Chapitre 11
Le corridor semblait respirer.
Selen le sentit dès qu’elle passa sous l’arche fissurée.
L’air changea brutalement autour d’elle, devenant plus lourd, plus froid, chargé d’une humidité étrange qui collait immédiatement à sa peau. L’eau noire recouvrant le sol lui arrivait jusqu’aux chevilles et avançait lentement entre les pierres du sanctuaire dans de petits mouvements presque invisibles, comme si quelque chose circulait encore sous la surface.
Le vieil homme marchait devant elle.
Son bâton frappait doucement la pierre noyée, et chaque contact produisait un écho étouffé qui semblait disparaître trop vite dans les profondeurs du couloir.
Les silhouettes étaient toujours là.
Des dizaines de formes noires immobiles alignées dans les galeries du sanctuaire.
Certaines debout contre les murs.
D’autres recroquevillées au sol.
Certaines encore figées au milieu d’un mouvement inachevé, une main tendue vers une sortie qu’elles n’avaient probablement jamais atteinte.
La lumière blanche traversant les fissures des murs glissait faiblement sur leurs corps pétrifiés.
Et plus Selen avançait…
plus elle remarquait les détails.
Des morceaux de tissus emprisonnés sous la matière noire.
Une boucle de cheveux dépassant d’une fissure près d’une nuque.
Des ongles encore visibles sous une couche craquelée ressemblant à de la pierre brûlée.
Le vieil homme ralentit brusquement.
Selen faillit lui rentrer dedans.
Puis elle comprit pourquoi il s’était arrêté.
Un petit morceau noir venait de tomber dans l’eau.
Le bruit fut minuscule.
Mais dans le silence du corridor, il résonna comme un os brisé.
Selen leva lentement les yeux.
La silhouette la plus proche était fissurée davantage qu’avant.
Une longue craquelure blanche traversait désormais son épaule jusqu’au cou, et de fines poussières noires glissaient encore lentement le long de son corps avant de disparaître dans l’eau sombre.
Puis quelque chose bougea sous la fissure.
Le souffle de Selen ralentit immédiatement.
Sous la couche noire…
une peau grise apparaissait.
Pas une surface pétrifiée.
Pas de la roche.
Une vraie peau.
Humide.
Presque molle.
Elle frémissait légèrement sous la lumière blanche.
Le ventre de Selen se noua violemment.
Le vieil homme détourna aussitôt la tête.
Comme s’il refusait de regarder davantage.
Mais Selen restait figée.
Parce qu’elle voyait maintenant la poitrine de la silhouette.
Très lentement.
Elle se soulevait encore.
Une respiration.
Infime.
Irrégulière.
Mais réelle.
Un nouveau craquement traversa le corridor.
Cette fois, le son venait directement du corps noir.
La fissure sur son épaule s’élargit brutalement d’un millimètre.
Et plusieurs morceaux de matière noire tombèrent dans l’eau.
La silhouette bougea aussitôt.
Un doigt se contracta.
Petit mouvement sec et maladroit, comme si le corps avait oublié depuis longtemps comment fonctionner correctement.
Selen recula instinctivement d’un pas.
L’eau froide éclaboussa autour de ses jambes.
Puis quelque chose vibra sous le visage de la silhouette.
Très légèrement.
La matière noire couvrant sa joue se fendit lentement.
Et une paupière apparut dessous.
Le cœur de Selen s’emballa brutalement.
Parce que l’œil sous la pierre n’était pas mort.
Il tremblait.
Comme quelqu’un essayant de revenir à la surface après un très long cauchemar.
Le vieil homme murmura aussitôt derrière elle :
— Ne reste pas trop près.
Mais sa voix semblait lointaine maintenant.
Selen ne quittait plus l’œil.
Une larme noire glissa lentement sous la fissure.
Puis la bouche pétrifiée s’entrouvrit légèrement.
Le bruit qui en sortit ne ressemblait pas réellement à une voix.
Plutôt à de l’air forcé à travers une gorge remplie de cendres.
La silhouette luttait.
Elle essayait réellement de parler.
La pierre craquait autour de ses lèvres à chaque mouvement.
Puis un mot finit par émerger.
Déformé.
Étranglé.
— …aidez…
Le froid traversa tout le corps de Selen.
Parce que derrière la matière noire…
derrière les fissures…
quelqu’un était encore vivant.
Le battement résonna alors sous le sanctuaire.
Immense.
L’eau noire vibra brutalement autour de leurs jambes.
Et immédiatement…
d’autres craquements répondirent dans le corridor.
Pas un seul.
Partout.
Selen tourna lentement la tête.
Une autre silhouette venait de fissurer au niveau du torse.
Puis une troisième.
Une main noire pétrifiée trembla contre un mur.
Un morceau de visage s’effondra dans l’eau.
Et soudain…
le corridor entier sembla respirer autour d’eux.
Des souffles brisés traversaient maintenant les galeries.
Des sons minuscules.
Humains.
Mourants.
Comme si toutes les silhouettes tentaient lentement de se réveiller ensemble après des siècles de silence.
Le vieil homme attrapa brusquement le bras de Selen.
Cette fois, elle sentit réellement sa peur.
Ses doigts tremblaient.
— Il faut partir maintenant.
Mais Selen regardait toujours la première silhouette.
Parce que son œil la fixait encore.
Et dans ce regard…
elle vit quelque chose d’horrible.
Pas seulement de la douleur.
La conscience parfaite de ce qui lui arrivait.
Le vieil homme ne parla pas immédiatement après leur fuite du corridor.
Ils avaient traversé plusieurs galeries noyées sans presque ralentir, laissant derrière eux les craquements, les souffles étranglés et les fissures blanches pulsant sous la pierre noire des silhouettes.
Mais même loin du corridor…
Selen entendait encore ce mot.
“…aidez…”
Comme s’il s’était accroché quelque part dans les murs du sanctuaire.
Ils finirent par s’arrêter dans une ancienne salle circulaire partiellement effondrée.
L’eau noire y était moins profonde.
Le plafond fissuré laissait tomber plusieurs filets d’eau glacée qui glissaient lentement le long des colonnes noires avant de disparaître dans les profondeurs du sanctuaire.
Le vieil homme s’assit lourdement contre un mur.
Pour la première fois depuis qu’elle le connaissait…
il semblait vieux.
Vraiment.
Ses mains tremblaient légèrement lorsqu’il posa son bâton près de lui.
Selen restait debout.
Son cœur battait encore beaucoup trop vite.
Elle revoyait constamment :
la peau cendrée,
l’œil vivant sous la pierre,
la respiration.
Puis elle murmura finalement :
— Ils sont encore conscients…
Le vieil homme garda les yeux baissés plusieurs secondes.
Puis :
— Par fragments.
Sa voix était fatiguée.
Usée.
Le silence retomba dans la salle.
L’eau noire glissait lentement autour des pierres effondrées pendant que le battement du sanctuaire vibrait faiblement sous leurs pieds.
Selen finit par s’asseoir elle aussi.
Mais elle ne réussissait pas à calmer le tremblement dans ses mains.
— Depuis combien de temps…?
Le vieil homme releva lentement la tête.
Puis il souffla :
— Je ne sais pas.
Le vent traversa une fissure du plafond dans un long sifflement grave.
— Ici…
le temps finit toujours par devenir étrange.
Selen observa les symboles blancs gravés dans les murs de la salle.
Certains pulsaient faiblement sous la pierre noire.
Puis elle demanda doucement :
— Vous avez déjà vu quelqu’un devenir comme ça ?
Le silence dura longtemps.
Beaucoup trop longtemps.
Puis le vieil homme hocha lentement la tête.
Et immédiatement…
Selen sentit quelque chose se serrer dans sa poitrine.
Parce que sa manière de bouger venait de changer.
Comme quelqu’un replongeant dans des souvenirs qu’il évitait depuis des années.
Puis il murmura :
— Avant toi…
nous étions trois ici.
Le battement du sanctuaire résonna faiblement sous la salle.
Le regard de Selen resta fixé sur lui.
Le vieil homme semblait observer quelque chose très loin derrière elle maintenant.
Puis il reprit :
— Un homme.
Et une femme.
Sa gorge bougea légèrement.
— Ils sont arrivés longtemps après moi.
Je crois.
Un très léger souffle lui échappa.
Presque amer.
— Ou peut-être avant.
Je ne sais plus vraiment.
Le silence retomba.
Puis il continua plus bas :
— Au début, ils étaient encore comme toi.
Ils cherchaient des réponses.
Une sortie.
Des moyens de comprendre les seuils.
Ses doigts se crispèrent lentement contre son bâton.
— Ils exploraient constamment le sanctuaire.
Posaient des questions.
Prenaient des notes sur les chants.
Les symboles.
Les mouvements des couloirs.
Le vent traversa encore le plafond fissuré.
Puis sa voix changea légèrement.
Comme si chaque mot devenait plus difficile à sortir maintenant.
— Ensuite…
ils ont commencé à rester immobiles.
Le froid remonta lentement le long des bras de Selen.
Le vieil homme regardait toujours le vide.
— Au début seulement quelques minutes.
Puis plusieurs heures.
Le silence de la salle semblait devenir plus lourd à mesure qu’il parlait.
— Je les retrouvais parfois debout dans les couloirs.
Sans bouger.
Juste…
à écouter.
Le battement vibra sous le sanctuaire.
— Et quand je leur parlais…
ils mettaient du temps à répondre.
Comme s’ils revenaient de très loin.
Selen sentit sa gorge se serrer.
Puis elle murmura :
— Le chant ?
Le vieil homme hocha lentement la tête.
— Il finit toujours par entrer quelque part dans l’esprit.
Le silence retomba.
Puis il reprit :
— La femme a commencé à oublier des mots.
Des souvenirs.
Parfois même son propre nom.
Sa voix devenait plus basse maintenant.
— L’homme, lui…
croyait entendre quelqu’un l’appeler derrière les murs.
Le battement résonna plus fort.
Selen sentit immédiatement sa peau se couvrir de frissons.
Puis le vieil homme continua :
— Ensuite leur peau a changé.
Le souffle de Selen ralentit brutalement.
Le vieil homme leva lentement sa propre main.
Les fissures blanches courant sous sa peau semblaient plus visibles maintenant sous la lumière du sanctuaire.
— D’abord grise.
Comme de la cendre humide.
Sa gorge se serra légèrement.
— Puis les premières fissures sont apparues.
Le silence sembla engloutir toute la salle.
Puis il murmura :
— Ils étaient encore conscients.
Le cœur de Selen se contracta violemment.
— Non…
Le vieil homme ferma brièvement les yeux.
— Ils sentaient encore tout.
Le battement résonna sous leurs pieds.
— La femme pleurait constamment à la fin.
Même quand son visage commençait déjà à se recouvrir.
Sa voix trembla légèrement cette fois.
— Et l’homme…
continuait de demander qu’on le tue avant de ne plus pouvoir parler.
Le silence qui suivit fut probablement l’un des plus lourds que Selen ait connus depuis son arrivée dans le sanctuaire.
L’eau noire ondulait doucement autour des colonnes effondrées.
Puis elle demanda difficilement :
— Et vous…?
Pourquoi vous n’êtes pas devenu comme eux ?
Le vieil homme resta silencieux.
Longtemps.
Puis il souffla finalement :
— Peut-être que si.
Le froid traversa immédiatement la poitrine de Selen.
Le vieil homme baissa lentement les yeux vers sa propre main.
Les fissures blanches pulsaient faiblement sous sa peau.
— Peut-être que je suis simplement plus lent.
Le silence resta suspendu longtemps après les paroles du vieil homme.
Selen n’arrivait plus à quitter les fissures blanches visibles sous sa peau.
Elles pulsaient faiblement.
Lentement.
Comme quelque chose vivant juste sous la chair.
Le vieil homme finit par rabaisser sa manche.
Petit geste fatigué.
Presque honteux.
Puis il détourna la tête vers l’eau noire entourant les colonnes effondrées.
Le battement du sanctuaire résonnait encore sous leurs pieds maintenant.
Régulier.
Immense.
Selen sentit un frisson lui traverser la nuque.
Parce qu’elle comprenait enfin une chose terrible :
le sanctuaire n’était pas simplement un lieu abandonné.
Il continuait d’agir sur les gens.
Même après des siècles.
Puis elle murmura doucement :
— Il y en a eu beaucoup d’autres…?
Le vieil homme eut un léger mouvement du visage.
Pas vraiment un sourire.
Quelque chose de plus triste.
— Trop.
Le vent traversa les fissures du plafond dans un long souffle grave.
Puis il reprit :
— Les seuils attirent toujours quelqu’un.
Des voyageurs.
Des érudits.
Des fous.
Des gens qui pensent pouvoir comprendre ce qui ne devrait pas l’être.
Sa voix résonnait doucement contre les murs noirs.
— Certains ne restent que quelques jours ici.
D’autres beaucoup plus longtemps.
Il passa lentement ses doigts contre la pierre humide près de lui.
— Et les histoires commencent alors à circuler.
Selen releva légèrement les yeux vers lui.
Le vieil homme semblait observer les profondeurs de l’eau noire maintenant.
Comme si les souvenirs remontaient directement depuis le sanctuaire lui-même.
Puis il murmura :
— Il existait autrefois un homme qui croyait pouvoir briser les silhouettes.
Le battement vibra sous la salle.
— Il disait que si quelque chose restait vivant à l’intérieur…
alors il suffisait de détruire la pierre.
Le froid remonta immédiatement le long des bras de Selen.
Le vieil homme continua :
— Il est descendu seul dans le corridor.
Sa gorge bougea légèrement.
— Quelques heures plus tard…
nous avons entendu les cris.
Le silence devint immédiatement plus lourd.
Même l’eau noire semblait immobile maintenant.
Puis il souffla :
— Pas les siens.
Le ventre de Selen se noua violemment.
Le vieil homme leva lentement les yeux vers elle.
— Ceux des silhouettes.
Le battement résonna plus fort sous le sanctuaire.
Selen sentit immédiatement sa respiration devenir plus courte.
Puis le vieil homme reprit plus bas :
— Des dizaines de voix.
Hommes.
Femmes.
Enfants parfois.
Le vent siffla dans les fissures du plafond.
— Elles hurlaient toutes en même temps.
Le silence retomba.
Puis :
— Quand nous avons retrouvé l’homme…
ses mains étaient couvertes de morceaux de pierre noire.
La lumière blanche des symboles vibra légèrement autour de la salle.
— Et il répétait encore :
“elles étaient réveillées.”
Le froid traversa brutalement la poitrine de Selen.
Le vieil homme resta silencieux plusieurs secondes.
Puis il continua :
— Une autre femme a réussi à quitter le sanctuaire.
Le regard de Selen vacilla immédiatement.
— Vraiment ?
Le vieil homme hocha lentement la tête.
— Elle est partie après plusieurs années ici.
Sa voix devenait plus lointaine maintenant.
— Elle disait entendre encore le chant…
mais elle croyait pouvoir vivre avec.
Le battement du sanctuaire vibra sous leurs pieds.
— Alors elle a traversé les seuils.
Et elle a disparu.
Selen sentit un très léger espoir remonter malgré elle.
Puis le vieil homme ajouta :
— Elle est revenue huit mois plus tard.
Le silence explosa doucement dans la salle.
— Seule.
L’eau noire ondula lentement autour des pierres.
— Elle ne parlait presque plus.
Restait immobile pendant des heures.
Et sa peau…
Il s’interrompit un instant.
— Sa peau commençait déjà à se fissurer.
Le souffle de Selen ralentit brutalement.
Puis il murmura :
— Elle disait que le sanctuaire l’appelait constamment.
Le battement résonna encore.
— Même dans les autres mondes.
Même dans son sommeil.
Le vieil homme observa longtemps l’eau noire avant de reprendre :
— Et un matin…
nous l’avons trouvée dans le corridor.
Le froid remonta violemment le long du dos de Selen.
— Elle s’était placée elle-même parmi les silhouettes.
Le silence devenait presque étouffant maintenant.
— Elle avait attendu là toute la nuit.
Le vieil homme serrait légèrement son bâton maintenant.
— Et quand nous avons essayé de l’approcher…
elle nous a suppliés de partir.
Sa voix trembla légèrement.
— Parce qu’elle disait enfin “comprendre le sanctuaire.”
Le battement vibra brutalement sous la salle.
Puis il souffla plus bas :
— Trois jours plus tard…
elle ne pouvait déjà plus bouger.
Le silence retomba.
Profond.
Immense.
Selen sentait son cœur battre beaucoup trop fort dans sa poitrine maintenant.
Puis elle murmura difficilement :
— Pourquoi personne ne détruit cet endroit…?
Le vieil homme eut un très léger rire.
Fatigué.
Vide.
Puis il leva lentement les yeux vers les profondeurs du sanctuaire autour d’eux.
— Beaucoup ont essayé.
Le vent traversa brutalement les fissures du plafond.
Et pendant une seconde…
Selen crut entendre quelque chose répondre très loin dans les ruines.
Pas une voix.
Un souffle.
Puis le vieil homme murmura finalement :
— Mais le sanctuaire reste toujours.
Le vieil homme s’était finalement endormi.
Ou du moins…
Selen croyait qu’il dormait.
Il était resté assis contre la colonne noire, la tête légèrement penchée vers l’avant, une main toujours refermée autour de son bâton pendant que la lumière blanche des fissures du sanctuaire glissait faiblement sur son visage fatigué.
Mais ici, même le sommeil semblait étrange.
Trop immobile.
Trop silencieux.
Selen, elle, n’arrivait plus à fermer les yeux.
Les histoires du vieil homme tournaient encore dans sa tête :
les silhouettes conscientes,
les cris derrière la pierre,
la femme revenue volontairement pour se laisser pétrifier.
Et surtout…
cet œil vivant dans le corridor.
Elle revoyait constamment la terreur à l’intérieur.
La compréhension parfaite de ce qui lui arrivait.
Le battement du sanctuaire vibra doucement sous le sol.
Selen releva immédiatement la tête.
Le bruit semblait plus proche cette nuit.
Plus lourd.
Comme si quelque chose d’immense respirait sous les ruines entières.
Le vent traversa les fissures du plafond dans un long gémissement grave.
Puis le silence revint.
Selen passa lentement une main contre son visage.
Sa peau était glacée.
L’humidité du sanctuaire collait maintenant en permanence à ses vêtements et à ses cheveux, et même l’air semblait entrer difficilement dans ses poumons ici.
Elle finit par se lever.
L’eau noire ondula doucement autour de ses jambes tandis qu’elle s’éloignait légèrement du vieil homme endormi.
Les symboles blancs gravés dans les murs pulsaient faiblement autour d’elle.
Certains semblaient presque bouger sous la pierre lorsqu’elle les regardait trop longtemps.
Puis elle s’arrêta.
Quelque chose lui faisait mal au bras.
Pas une vraie douleur.
Une sensation étrange.
Comme un léger tiraillement sous la peau.
Selen fronça légèrement les sourcils avant de relever sa manche.
Et immédiatement…
son souffle se coupa.
Une fine fissure blanche traversait l’intérieur de son avant-bras.
Très discrète.
Presque élégante.
Comme une veine lumineuse glissant lentement sous sa peau.
Le froid traversa brutalement tout son corps.
Non.
Ses doigts tremblèrent immédiatement lorsqu’elle effleura la marque.
La peau autour semblait normale.
Chaude.
Vivante.
Mais la fissure pulsa doucement sous son contact.
Exactement comme les symboles du sanctuaire.
Le battement résonna de nouveau sous les ruines.
Et la lumière sous sa peau vibra au même rythme.
Selen recula brutalement d’un pas dans l’eau noire.
— Non…
Sa voix trembla légèrement.
Elle frotta violemment son bras comme si elle pouvait effacer la fissure.
Mais la lumière resta là.
Calme.
Silencieuse.
Vivante.
Le souffle de Selen devenait plus court maintenant.
Les paroles du vieil homme remontaient dans sa tête.
“D’abord grise.”
“Puis les premières fissures apparaissaient.”
Le sanctuaire sembla soudain beaucoup plus immense autour d’elle.
Les colonnes noires.
Les galeries noyées.
Les symboles lumineux.
L’eau noire disparaissant dans des profondeurs invisibles.
Tout lui donna brusquement l’impression d’être enfermée dans le corps d’une créature gigantesque.
Puis quelque chose bougea derrière elle.
Selen se retourna violemment.
Le vieil homme était réveillé.
Il la regardait.
Ou plutôt…
il regardait son bras.
Et immédiatement…
elle comprit qu’il savait déjà.
Le silence qui suivit fut probablement pire que la fissure elle-même.
Parce qu’il n’avait pas l’air surpris.
Seulement fatigué.
Terriblement fatigué.
Puis il murmura doucement :
— Je suis désolé.
Le froid écrasa immédiatement la poitrine de Selen.
— Non.
Sa voix se brisa légèrement.
— Non non non—
Elle recula encore.
L’eau noire éclaboussa violemment autour de ses jambes.
— Ça ne peut pas—
Le vieil homme se leva lentement.
Ses mouvements semblaient encore plus lourds maintenant.
Comme si cette scène s’était déjà produite beaucoup trop de fois.
Puis il souffla :
— Le sanctuaire commence toujours par les fissures.
Le battement résonna brutalement sous les ruines.
Et cette fois…
Selen sentit la vibration directement dans son bras.

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