Chapitre 9

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Le ciel était encore sombre lorsqu’ils quittèrent les montagnes.

Pas la noirceur d’une nuit normale.

Depuis les seuils, le monde semblait avoir oublié comment redevenir totalement clair. Les fissures rouges traversant les nuages pulsaient parfois lentement au-dessus des terres mortes, projetant sur les collines une lumière maladive qui faisait briller les pierres humides comme des os sous l’eau.

Le groupe avançait depuis plusieurs heures sans réellement parler.

Le vent avait changé pendant la nuit.

Plus froid.
Plus sec.

Et par moments, il apportait avec lui cette étrange odeur métallique qui apparaissait toujours lorsque les seuils devenaient trop proches.

Kael ouvrait la marche.

Sa silhouette se découpait devant eux dans les hautes herbes sombres, une main toujours proche de sa lame pendant que son regard balayait continuellement l’horizon.

Lythra observait surtout Vaelith.

Depuis la lettre d’Arich, quelque chose s’était fissuré chez lui.

Pas extérieurement.
Pas complètement.

Mais elle le voyait maintenant.

Les silences plus longs.
Les moments où son regard se perdait dans le vide plusieurs secondes avant qu’il ne revienne brusquement au présent.
Et surtout cette fatigue étrange dans ses mouvements, comme si retenir certaines émotions lui demandait désormais plus d’énergie que les seuils eux-mêmes.

Puis Vaelith ralentit brusquement.

Kael s’arrêta immédiatement.

Le vent faisait onduler les longues herbes noires autour d’eux pendant que les trois observaient les ruines dressées plus bas dans la vallée.

D’immenses structures de pierre blanche émergeaient du brouillard comme les restes d’une ville engloutie depuis des siècles. Certaines arches tenaient encore debout malgré les fissures traversant leurs piliers, et plusieurs tours effondrées disparaissaient à moitié dans la terre sombre.

Mais ce qui attira surtout le regard de Lythra…

c’était la lumière.

De faibles symboles blancs pulsaient encore sur certaines pierres.

Comme si quelque chose continuait de vivre sous les ruines.

Kael fronça légèrement les sourcils.

— Ça existait déjà il y a deux mille ans ou les seuils ont juste décidé de ruiner l’architecture récemment ?

Un très léger souffle échappa à Lythra malgré elle.

Vaelith, lui, observait les ruines en silence.

Puis il murmura :

— Cet endroit servait autrefois de point de passage.

Le ventre de Lythra se noua légèrement.

Ils descendirent lentement dans la vallée.

Le brouillard devenait plus épais autour des ruines, et le silence semblait étrange ici.
Pas vide.

Comme si le lieu retenait encore quelque chose.

Leurs pas résonnaient doucement contre les pierres brisées pendant qu’ils traversaient les restes d’une immense cour centrale envahie par des herbes pâles.

Puis Vaelith s’arrêta près d’un ancien mur effondré.

Des symboles blancs couvraient encore la pierre fissurée.

Il passa lentement ses doigts contre eux.

— Les voyageurs utilisaient ce genre d’endroit pour préparer les traversées longues.

Kael s’appuya contre une colonne brisée.

— “Préparer”, ça veut dire quoi exactement ?

Vaelith resta silencieux quelques secondes.

Puis il se redressa légèrement.

— Les mondes derrière les seuils ne suivent pas tous les mêmes règles.

Le vent traversa doucement les arches détruites.

— Certains modifient le temps.
D’autres altèrent les souvenirs.
Certains essayent simplement de te garder.

Le silence retomba.

Lythra observait Vaelith pendant qu’il parlait.

Il avait cette manière étrange de décrire les autres mondes :
pas comme des lieux.

Comme des choses vivantes.

Puis Kael souffla :

— Génial.
Et moi qui pensais que les monstres et les failles suffisaient déjà largement.

Vaelith l’ignora.

Il s’agenouilla près de plusieurs symboles gravés dans le sol avant de tracer lentement une ligne rouge entre eux du bout des doigts.

La lumière blanche pulsa immédiatement.

Puis plusieurs formes apparurent dans l’air au-dessus des ruines.

Des fragments d’images.
Instables.
Comme des souvenirs projetés à travers le temps.

Lythra sentit immédiatement son souffle ralentir.

Des silhouettes traversaient les ruines.

Des voyageurs.

Certains portaient de longues tenues couvertes de symboles lumineux.
D’autres transportaient des armes noires ressemblant davantage à des morceaux de seuils solidifiés qu’à de vraies lames.

Puis une image se stabilisa davantage.

Une femme avançait dans un paysage entièrement blanc pendant que plusieurs silhouettes la suivaient lentement derrière elle.

Et soudain…

la femme traversa un arbre sans le voir.

Son corps passa littéralement à travers le tronc avant qu’elle ne s’effondre brutalement au sol.

L’image se brisa aussitôt.

Kael jura à voix basse.

Vaelith releva lentement les yeux vers eux.

— Certains mondes fabriquent de faux décors.
Si vous cessez de vérifier ce qui est réel…
vous finissez par oublier votre propre corps.

Le silence retomba immédiatement.

Puis une autre image apparut.

Cette fois, plusieurs voyageurs couraient dans une immense cité noire pendant qu’un ciel rempli de fissures s’ouvrait au-dessus d’eux.

L’un des hommes ralentit brutalement.

Puis il se retourna vers les autres avec un sourire calme.

Comme s’il ne comprenait plus pourquoi ils couraient.

Les autres continuaient à lui hurler quelque chose.

Mais lui…
restait immobile.

Puis les fissures du ciel descendirent lentement autour de lui comme des racines blanches.

L’image disparut violemment.

Lythra sentit immédiatement sa gorge se serrer.

— Qu’est-ce qu’il lui est arrivé…?

Vaelith resta silencieux plusieurs secondes.

Puis :

— Le monde avait commencé à modifier sa perception du temps.

Le vent souffla plus fort entre les ruines.

— Pour lui, plusieurs années s’étaient probablement écoulées pendant quelques minutes seulement.

Kael passa lentement une main contre son visage.

— J’adorais déjà pas les seuils.
Mais alors là…

Lythra détourna légèrement les yeux vers les fragments lumineux flottant encore autour d’eux.

Puis elle demanda doucement :

— Et toi ?

Vaelith releva la tête.

— Quoi ?

— Comment tu faisais pour survivre là-dedans ?

Le silence retomba brutalement.

Kael tourna immédiatement les yeux vers lui lui aussi.

Vaelith observa plusieurs secondes les images instables dérivant au-dessus des ruines.

Puis il murmura finalement :

— Je n’y survivais pas toujours.

Le vent sembla ralentir autour d’eux.

Lythra sentit son ventre se nouer.

Parce qu’il ne parlait pas métaphoriquement.

Puis Vaelith reprit plus bas :

— Les traversées longues détruisent progressivement certaines parties de toi.
Tes repères.
Tes souvenirs.
Parfois même ta capacité à distinguer ce qui est réel.

Sa gorge bougea légèrement.

— C’est pour ça qu’on voyageait rarement seuls.

Le silence revint doucement.

Puis Kael demanda :

— Et Arich venait avec toi ?

Vaelith se figea immédiatement.

Le simple prénom transforma l’air autour de lui.

Lythra le sentit aussitôt.

Ses épaules se rigidifièrent légèrement.
Son regard quitta les ruines.

Et pendant une seconde…

il sembla beaucoup plus fatigué que quelques instants auparavant.

Puis il répondit finalement :

— Oui.

Le vent faisait doucement vibrer les hautes herbes entre les pierres brisées.

Kael hésita légèrement avant de reprendre :

— Vous traversiez les mondes ensemble ?

Vaelith ne répondit pas immédiatement.

Puis il hocha lentement la tête.

Le silence devint plus lourd maintenant.

Lythra observait ses mains.

Il serrait légèrement les doigts sans même sembler s’en rendre compte.

Puis quelque chose attira son regard plus loin dans les ruines.

À moitié enfoui sous plusieurs pierres effondrées.

Un éclat métallique.

Elle s’approcha lentement.

Le métal était noir.
Traversé de fines lignes argentées.

Un pendentif.

Non.

Pas seulement un pendentif.

Le symbole gravé dessus ressemblait exactement à certains motifs que Vaelith traçait parfois avec sa magie.

Le souffle de Lythra ralentit légèrement.

Puis elle entendit brusquement Vaelith derrière elle.

— Ne—

Trop tard.

Elle avait déjà ramassé l’objet.

Le silence explosa immédiatement dans les ruines.

Vaelith s’était figé.

Complètement.

Son regard ne quittait plus le pendentif dans les mains de Lythra.

Et cette fois…

elle vit réellement quelque chose se briser sur son visage.

Pas de la colère.

Quelque chose de beaucoup plus profond.

Comme si l’objet venait d’arracher un souvenir qu’il gardait enterré depuis des siècles.

Kael l’avait compris lui aussi.

Parce qu’il cessa immédiatement tout sarcasme.

Le vent continuait de souffler doucement entre les arches détruites.

Puis Lythra murmura :

— Il appartenait à Arich…?

Vaelith s’approcha lentement.

Très lentement.

Comme si chaque pas devenait plus difficile que le précédent.

Puis il prit finalement le pendentif entre ses doigts.

Et pendant une seconde…

ses mains tremblèrent réellement.

— Je croyais qu’il avait disparu.

Sa voix n’était presque plus qu’un souffle maintenant.

Le silence retomba doucement autour des ruines.

Puis Lythra remarqua quelque chose gravé à l’intérieur du pendentif.

Une phrase.

Usée par le temps.

Mais encore visible.

Vaelith la lut lui aussi.

Et cette fois…

il ferma brièvement les yeux.

Comme quelqu’un venant de recevoir un coup en pleine poitrine.

Puis très bas…

presque pour lui-même :

— Il l’avait encore gardé…

Le silence resta suspendu plusieurs longues secondes autour des ruines.

Le vent traversait doucement les arches détruites pendant que Vaelith tenait toujours le pendentif entre ses doigts.

Lythra observait son visage.

Elle n’avait encore jamais vu une expression pareille chez lui.

Ce n’était pas seulement de la tristesse.
Ni même du remords.

Quelque chose de beaucoup plus ancien.

Comme une blessure restée ouverte si longtemps qu’elle faisait désormais partie de lui.

Kael, lui aussi, semblait avoir compris que quelque chose venait réellement de basculer.

Il ne parlait plus.

Même son sarcasme habituel avait disparu.

Puis Vaelith ouvrit lentement le pendentif.

Un faible mécanisme métallique grinça sous ses doigts.

Et à l’intérieur…

une petite plaque noire gravée de symboles argentés apparut.

Lythra s’approcha légèrement.

Elle ne comprenait pas la langue.
Mais elle vit immédiatement la manière dont le regard de Vaelith vacilla en lisant les mots.

Le vent souffla plus fort entre les ruines.

Puis il murmura finalement :

— C’était stupide…

Sa voix semblait lointaine maintenant.

Comme s’il ne parlait plus vraiment avec eux.

— Il disait toujours que les objets survivaient mieux que les gens.

Lythra sentit quelque chose se serrer doucement dans sa poitrine.

Parce que pendant une seconde…

Vaelith n’avait plus l’air d’un homme vieux de deux mille ans lié aux seuils.

Juste quelqu’un se souvenant d’une personne aimée.

Puis Kael demanda doucement :

— Qu’est-ce qu’il y a écrit ?

Vaelith resta silencieux.

Longtemps.

Puis il finit par relever les yeux vers eux.

Et cette fois…

Lythra vit clairement qu’il hésitait.

Pas parce qu’il voulait cacher un secret stratégique.

Parce que ces mots comptaient réellement pour lui.

Puis il souffla finalement :

— “Même les seuils finiront par nous rendre ce qu’ils prennent.”

Le silence retomba immédiatement sur les ruines.

Lythra sentit son ventre se nouer.

Parce que cette phrase…
n’avait pas l’air d’une simple devise.

On aurait dit une promesse.

Ou peut-être une tentative désespérée d’y croire.

Vaelith referma lentement le pendentif avant de le serrer dans sa paume plusieurs secondes.

Puis il murmura presque malgré lui :

— Il le portait toujours pendant les traversées.

Kael resta silencieux un moment.

Puis il demanda finalement :

— Arich était comment ?

Le vent sembla ralentir autour des ruines.

Vaelith releva lentement les yeux vers lui.

Et pendant une seconde…
Lythra crut réellement qu’il allait partir.

Ou se refermer complètement.

Mais cette fois…

il resta.

Puis il souffla :

— Patient.

Le mot tomba doucement entre les pierres brisées.

Vaelith regardait les ruines sans réellement les voir maintenant.

— Il avait cette façon insupportable de rester calme même quand tout s’effondrait autour de nous.

Un très léger souffle lui échappa.

Pas un rire.

Quelque chose de plus fragile.

— Ça me donnait envie de le frapper parfois.

Kael eut finalement un très léger sourire.

Lythra aussi.

Et pendant quelques secondes…

quelque chose s’allégea enfin dans l’air autour d’eux.

Puis Vaelith reprit plus bas :

— Il parlait trop pendant les traversées longues.
Surtout quand il comprenait que je commençais à perdre pied.

Son regard se perdit légèrement dans le vide.

— Il racontait n’importe quoi.
Des histoires absurdes.
Des souvenirs inutiles.

Le vent faisait doucement vibrer les herbes noires autour des ruines.

Puis il ajouta presque dans un murmure :

— Juste pour m’empêcher d’écouter les seuils trop longtemps.

Le silence retomba.

Et cette fois…

Lythra comprit enfin quelque chose.

Arich ne s’était pas contenté d’accompagner Vaelith dans les traversées.

Il l’avait maintenu en vie.

Puis Kael demanda doucement :

— Et toi ?

Vaelith fronça légèrement les sourcils.

— Quoi ?

— Qu’est-ce que toi tu faisais pour lui ?

Le silence revint immédiatement.

Vaelith détourna les yeux.

Erreur.

Lythra le remarqua aussitôt.

Kael aussi.

Puis Vaelith souffla finalement :

— J’essayais de le ramener.

Le vent traversa brutalement les arches détruites.

Lythra sentit immédiatement quelque chose se serrer dans sa poitrine.

Parce qu’elle comprenait parfaitement maintenant :
depuis deux mille ans,
Vaelith faisait encore exactement la même chose.

Essayer de ramener Arich.

Même après les seuils.
Même après la créature.
Même après l’horreur.

Puis le ciel vibra.

Les trois relevèrent immédiatement la tête.

Les fissures rouges pulsaient plus violemment au-dessus des ruines maintenant, projetant sur les pierres blanches des éclats rouges mouvants.

Et au loin…

quelque chose apparaissait dans le brouillard.

Le souffle de Kael ralentit.

— Ah non.

Lythra tourna lentement les yeux vers l’horizon.

Puis elle le vit.

Le premier seuil principal.

Même à cette distance, il paraissait irréel.

Une immense déchirure blanche traversait littéralement le ciel et la terre au loin, comme si le monde entier avait été ouvert par une lame gigantesque. La lumière à l’intérieur bougeait lentement, trop vaste pour être comprise entièrement par un regard humain.

Le brouillard autour du seuil semblait disparaître avant même de l’atteindre.

Et les montagnes elles-mêmes paraissaient se courber autour de lui.

Le silence tomba immédiatement.

Même le vent semblait hésiter maintenant.

Puis Kael souffla difficilement :

— Ça…
c’est un seuil ?

Vaelith observait lui aussi l’immense faille.

Et cette fois…

Lythra vit quelque chose qu’elle n’avait encore jamais aperçu sur son visage lorsqu’il regardait les seuils.

Pas seulement de la tension.

De l’appréhension.

Réelle.

Puis il murmura :

— Oui.

Le battement sous le monde résonnait jusque dans les ruines maintenant.

Lythra sentait presque la vibration dans ses os.

Puis Vaelith reprit plus bas :

— Une fois qu’on l’aura traversé…
les autres mondes commenceront réellement à nous voir.

Le froid traversa immédiatement le ventre de Lythra.

Kael aussi semblait avoir perdu toute envie de plaisanter maintenant.

Le regard fixé sur l’immense faille blanche au loin.

Puis Lythra demanda doucement :

— Et si quelque chose nous suit à travers ?

Le silence dura plusieurs secondes.

Puis Vaelith répondit finalement :

— Alors il faudra espérer que ça puisse encore mourir.

Ils atteignirent les abords du seuil principal au coucher du jour.

Et plus ils approchaient…

plus le monde semblait devenir faux autour d’eux.

Au début, ce n’étaient que des détails.

Des pierres dont la couleur changeait légèrement lorsqu’on détournait les yeux.
Des ombres trop longues malgré la position du soleil rouge derrière les nuages.
Des morceaux de brouillard restant immobiles alors que le vent soufflait violemment à travers la vallée.

Puis même le silence changea.

Lythra le sentit immédiatement.

Le battement immense sous le monde était devenu si puissant qu’elle croyait parfois le sentir dans sa poitrine. Chaque pulsation semblait déformer légèrement l’air autour d’eux, comme si la réalité elle-même respirait au rythme du seuil.

Kael ralentit brusquement.

— Attendez.

Sa voix était plus basse maintenant.

Plus tendue.

Lythra releva les yeux vers lui.

Il observait une rangée de pierres noires traversant la vallée devant eux.

Puis il s’accroupit lentement.

Le vent faisait bouger ses cheveux châtains pendant qu’il effleurait la terre du bout des doigts.

Et immédiatement…
son visage se ferma.

— Ça n’est pas normal.

Lythra s’approcha.

Puis elle le vit à son tour.

Des empreintes.

Des dizaines.

Traversant la terre sombre en direction du seuil principal.

Mais elles ne ressemblaient pas entièrement à des traces humaines.

Certaines étaient trop longues.
D’autres semblaient avoir été laissées par des pieds nus déformés.
Et plusieurs s’interrompaient brusquement au milieu du chemin avant de réapparaître plusieurs mètres plus loin.

Comme si quelque chose avait cessé d’exister entre deux pas.

Le vent glissa violemment dans la vallée.

Vaelith observait lui aussi les traces maintenant.

Son regard s’assombrit immédiatement.

— Elles sont récentes.

Le ventre de Lythra se noua.

— Les ombres ?

Vaelith secoua lentement la tête.

Et cette réponse silencieuse fut probablement pire.

Kael se redressa brusquement.

— Qu’est-ce que ça veut dire ?

Le seuil principal pulsait lentement au loin derrière eux maintenant, immense blessure blanche ouverte dans le ciel.

Puis Vaelith murmura :

— Certaines choses vivent près des seuils principaux.

Le silence retomba aussitôt.

Kael eut un rire bref.
Sans joie.

— Évidemment.
Pourquoi ce serait simple une seule fois ?

Mais Vaelith ne l’écoutait déjà plus.

Il observait les traces avec cette concentration glaciale qu’il avait chaque fois que quelque chose le préoccupait réellement.

Puis il souffla finalement :

— Elles auraient dû rester loin du passage tant qu’il était fermé.

Lythra sentit immédiatement le froid remonter dans sa poitrine.

— “Auraient dû” ?

Le vent s’arrêta presque autour d’eux.

Puis Vaelith releva lentement les yeux vers l’immense faille blanche au loin.

— Ça veut dire qu’elles savent qu’il va s’ouvrir.

Le silence explosa dans la vallée.

Kael passa aussitôt une main contre son visage.

— Fantastique.
On attire maintenant des trucs interdimensionnels organisés.

Mais cette fois…

personne ne sourit.

Parce que quelque chose observait réellement la vallée.

Lythra le sentait.

Pas un regard précis.
Pas une présence nette.

Une sensation diffuse.

Comme si les ruines autour du seuil principal avaient remarqué leur arrivée.

Puis le brouillard bougea.

Brusquement.

Une silhouette apparut plusieurs mètres plus loin entre les pierres noires.

Grande.
Immense même.

Le souffle de Kael se coupa immédiatement.

La chose restait immobile dans le brouillard mouvant.

Son corps ressemblait vaguement à une silhouette humaine trop étirée, entièrement recouverte d’une matière sombre semblant absorber la lumière autour d’elle.

Mais le pire…

c’était son visage.

Ou plutôt l’absence de visage.

Une surface noire lisse traversée uniquement par plusieurs fissures blanches pulsant lentement comme des yeux fermés sous la peau.

Le battement du seuil résonna violemment sous la vallée.

Et la créature tourna lentement la tête vers eux.

Kael dégaina immédiatement.

Le métal résonna brutalement dans le silence.

Mais Vaelith leva aussitôt une main devant lui.

— Non.

Sa voix était devenue extrêmement basse.

La silhouette continuait de les observer.

Puis d’autres formes apparurent dans le brouillard derrière elle.

Le ventre de Lythra se noua violemment.

Il y en avait au moins cinq.

Peut-être plus.

Toutes immobiles.
Toutes tournées vers eux.

Puis une des fissures blanches sur le visage de la première créature s’ouvrit lentement.

Et le chant en sortit.

Pas la mélodie immense des seuils.

Quelque chose de cassé.
Déformé.

Comme une imitation monstrueuse d’une voix humaine.

Lythra sentit immédiatement sa peau se couvrir de frissons.

Puis la créature fit un pas.

Le mouvement était mauvais.

Pas naturel.

Comme si son corps n’avait pas été conçu pour marcher correctement dans ce monde.

Vaelith s’avança aussitôt légèrement devant eux.

Sa magie rouge commençait déjà à vibrer autour de ses mains.

Puis il murmura sans quitter les silhouettes des yeux :

— Ne courez pas.

Kael eut un rire bref.
Nerveux cette fois.

— T’as vraiment le talent de dire les choses les plus rassurantes possibles.

Mais même lui reculait légèrement maintenant.

Parce que les créatures continuaient d’approcher.

Lentement.

Et plus elles se rapprochaient…

plus leurs formes devenaient dérangeantes.

Certaines avaient trop de bras.
D’autres semblaient incomplètes, comme si une partie de leur corps avait disparu avant d’être reconstruite par quelque chose ne comprenant pas totalement l’anatomie humaine.

Puis Lythra remarqua autre chose.

Les fissures blanches sur leurs visages bougeaient.

Comme des bouches essayant d’apprendre à parler.

Le chant devint plus fort.

Et soudain—

une des créatures prononça un mot.

Très mal.

Déformé.

Mais compréhensible.

— …ouvrez…

Le souffle de Lythra se coupa brutalement.

Vaelith aussi se figea une seconde.

Puis toutes les silhouettes commencèrent à avancer plus vite.

Le brouillard explosa autour d’elles.

Et le seuil principal pulsa violemment derrière la vallée entière.

Kael jura immédiatement.

— Ah non, cette fois on court.

Mais Vaelith bougea avant eux.

Sa magie rouge traversa brutalement l’air dans une explosion aveuglante.

Les symboles lumineux frappèrent violemment le sol devant les créatures, et la vallée entière trembla lorsque plusieurs lignes écarlates s’ouvrirent dans la terre noire comme des cicatrices enflammées.

Le chant des créatures se déforma aussitôt.

Certaines reculèrent brutalement.

Mais pas toutes.

La première silhouette continua d’avancer.

Et cette fois…

les fissures blanches sur son visage s’ouvrirent totalement.

Un immense vide noir apparut au centre.

Puis une voix humaine en sortit.

Claire.

Terriblement claire.

— …Vaelith…

Le silence explosa dans la vallée.

Le souffle de Vaelith se coupa brutalement.

Parce qu’il reconnut cette voix.

La vallée vibrait sous les pulsations du seuil principal.

Le brouillard noir tourbillonnait autour des silhouettes déformées pendant que la lumière blanche de l’immense faille traversait le ciel comme une blessure ouverte dans le monde.

Et au milieu de ce chaos…

la créature venait de prononcer un prénom.

— …Vaelith…

Le silence explosa brutalement dans la vallée.

Lythra sentit immédiatement quelque chose changer autour d’eux.

Pas dans le seuil.

Chez Vaelith.

Son corps entier s’était figé.

Complètement.

Comme si cette voix venait de traverser directement quelque chose qu’il gardait enfermé depuis des siècles.

La silhouette continuait d’avancer lentement dans le brouillard.

Les fissures blanches sur son visage pulsaient dans l’obscurité noire de sa peau déformée, et lorsqu’elle ouvrit de nouveau la bouche…

plusieurs voix se mélangèrent ensemble.

Humaines.
Brisées.
Instables.

— Sujet… stable…

Le battement du seuil résonna sous la vallée.

Puis :

— Les réactions… étaient meilleures… sous la douleur…

Le souffle de Lythra ralentit immédiatement.

Kael aussi venait de comprendre que quelque chose n’allait pas.

Parce que Vaelith reculait légèrement maintenant.

Pas de peur.

De rage.

Une rage si brutale qu’elle semblait presque faire vibrer l’air autour de lui.

La créature continua d’avancer.

— Les seuils répondaient…
mieux…
quand il criait…

Le monde explosa.

La magie de Vaelith traversa brutalement la vallée dans une détonation rouge aveuglante.

Le sol se fissura immédiatement sous ses pieds.

Kael jura violemment en reculant instinctivement pendant que plusieurs lignes écarlates ouvraient la terre noire autour des créatures comme des cicatrices enflammées.

Et Vaelith hurla.

Pas un cri de combat.

Un vrai hurlement.

Brut.
Déchiré.
Rempli d’une haine si ancienne qu’elle sembla faire trembler même le seuil principal derrière eux.

Lythra resta figée.

Parce qu’elle n’avait jamais vu Vaelith perdre totalement le contrôle comme ça.

Jamais.

Les créatures reculèrent brutalement lorsque sa magie les frappa.

L’une d’elles éclata littéralement dans une pluie noire avant de disparaître dans le brouillard.

Mais la première silhouette continuait d’avancer.

— Sujet…
extrêmement réceptif…

La voix changeait constamment maintenant.

Parfois masculine.
Parfois multiple.

Comme si les seuils eux-mêmes recrachaient des fragments de souvenirs humains à travers cette chose.

Puis :

— La famille royale exigeait des résultats…

Vaelith attaqua de nouveau.

Sa magie traversa l’air dans une explosion monstrueuse qui fit trembler toute la vallée.

Le seuil principal pulsa violemment derrière eux.

Et cette fois…

Lythra sentit le monde basculer.

La lumière blanche engloutit brutalement sa vision.

Le vent disparut.
Le brouillard aussi.

Puis elle tomba dans le souvenir.

Une immense salle blanche apparut autour d’elle.

Le souffle se coupa dans sa gorge.

Des symboles lumineux recouvraient les murs du sol jusqu’au plafond, pulsant lentement sous la pierre comme des veines vivantes. D’immenses chaînes traversées de lumière étaient suspendues au-dessus du centre de la salle, reliées à plusieurs structures ressemblant à des morceaux de seuils solidifiés.

L’air entier vibrait.

Comme si les murs eux-mêmes retenaient une faille immense derrière eux.

Puis Lythra le vit.

Arich.

Beaucoup plus jeune.

Assis au sol contre une structure blanche fissurée.

Du sang noir coulait le long de ses bras.

Ses vêtements étaient déchirés.
Brûlés à certains endroits.

Et pourtant…

malgré l’état de son corps…
malgré l’épuisement visible dans chacun de ses mouvements…

il essayait encore de rester calme.

Puis Lythra aperçut Vaelith.

Et son souffle ralentit brutalement.

Il semblait différent.

Pas physiquement seulement.

Quelque chose dans son regard.

Moins vide.
Moins froid.

Mais ce qu’elle vit surtout…

ce fut la colère.

Une vraie colère.

Pas celle qu’il montrait parfois maintenant.
Pas cette rage froide et contrôlée.

Non.

Quelque chose de vivant.
Violent.
Instable.

Il faisait face à un homme portant les couleurs royales.

Une longue tenue blanche et argent traversée de symboles lumineux.

Et il hurlait.

La salle entière vibrait sous sa magie rouge.

— Vous l’avez détruit !

Le sol se fissura brutalement autour de lui.

Les soldats présents reculèrent immédiatement.

Même eux semblaient terrifiés.

L’homme en blanc, pourtant, restait presque calme.

— Les expériences étaient nécessaires.

Vaelith explosa littéralement.

Sa magie frappa violemment plusieurs colonnes blanches qui éclatèrent dans une pluie de pierre.

— Nécessaires ?!

Le seuil derrière les murs vibra brutalement.

Arich releva difficilement la tête depuis le sol.

Lythra voyait maintenant ses mains trembler légèrement.

Pas de peur.

De douleur.

Une douleur tellement constante qu’elle semblait avoir fini par faire partie de lui.

Puis l’homme reprit froidement :

— Son corps survivait mieux que les autres.

Le silence explosa dans la salle.

Même les soldats semblaient avoir arrêté de respirer.

Puis Vaelith avança brusquement vers lui.

Et cette fois…

Lythra comprit réellement à quel point il avait été dangereux autrefois.

Sa magie rouge se déformait autour de lui comme un incendie vivant.

Le sol craquait sous chacun de ses pas.

— Vous l’avez utilisé comme un objet.

L’homme ne recula pourtant pas.

— Il pouvait ouvrir les seuils.
La couronne avait besoin de comprendre leur fonctionnement.

Vaelith attrapa brutalement l’homme par le col.

Les symboles rouges traversèrent immédiatement les murs autour d’eux dans une vibration monstrueuse.

— Vous l’avez fait souffrir pendant des années !

La salle entière tremblait maintenant.

Le seuil derrière les murs semblait sur le point de s’ouvrir complètement.

Puis quelque chose tira doucement la manche de Vaelith.

Le monde ralentit.

Arich.

Toujours assis au sol.

Du sang noir glissait encore le long de ses doigts pendant qu’il levait difficilement les yeux vers lui.

Et malgré la douleur…

malgré l’épuisement…

il souriait légèrement.

Petit sourire fragile.
Presque tendre.

Comme s’il essayait encore de calmer Vaelith malgré tout ce qu’on lui avait fait subir.

Puis il murmura doucement :

— Rien ne pourra jamais me séparer de toi.

Le souffle de Lythra se coupa brutalement.

Le regard de Vaelith vacilla immédiatement.

Toute sa rage semblait s’effondrer d’un seul coup face à cette phrase.

Arich serrait toujours faiblement sa manche.

Puis plus bas :

— Tu m’entends…?

Le silence qui suivit fut probablement la chose la plus douloureuse que Lythra ait ressentie depuis les seuils.

Parce qu’elle comprenait enfin.

Tout.

Pourquoi Vaelith refusait d’abandonner Arich.
Pourquoi il continuait à essayer de le sauver malgré la créature.
Pourquoi son regard changeait chaque fois qu’il parlait de lui.

Ce n’était pas seulement quelqu’un qu’il avait perdu.

C’était quelqu’un qu’il avait aimé pendant des siècles.

Puis le souvenir se fissura brutalement.

La lumière blanche explosa autour d’elle.

Et Lythra revint violemment dans la vallée.

Le vent hurla immédiatement autour du seuil principal.

Vaelith était toujours en train d’attaquer les créatures.

Sa magie rouge déchirait littéralement le brouillard dans des explosions monstrueuses pendant que les silhouettes reculaient enfin vers la faille immense.

Mais Lythra ne regardait plus les monstres.

Elle regardait Vaelith.

Et pour la première fois depuis le début…

elle comprenait réellement l’étendue de sa douleur.

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