellement la douleur dans son regard.

Pas quelque chose qu’il essayait de cacher.

Quelque chose de déjà ancien.
Déjà vécu.

— Puis les seuils finissent par les reconnaître comme l’un des leurs.

Le silence sembla écraser entièrement les montagnes.

Lythra sentit son souffle ralentir.

Le feu derrière eux crépitait encore faiblement dans le vent nocturne.

Puis elle murmura :

— C’est ce qui t’est arrivé ?

Vaelith se figea.

Complètement.

Le vent continua de souffler autour d’eux, mais pendant une seconde, tout le reste sembla disparaître.

Puis il détourna lentement les yeux.

Et ce simple mouvement suffit à lui répondre.

Le cœur de Lythra se serra violemment.

Parce qu’elle comprenait enfin.

Vaelith ne craignait pas seulement ce qui pouvait lui arriver.

Il voyait son propre passé recommencer devant lui.

Puis elle demanda plus bas :

— Est-ce que c’est pour ça que tu voulais que je reste ?

Sa gorge bougea légèrement.

— Oui.

Le mot tomba doucement dans la nuit.

Et cette honnêteté-là lui fit presque plus mal que le reste.

Le vent souleva légèrement les cheveux noirs et rouges de Lythra tandis qu’elle l’observait dans le silence.

Puis elle souffla :

— Tu crois vraiment que je pourrais te laisser traverser les seuils seul maintenant ?

Vaelith eut un léger mouvement du visage.

Infime.

Comme si une partie de lui savait déjà qu’elle avait raison depuis le début.

Mais il murmura malgré tout :

— Je refuse de te perdre à cause de moi.

Le silence retomba brutalement.

Lythra sentit immédiatement son cœur se serrer.

Parce qu’il ne parlait pas seulement des seuils.

Il parlait d’Arich.
De la créature.
De tout ce qu’il avait déjà détruit en essayant de sauver quelqu’un.

Puis elle s’approcha encore légèrement.

Assez pour sentir la chaleur faible de son corps malgré le froid des montagnes.

— Tu ne me perdras pas.

Le regard de Vaelith vacilla légèrement.

Et pendant une seconde…

elle eut l’impression qu’il allait réellement la toucher.

Mais il s’arrêta.

Comme si même ça devenait dangereux maintenant.

Puis quelque chose vibra derrière eux.

Très faiblement.

Lythra tourna immédiatement la tête.

Le feu venait de vaciller brutalement.

Et autour du camp…

de petites fissures blanches apparaissaient lentement dans l’air.

Le souffle de Vaelith se coupa immédiatement.

Une micro-faille venait de s’ouvrir juste au-dessus des couvertures.

Puis une autre.

Et une troisième près des pierres.

Pas agressivement.

Doucement.

Comme des fleurs blanches éclatant lentement dans l’obscurité.

Le chant résonna faiblement autour du camp.

Kael se réveilla aussitôt.

Sa main attrapa immédiatement sa lame avant même qu’il ne comprenne réellement ce qu’il voyait.

Puis il se figea.

Parce que toutes les micro-failles entouraient uniquement Lythra.

Elles flottaient autour d’elle dans la nuit noire, pulsant lentement comme si les seuils eux-mêmes s’étaient rapprochés pour l’observer respirer.

Le silence devint presque irréel.

Même le vent semblait avoir disparu.

Puis une des failles s’ouvrit légèrement davantage.

Et une voix traversa doucement le chant.

— …Lythra…

Kael se releva immédiatement.

— Non.
Non non non—

Mais Vaelith avançait déjà vers elle.

Beaucoup trop vite.

Sa magie rouge traversa aussitôt l’air autour du camp dans un grondement sourd pendant qu’il refermait brutalement la première faille à mains nues.

Puis une autre s’ouvrit derrière Lythra.

Et encore une autre.

Comme si les seuils refusaient désormais de rester loin d’elle.

Le souffle de Kael devenait plus court maintenant.

Lythra voyait clairement la panique monter dans son regard tandis qu’il observait les fissures blanches apparaître continuellement autour du camp.

Puis Vaelith attrapa brusquement le visage de Lythra entre ses mains pour la forcer à le regarder.

— Écoute-moi.

Sa voix tremblait légèrement maintenant.

Pour la première fois depuis qu’elle le connaissait.

— Quand les seuils t’appellent…
tu ne dois jamais leur répondre.

Le chant continuait de vibrer autour du camp.

Faiblement.

Comme une respiration immense glissant entre les montagnes.

Les micro-failles pulsaient encore dans l’obscurité autour de Lythra, suspendues au-dessus des pierres noires et des couvertures froissées comme des fissures ouvertes directement dans la nuit. Derrière leur lumière blanche mouvante, quelque chose semblait bouger parfois.
Pas des silhouettes nettes.
Des formes.
Des fragments.
Des morceaux d’autres mondes essayant de regarder à travers.

Vaelith tenait toujours le visage de Lythra entre ses mains.

Ses doigts tremblaient légèrement maintenant.

Et cette seule chose glaça davantage Lythra que les seuils eux-mêmes.

Parce que Vaelith ne tremblait jamais.

Puis une nouvelle voix traversa le chant.

Plus proche.

— …Lythra…

La faille derrière elle s’ouvrit davantage dans un léger craquement humide.

Kael jura aussitôt.

Sa lame quitta son fourreau dans un bruit sec tandis qu’il reculait instinctivement vers Lythra, cherchant déjà quoi protéger en premier :
elle,
Vaelith,
ou le camp entier.

Mais Vaelith réagit avant tout le monde.

Sa magie explosa brutalement autour de lui.

Les symboles rouges traversèrent l’air dans une vibration violente avant de s’enrouler autour des micro-failles comme des chaînes lumineuses. Le chant gronda immédiatement plus fort dans les montagnes.

Puis les seuils résistèrent.

Lythra le sentit.

Les failles ne se refermaient pas totalement.

Elles tremblaient.
Luttaient.

Comme si quelque chose derrière elles refusait désormais de repartir.

Le souffle de Vaelith devint plus lourd.

Ses doigts se crispèrent légèrement contre le visage de Lythra pendant qu’il murmurait quelque chose dans cette langue étrange que les seuils semblaient comprendre instinctivement.

Et soudain, la faille la plus proche s’ouvrit brusquement davantage.

Une lumière blanche envahit immédiatement le camp.

Lythra aperçut autre chose derrière.

Pas les structures suspendues cette fois.

Une mer noire immense.

Traversée de longues silhouettes lumineuses avançant lentement sous l’eau.

Puis une main apparut dans la faille.

Le souffle de Kael se coupa brutalement.

Une vraie main.

Pâle.
Humaine.

Ses doigts effleurèrent lentement le bord du seuil comme quelqu’un essayant de sortir.

Vaelith repoussa aussitôt Lythra derrière lui.

Sa magie frappa violemment la faille dans une explosion rouge.

Le camp entier trembla.

Les pierres éclatèrent sous leurs pieds.

Et enfin, la fissure se referma brutalement dans un cri déformé traversant les montagnes.

Le silence retomba.

Violent.

Le vent recommença à souffler entre les falaises.

Mais les autres micro-failles flottaient encore autour du camp.

Plus petites maintenant.

Plus instables.

Comme des regards hésitant à s’éloigner.

Kael respirait difficilement.

Sa lame restait levée devant lui tandis que ses yeux fixaient encore l’endroit où la main était apparue.

Puis il souffla finalement :

— Dis-moi que j’ai halluciné.

Personne ne répondit.

Parce qu’ils savaient tous les trois qu’il avait réellement vu cette main.

Vaelith resta immobile plusieurs secondes.

Puis il passa lentement une main tremblante contre son visage avant de murmurer :

— Elles s’ouvrent trop vite…

Le ventre de Lythra se noua immédiatement.

Pas à cause des seuils.

À cause de sa voix.

Parce qu’elle entendait quelque chose qu’elle n’avait encore jamais réellement entendu chez lui auparavant.

De l’impuissance.

Puis Kael releva brusquement les yeux vers lui.

— “Elles” ?

Sa voix claqua immédiatement dans le camp.

— Tu vas arrêter de parler comme si tout ça était normal.

Le vent traversait violemment les montagnes maintenant, faisant vibrer les fissures rouges au-dessus d’eux.

Vaelith regardait encore les dernières micro-failles suspendues dans l’air.

Puis il souffla :

— Les seuils commencent à la chercher.

Le silence explosa autour du feu mourant.

Kael fit immédiatement un pas vers lui.

— La chercher pourquoi ?

Vaelith ne répondit pas.

Erreur.

Kael le saisit brutalement par le col avant même que Lythra ne réagisse.

— Pourquoi ?

La roche noire vibra légèrement sous leurs pieds.

Lythra sentit immédiatement le battement des seuils revenir sous la montagne.

Vaelith soutint le regard de Kael plusieurs secondes.

Puis murmura finalement :

— Parce qu’ils la reconnaissent maintenant.

Le vent sembla mourir autour du camp.

Kael serrait toujours son col.

Sa respiration devenait plus lourde.

— Reconnaître quelqu’un ne veut rien dire.

Vaelith leva lentement les yeux vers les fissures rouges du ciel.

Puis :

— Les seuils ne réagissent pas comme des portes.

Le chant résonna faiblement plus loin dans les montagnes.

— Ils apprennent.

Le silence tomba brutalement.

Lythra sentit immédiatement quelque chose de glacé traverser son ventre.

Parce qu’au fond d’elle…
elle savait déjà qu’il disait vrai.

Elle l’avait senti dans la vallée.
Puis dans la gorge.
Puis dans les micro-failles autour du camp.

Cette sensation étrange d’être observée.

Pas comme une proie.

Comme quelque chose que les seuils tentaient de comprendre.

Kael relâcha brutalement Vaelith avant de reculer d’un pas.

Il passa une main contre son visage dans un mouvement nerveux.

Puis il souffla :

— C’est impossible.

Mais sa voix manquait de conviction.

Vaelith réajusta lentement son col sans quitter les seuils des yeux.

Puis il murmura :

— J’ai cru ça aussi au début.

Lythra releva immédiatement la tête.

Le silence retomba.

Puis elle demanda doucement :

— Au début de quoi ?

Vaelith se figea.

Complètement.

Et immédiatement…
Kael comprit lui aussi.

Son regard s’assombrit brutalement.

— Non.

Sa voix était plus basse maintenant.

Plus grave.

— Tu étais un écho.

Le vent traversa violemment les montagnes.

Vaelith ne répondit pas.

Et ce silence fut pire qu’une confirmation.

Lythra sentit son cœur ralentir brutalement.

Parce que tout prenait enfin sens :
sa manière de comprendre les seuils,
de parler leur langue,
de ressentir les ouvertures avant tout le monde,
et surtout…

cette façon qu’il avait de regarder les failles comme quelqu’un ayant déjà appartenu à leur monde.

Puis Kael murmura difficilement :

— Comment t’en es sorti…?

Le regard de Vaelith vacilla légèrement.

Et cette fois…

quelque chose passa réellement sur son visage.

Pas simplement de la fatigue.
Pas seulement du remords.

Une souffrance ancienne.
Encore vivante.

Puis il répondit finalement :

— Je n’en suis jamais totalement sorti.

Le silence qui suivit sembla engloutir entièrement les montagnes.

Même le chant s’était éloigné.

Lythra sentit sa gorge se nouer violemment.

Parce qu’elle comprenait maintenant ce qu’il essayait de lui dire depuis le début.

Il ne craignait pas qu’elle meure.

Il craignait qu’elle survive comme lui.

Le lendemain, les montagnes semblaient plus silencieuses encore.

Le chant ne résonnait presque plus depuis la nuit des micro-failles, mais cette absence même paraissait anormale maintenant. Comme si quelque chose retenait volontairement sa voix derrière les seuils.

Le groupe avançait depuis plusieurs heures entre les falaises noires.

Le ciel fissuré restait couvert de nuages rouges mouvants, et parfois une lumière pâle glissait derrière les déchirures du monde avant de disparaître aussitôt. Le vent, lui, soufflait constamment entre les roches, chargé d’une humidité froide qui collait aux vêtements et finissait par engourdir les mains.

Kael marchait devant.

Plus tendu que jamais.

Depuis les micro-failles autour du camp, il ne quittait presque plus Lythra des yeux. À chaque vibration étrange dans l’air, à chaque changement de lumière, sa main revenait instinctivement près de sa lame.

Et Vaelith…

Vaelith parlait encore moins qu’avant.

Lythra remarquait pourtant les détails maintenant :
la fatigue dans sa démarche,
ses silences plus lourds,
et surtout cette façon qu’il avait de parfois fixer le vide quelques secondes comme s’il écoutait quelque chose qu’eux ne pouvaient pas entendre.

Puis le vent changea brusquement.

Pas violemment.

Doucement.

Comme un souffle remontant d’un autre endroit.

Lythra ralentit immédiatement.

Elle sentit les seuils avant même leur ouverture :
ce battement immense sous le monde,
cette sensation étrange d’espace qui se déforme légèrement derrière la réalité.

Vaelith s’immobilisa lui aussi.

Son regard monta aussitôt vers une petite faille blanche qui venait de s’ouvrir à plusieurs mètres au-dessus du sentier rocheux.

Mais cette fois…

elle était différente.

Aucune agressivité.
Aucune vibration violente.

Le seuil flottait simplement dans l’air comme une déchirure calme dans le ciel gris.

Puis quelque chose en tomba.

Une feuille.

Le morceau de papier tourbillonna lentement dans le vent avant d’atterrir directement contre la poitrine de Vaelith.

Personne ne bougea.

Le silence sembla immédiatement avaler les montagnes.

Vaelith baissa lentement les yeux.

Et Lythra vit son visage changer avant même qu’il ne touche le papier.

Son souffle se coupa.

Kael le remarqua immédiatement.

— Vaelith ?

Mais ce dernier ne répondit pas.

Ses doigts tremblaient déjà lorsqu’il ramassa lentement la feuille humide.

Puis il resta immobile.

Complètement.

Comme si le monde entier venait de s’arrêter autour de lui.

Lythra sentit son ventre se nouer.

Parce qu’elle comprenait immédiatement :
il reconnaissait cette écriture.

Le vent continuait de souffler autour des falaises noires.

Puis Vaelith releva très légèrement la feuille.

Et pendant une seconde…

Lythra aperçut des lignes tremblantes écrites à l’encre sombre.

Kael s’approcha lentement.

— C’est quoi ?

Le silence dura encore plusieurs secondes.

Puis Vaelith répondit enfin.

Sa voix n’était presque plus qu’un souffle.

— Arich.

Le nom traversa immédiatement les montagnes comme une blessure ouverte.

Même le vent sembla ralentir.

Lythra sentit son cœur se serrer brutalement.

Vaelith relisait déjà la feuille encore et encore comme s’il refusait de croire qu’elle existait réellement.

Puis très lentement…

il commença enfin à lire.

— “Je crois…”

Sa gorge se serra immédiatement.

Il ferma brièvement les yeux avant de reprendre.

— “Je crois que je recommence enfin à penser un peu clairement.”

Le silence devint presque insupportable.

Le vent faisait légèrement trembler le papier entre ses doigts.

— “Quand les seuils me traversent trop longtemps…”

Sa voix vacilla légèrement cette fois.

— “Je n’arrive plus à ressentir grand-chose.”

Lythra sentit immédiatement quelque chose se briser dans le regard de Vaelith.

Puis il continua plus bas :

— “Seulement la douleur.”

Le chant résonna soudain très faiblement derrière les montagnes.

Comme un murmure lointain répondant aux mots.

Vaelith serrait maintenant la feuille si fort que ses doigts blanchissaient.

Puis il lut encore :

— “Et toi.”

Le silence explosa autour d’eux.

Kael détourna immédiatement les yeux.

Comme s’il venait de comprendre quelque chose de beaucoup trop intime.

Lythra, elle, restait immobile.

Parce qu’elle voyait enfin ce qu’Arich représentait réellement pour Vaelith.

Pas seulement un ami perdu.
Pas uniquement une culpabilité.

Quelqu’un qui continuait encore à le chercher malgré ce qu’il était devenu.

Le vent souleva brusquement les cheveux noirs de Vaelith.

Puis il reprit difficilement :

— “Je t’entends parfois parler…”

Sa voix se brisa légèrement.

— “…même quand je ne reconnais plus mon propre visage.”

Le silence tomba violemment dans les montagnes.

Et cette fois…

Vaelith ne réussit plus à continuer.

Sa respiration devenait irrégulière maintenant.

Il fixait simplement la feuille entre ses mains comme quelqu’un essayant désespérément de retenir quelque chose en train de lui échapper une seconde fois.

Puis le chant revint.

Plus fort.

Les fissures rouges du ciel pulsèrent brutalement au-dessus des falaises noires.

Et cette fois…

une voix traversa clairement le vent.

— …Vaelith…

Lythra sentit immédiatement sa peau se couvrir de frissons.

La voix venait des seuils.

Masculine.
Brisée.
Lointaine.

Mais humaine.

Vaelith releva brusquement la tête.

Le souffle coupé.

Puis la voix revint.

Plus doucement.

— …je suis là…

Le chant vibrait maintenant dans toute la montagne.

Les longues fissures blanches courant dans la roche s’illuminèrent faiblement autour d’eux comme si les falaises elles-mêmes réagissaient à cette voix.

Kael observait Vaelith avec une inquiétude grandissante.

Parce qu’il voyait très clairement ce qui était en train de se produire.

Vaelith était en train de craquer.

Pas violemment.

Pire.

Silencieusement.

Il relisait continuellement la feuille maintenant.

Encore.
Encore.
Encore.

Comme s’il avait peur que les mots disparaissent s’il cessait de les regarder.

Puis Lythra vit enfin ses mains trembler.

Réellement.

Et ça…

ça lui brisa le cœur.

Parce qu’elle comprenait maintenant combien Vaelith avait porté seul depuis le début.

Arich n’était pas mort.

Pas complètement.

Et c’était probablement encore plus cruel.

Le chant continua de vibrer autour d’eux.

Puis la feuille changea.

Lythra le vit avant les autres.

Une nouvelle ligne apparaissait lentement sous l’encre déjà présente.

Comme si quelqu’un écrivait à travers les seuils eux-mêmes.

Vaelith la remarqua aussitôt.

Son souffle se coupa brutalement.

Puis les nouveaux mots se dessinèrent entièrement.

— “Je viendrai te parler un jour.”

Le vent s’arrêta complètement.

Même Kael resta figé.

Puis la phrase continua lentement de s’écrire.

— “Pas comme cette chose.”

Le cœur de Lythra se serra violemment.

Vaelith ne respirait presque plus maintenant.

Puis le dernier mot apparut.

— “Moi.”

Le silence qui suivit fut probablement le plus lourd depuis leur arrivée dans ce monde.

Parce que pendant une seconde…

quelque chose d’impossible venait réellement de se produire.

Arich venait de leur parler.

Pas la créature.

Pas les seuils.

Lui.

Le chant vibrait encore faiblement autour des montagnes lorsque Vaelith releva enfin les yeux.

Et Lythra sentit immédiatement son ventre se nouer.

Parce qu’elle n’avait jamais vu cette expression sur son visage auparavant.

Pas de colère.
Pas de contrôle.
Pas même cette froideur distante qu’il utilisait constamment pour tenir debout.

Seulement quelqu’un qui venait de retrouver une personne perdue depuis beaucoup trop longtemps.

Puis le vent revint brutalement dans les falaises.

La feuille se désagrégea aussitôt entre ses doigts.

L’encre noire se dispersa dans l’air avant de disparaître complètement.

Vaelith tenta immédiatement de la retenir.

Trop tard.

Le papier s’effondra en poussière sombre contre ses mains.

Le silence retomba.

Puis très loin…

le chant s’éloigna de nouveau derrière les seuils.

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