Chapitre 15

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Le départ du carnaval ne fit presque aucun bruit.

C’était peut-être ce qui rendait la scène si difficile à supporter.

Aucun adieu bruyant. Aucun sanglot d’enfant. Aucun appel lancé derrière eux comme dans les histoires où quelqu’un quitte un lieu merveilleux en promettant de revenir. Ici, les enfants s’étaient simplement rassemblés le long de l’allée principale, sous les guirlandes rouges et dorées, leurs petits visages tournés vers le groupe avec cette douceur épuisée qui rendait tout plus insoutenable.

Le carnaval continuait pourtant de vivre autour d’eux.

La grande roue tournait encore lentement dans le brouillard. Les nacelles grinçaient à chaque passage dans les hauteurs, disparaissant parfois derrière une nappe blanche avant de réapparaître plus bas, vides ou occupées par des silhouettes trop immobiles. Le carrousel, plus loin, jouait une mélodie douce et fêlée, une musique qui aurait pu être joyeuse si elle n’avait pas semblé sortir d’un souvenir trop longtemps conservé. Les chevaux blancs montaient et descendaient sous les ampoules dorées, et leurs ombres glissaient sur les pavés humides comme des animaux fatigués.

Lythra marchait près de Kael, mais son regard revenait sans cesse vers les enfants.

Elya était là.

Elle se tenait un peu à l’écart des autres, sa peluche de lapin serrée contre elle, les deux pieds bien alignés sur une dalle humide. Ses cheveux noirs, attachés en deux tresses défaites, encadraient son visage pâle. Elle ne pleurait pas. Elle ne souriait pas non plus vraiment.

Elle attendait Vaelith.

Lui aussi l’avait vue.

Lythra le comprit à la façon dont son pas ralentit, presque imperceptiblement, avant de reprendre. Le collectionneur avançait devant eux, immense silhouette noire au visage blanc, glissant entre les lumières du matin comme une ombre qui aurait appris la patience. Il ne parlait pas. Il les conduisait seulement vers le seuil au bout du carnaval.

Kael se pencha légèrement vers Lythra.

— Je vais regretter de demander, mais on est censés faire quoi si le grand masque blanc change d’avis ?

Sa voix restait basse.

Lythra ne quitta pas Elya des yeux.

— Courir ?

— Mauvaise réponse. J’espérais quelque chose de plus stratégique.

— Tu voulais vraiment une réponse rassurante ?

Kael eut un souffle bref.

— Non. Mais j’aime bien me faire du mal.

Vaelith s’arrêta enfin devant Elya.

La petite fille leva aussitôt la tête vers lui. Elle parut soudain minuscule face à lui, avec sa robe sombre trop grande, ses doigts crispés sur le tissu râpé de son lapin, ses yeux agrandis par la fatigue et par cette étrange confiance qu’elle gardait encore envers les adultes.

— Tu pars maintenant ? demanda-t-elle.

Vaelith baissa les yeux vers elle.

Pendant un instant, il ne répondit pas.

Le vent fit trembler les guirlandes au-dessus d’eux. Une ampoule rouge clignota, s’éteignit, puis revint faiblement. Plus loin, des enfants lançaient encore des lanternes dans le ciel noir, mais aucune ne montait très haut ce matin-là. Elles restaient prises dans le brouillard du seuil, comme de petites âmes refusant de partir.

— Oui, dit enfin Vaelith.

Elya baissa les yeux vers sa peluche.

— Pour chercher votre amie ?

— Oui.

— Dans la maison triste ?

Lythra sentit sa gorge se serrer.

Vaelith resta immobile.

— Oui.

Elya hocha la tête avec un sérieux terrible, puis fouilla dans la poche de sa robe. Elle en sortit un petit morceau de papier plié plusieurs fois. Le papier avait jauni sur les bords. Il était couvert de traces de doigts, de poussière dorée et de cire séchée.

Elle le tendit à Vaelith.

— J’avais fait ça pour le monsieur aux histoires.

Le monde sembla se resserrer autour d’eux.

Vaelith ne bougea pas tout de suite.

Lythra vit ses doigts se crisper légèrement, comme si tendre la main vers ce papier exigeait plus de courage que traverser un seuil entier.

— Arich ? demanda-t-il d’une voix presque inaudible.

Elya hocha la tête.

— Il m’avait dit qu’il reviendrait voir les lanternes. Alors j’ai dessiné la plus belle.

Vaelith prit le papier.

Avec une douceur infinie.

Il le déplia lentement.

Lythra, sans vouloir regarder, vit quand même le dessin.

Une lanterne dorée.
Une grande roue.
Des enfants en cercle.
Et deux silhouettes debout sous les lumières : l’une aux cheveux pâles, l’autre vêtue de noir. Le dessin était maladroit, enfantin, mais les deux silhouettes se tenaient si proches que cela suffit à faire mal.

Elya se balança légèrement d’un pied sur l’autre.

— Tu peux lui donner si tu le vois ?

Vaelith ferma les yeux.

Une seconde seulement.

Quand il les rouvrit, quelque chose en lui semblait avoir reculé très loin.

— Je lui donnerai.

Kael détourna le regard.

Lythra sentit sa poitrine se serrer davantage, parce que ce n’était pas une promesse simple. Dans les seuils, même promettre de transmettre un dessin pouvait devenir une tragédie.

Elya sourit alors.

Un vrai sourire, fragile et épuisé.

— Tu reviendras aussi ?

Vaelith replia le papier avec une lenteur précautionneuse avant de le glisser contre lui.

— J’essaierai.

La petite fille ne sembla pas remarquer la faiblesse de cette réponse. Ou peut-être qu’elle la remarqua trop bien et choisit de ne pas le dire.

Elle se hissa sur la pointe des pieds et passa rapidement ses bras autour de Vaelith.

Le geste dura à peine une seconde.

Vaelith se figea.

Puis, très lentement, il posa une main sur le haut de sa tête.

Lythra sentit ses yeux brûler.

Autour d’eux, les autres enfants les regardaient en silence.

Le collectionneur, lui, attendait au bout de l’allée.

Son visage blanc était tourné vers eux.

Aucun œil. Aucune bouche. Rien qui permette de deviner ce qu’il pensait.

Pourtant, Lythra eut l’impression qu’il comprenait exactement ce que ce départ coûtait.

Elya recula enfin.

— Faites attention à la cité du ciel, dit-elle.

Kael releva la tête.

— Tu la connais ?

La petite fille hocha doucement la tête.

— Des enfants sont venus de là-bas une fois. Ils regardaient toujours en haut. Même quand on leur parlait.

Elle leva ses grands yeux vers les guirlandes.

— Le collectionneur disait qu’ils étaient déjà partis avant d’arriver.

Un silence glacé suivit.

Kael souffla :

— Magnifique. Départ parfait. Aucun traumatisme supplémentaire.

Vaelith ne répondit pas.

Il se détourna simplement.

Et cette fois, le groupe continua d’avancer.

Les enfants ne les suivirent pas.

Ils restèrent alignés sous les lumières du carnaval, minuscules silhouettes colorées au milieu d’un monde trop vaste pour eux. Certains levèrent la main. D’autres serrèrent leurs jouets contre leur poitrine. Elya resta immobile jusqu’à ce que le brouillard commence à l’avaler.

Lythra se retourna une dernière fois.

La petite fille était encore là.

Puis les lumières rouges et dorées se fondirent dans la brume.

Le carnaval disparut derrière eux.

Le seuil vers la cité du ciel les attendait au-delà d’une allée de pierre noire.

Il ne ressemblait pas aux autres.

Ce n’était pas une simple faille suspendue dans l’air, ni une déchirure blanche ouverte dans un mur de réalité. C’était un pont.

Un pont immense, étroit, sans garde-fou, qui s’élançait depuis la fin du carnaval vers un vide gris et lumineux. Ses dalles semblaient faites de verre pâle traversé par des veines blanches. Sous leurs pieds, il n’y avait ni sol, ni eau, ni obscurité.

Seulement du ciel.

Un ciel infini, renversé, rempli de nuages lents et de fragments de cités flottantes.

Lythra s’arrêta au bord.

Son souffle se bloqua.

Très loin en dessous — ou peut-être au-dessus, elle n’aurait pas su le dire — des morceaux d’architecture dérivaient dans la lumière. Des tours brisées. Des escaliers sans début ni fin. Des clochers entiers qui flottaient lentement, accrochés à des chaînes montant vers des nuages immenses. Certaines chaînes disparaissaient dans des hauteurs impossibles, d’autres pendaient dans le vide avec des plateformes abandonnées oscillant doucement au bout.

Le vent qui venait de là n’avait rien à voir avec celui du carnaval.

Il était pur.
Froid.
Vertigineux.

Il donnait envie de respirer trop fort.

Et surtout…

il donnait envie de regarder plus haut.

Lythra s’en rendit compte presque aussitôt. Son regard montait malgré elle vers les nuages pâles, vers les arches suspendues, vers ces silhouettes lointaines debout sur des tours flottantes. Elle baissa brusquement les yeux sur ses pieds.

Kael fit la même chose une seconde plus tard.

— Je n’aime pas ce pont.

Vaelith passa devant eux.

— Ne regardez pas trop longtemps le ciel.

Kael eut un rire sec.

— Tu sais, à force, je commence à reconnaître les phrases qui annoncent qu’on va vivre quelque chose d’absolument atroce.

— Alors écoute-les plus vite.

Kael ouvrit la bouche, probablement pour répondre, puis regarda le vide sous le pont.

Il la referma.

— D’accord. Celle-là, je l’écoute.

Le collectionneur ne traversa pas.

Il resta à l’entrée du pont, son visage blanc tourné vers eux. Derrière lui, le carnaval n’était plus qu’une lueur diffuse dans le brouillard.

Sa voix vibra doucement dans l’air.

— Les enfants aiment ceux qui reviennent.

Vaelith ne se retourna pas.

— Je sais.

— Ceux qui ne reviennent pas restent aussi.

Cette fois, Vaelith s’immobilisa.

Lythra sentit la phrase s’enfoncer dans le silence.

Puis le collectionneur ajouta :

— L’homme aux histoires n’est jamais totalement parti d’ici.

Le vent du pont se leva brusquement.

Le dessin contre la poitrine de Vaelith sembla peser plus lourd que n’importe quelle arme.

Il ne répondit pas.

Il avança.

Lythra le suivit.

Dès que son pied toucha la première dalle du pont, le monde changea.

Le bruit du carnaval disparut complètement.

Plus de musique.
Plus de rires.
Plus de manèges.

Il ne resta que le vent.

Le pont vibrait doucement sous leurs pas, et chaque dalle semblait s’illuminer légèrement lorsqu’ils la traversaient. Lythra marchait en gardant les yeux fixés devant elle, mais le ciel envahissait tout. Il était impossible de l’ignorer. Il se reflétait dans les dalles, dans les cheveux de Kael, dans les vêtements noirs de Vaelith.

Partout.

À mi-chemin, une forme passa lentement au-dessus d’eux.

Lythra leva les yeux sans réfléchir.

Une ville flottait là.

Pas entière.

Un quartier arraché à son monde, suspendu dans les nuages comme une île de pierre blanche. Des maisons penchaient sur des rues coupées net dans le vide. Des linges flottaient encore entre deux fenêtres ouvertes. Une fontaine continuait de couler au centre d’une place sans sol autour d’elle, l’eau se dispersant en gouttes lumineuses avant de disparaître dans le ciel.

Sur le bord d’un toit, une silhouette était debout.

Elle regardait vers le haut.

Immobile.

Le vent souleva ses vêtements.

Puis elle s’éleva.

Lentement.

Sans se débattre.

Son corps quitta les tuiles comme une plume arrachée à la gravité. Elle continua de regarder le ciel pendant qu’elle montait, de plus en plus haut, jusqu’à devenir un simple point sombre dans la lumière.

Lythra s’arrêta.

Kael aussi.

Vaelith se retourna immédiatement.

— Avancez.

Sa voix claqua dans le vent.

Lythra baissa les yeux, mais l’image restait imprimée derrière ses paupières.

— Elle n’a pas crié…

— Non.

— Pourquoi ?

Vaelith la regarda.

Son visage était fermé.

— Parce qu’elle voulait monter.

Un frisson traversa le dos de Lythra.

Kael reprit la marche sans parler.

Plus vite.

Le pont se poursuivait vers une immense arche suspendue dans le vide. Au-delà, la cité des prisonniers du ciel apparaissait enfin.

Elle était magnifique.

Et c’était déjà insupportable.

Des tours blanches s’élevaient dans toutes les directions, reliées par des ponts fins comme des fils. Des terrasses flottaient au-dessus du vide, chargées de jardins pâles où poussaient des arbres argentés. Des escaliers montaient d’un bâtiment à l’autre sans jamais sembler redescendre. Des chaînes gigantesques traversaient les rues, attachant certaines maisons à de lourds blocs de pierre comme si la cité entière risquait de s’envoler.

Mais partout, sur les toits, aux fenêtres, au bord des ponts…

des gens regardaient le ciel.

Ils étaient nombreux.

Trop nombreux.

Certains restaient debout, les bras le long du corps. D’autres étaient assis sur les rebords, les jambes suspendues dans le vide. Une femme tenait un panier contre elle sans remarquer que des fruits tombaient un à un à ses pieds. Un vieil homme, près d’une fontaine, avait les yeux levés avec une expression de paix si totale que Lythra eut envie de le secouer.

Le pont les déposa au seuil de la cité.

La première chose que Lythra remarqua fut le silence.

Pas l’absence de bruit.

La cité vivait.

Des portes s’ouvraient. Des pas résonnaient sur les dalles blanches. Des chaînes tintaient doucement au-dessus des rues. Des ailes de moulins tournaient dans les hauteurs.

Mais les voix étaient rares.

Comme si parler exigeait de regarder quelqu’un en face, et que chacun ici luttait contre l’envie de lever les yeux.

Kael s’arrêta près d’un mur couvert d’anneaux métalliques.

Des cordes y étaient attachées.

Certaines pendaient encore, terminées par des harnais, des ceintures, des poids.

Il toucha l’un des liens du bout des doigts.

— Ils s’attachent ?

Vaelith hocha lentement la tête.

— Quand ils savent encore qu’ils doivent le faire.

Lythra observa une jeune femme de l’autre côté de la rue.

Elle avait attaché une lourde chaîne à sa cheville. L’autre extrémité était fixée à une dalle de pierre. Elle avançait lentement, tirant le poids derrière elle à chaque pas, les yeux obstinément baissés vers le sol.

Puis un enfant l’appela depuis une fenêtre.

La jeune femme leva la tête.

Une seconde.

Son visage changea aussitôt.

Ses lèvres s’entrouvrirent.

Le poids à sa cheville gratta la pierre lorsqu’elle fit un pas vers le ciel plutôt que vers la rue.

Vaelith traversa la distance en quelques mouvements.

Il attrapa son bras et la força à baisser la tête.

— Ne regarde pas.

La femme cligna des yeux.

Son souffle revint d’un coup.

Elle porta une main à sa bouche, comme si elle venait seulement de comprendre où elle était.

— Merci, murmura-t-elle.

Puis elle s’éloigna sans demander qui ils étaient.

Kael regarda Vaelith revenir.

— On va traverser toute une cité comme ça ?

Vaelith reprit la marche.

— Oui.

— Bien. Excellent. Je vais fixer mes chaussures pendant trois jours.

Lythra aurait voulu sourire.

Elle n’y parvint pas.

Parce que le ciel, au-dessus d’eux, semblait déjà beaucoup trop vaste.

Et quelque part, très haut dans la lumière, quelque chose chantait sans voix.

La cité des prisonniers du ciel semblait construite pour oublier le sol.

Plus ils avançaient dans les rues blanches suspendues entre les profondeurs et les nuages, plus Lythra avait l’impression que tout ici cherchait à tirer les regards vers le haut.

Les bâtiments eux-mêmes donnaient cette sensation.

Aucun toit réellement plat.
Aucune ligne stable.

Les tours s’élevaient en courbes fines comme des colonnes de fumée figées dans la pierre. Les fenêtres montaient toujours plus haut que nécessaire. Même les statues représentaient des silhouettes tournées vers les nuages, les bras ouverts vers quelque chose d’invisible.

Et partout…

des chaînes.

Certaines épaisses comme des troncs d’arbres, traversant les rues entières avant de disparaître dans les hauteurs.
D’autres beaucoup plus fines, attachées aux poignets des habitants, à leurs chevilles, à leurs tailles.

Kael regardait tout cela avec une crispation grandissante.

— C’est probablement la ville la plus angoissante que j’ai vue de toute ma vie.

Personne ne répondit.

Le vent glissait constamment entre les tours, soulevant les vêtements, les cheveux, les pans de tissus suspendus aux fenêtres. Il portait une odeur étrange :
froide,
minérale,
presque vide.

Comme l’air tout en haut d’une montagne.

Puis Lythra remarqua quelque chose.

Les habitants ne regardaient pas seulement le ciel.

Ils l’écoutaient.

Certains s’immobilisaient brusquement au milieu d’une rue, la tête légèrement inclinée, comme s’ils percevaient une voix très lointaine portée par le vent.

Une vieille femme resta figée près d’une fontaine plusieurs secondes avant de reprendre lentement sa marche.
Un homme arrêté au bord d’un pont suspendu ferma les yeux comme pour mieux entendre quelque chose au-dessus des nuages.

Et plus ils avançaient…

plus Lythra comprenait pourquoi Elya avait parlé de gens “déjà partis”.

Les corps étaient encore là.

Mais l’esprit semblait continuellement attiré ailleurs.

Puis Kael ralentit soudain.

Lythra tourna légèrement la tête vers lui.

Il regardait le ciel.

Complètement immobile.

Le vent soulevait doucement ses cheveux pendant qu’il fixait les hauteurs lumineuses entre les tours blanches.

— Kael ?

Aucune réponse.

Son visage semblait vide maintenant.
Paisible.

Comme celui des habitants.

Le ventre de Lythra se serra immédiatement.

Puis Vaelith attrapa brusquement l’arrière de son col et le força à avancer.

Kael cligna des yeux brutalement.

Son souffle revint d’un coup.

— Bordel—

Il passa une main contre son visage avant de regarder autour de lui, perdu.

— J’étais…

Sa gorge bougea difficilement.

— J’étais en train de regarder quoi ?

Le silence retomba quelques secondes.

Puis Vaelith répondit simplement :

— Le ciel.

Kael eut un rire nerveux.

Un rire beaucoup trop tendu.

— Super.
J’adore cette réponse.

Mais Lythra sentait elle aussi quelque chose changer.

Pas violemment.

Plus insidieux.

Par moments, son regard montait sans qu’elle le décide réellement. Les nuages semblaient bouger trop lentement pour être naturels. Certaines formes dans les hauteurs donnaient l’impression de presque ressembler à des silhouettes suspendues très loin au-dessus de la cité.

Et le vent…

Le vent ressemblait parfois à des murmures.

Puis ils arrivèrent dans une grande place suspendue entre plusieurs tours reliées par des ponts étroits.

Là aussi :
des habitants.
Des chaînes.
Des regards levés.

Mais quelque chose attira immédiatement l’attention de Lythra.

Les poids.

Des dizaines de blocs de pierre étaient attachés au sol par des chaînes immenses. Certains habitants gardaient une main posée dessus pendant qu’ils parlaient. D’autres dormaient littéralement attachés aux colonnes de la place.

Comme si chacun ici menait une lutte permanente contre son propre corps.

Kael observait une jeune femme assise contre un mur blanc.

Ses chevilles étaient entourées de lourdes chaînes métalliques reliées à un bloc de pierre fissuré. Pourtant elle continuait malgré tout de lever les yeux vers les hauteurs avec une expression presque émerveillée.

Puis soudain…

un cri traversa la place.

Pas un cri de douleur.

Quelqu’un appelait un prénom.

Tous les regards se tournèrent.

Lythra sentit immédiatement son cœur ralentir.

Une femme venait de quitter le sol.

Pas brutalement.

Pas comme une explosion de magie.

Pire.

Lentement.

Ses pieds s’étaient détachés des pavés blancs de quelques centimètres seulement.

Elle flottait.

Le panier qu’elle tenait glissa doucement de ses mains avant de tomber au sol dans un bruit étouffé.

Les fruits roulèrent entre les pierres.

Mais elle ne regardait même plus la place.

Seulement le ciel.

Son visage semblait calme.

Presque heureux.

Le vent soulevait lentement ses vêtements pendant qu’elle montait centimètre par centimètre dans les airs.

Personne ne cria.

Personne ne courut.

Les habitants baissaient les yeux.

Comme s’ils avaient déjà vu cela trop souvent.

Comme s’ils savaient qu’il était inutile d’essayer.

Lythra sentit un froid violent traverser tout son corps.

Parce que la femme ne se débattait pas.

Elle tendait presque légèrement le visage vers les nuages.

Puis une chaîne attachée à sa taille se tendit brutalement.

Le choc la stoppa net dans son ascension.

Son corps resta suspendu plusieurs mètres au-dessus de la place.

Immobile.

Le métal grinçait sous la tension.

Puis lentement…

la femme éclata en sanglots.

Le son détruisit immédiatement le silence.

Pas des pleurs hystériques.

Quelque chose de beaucoup plus terrible.

Des sanglots brisés.
Épuisés.

Comme quelqu’un arraché de force à quelque chose qu’il désirait plus que tout.

Un homme s’approcha rapidement pour l’aider à redescendre.

Il gardait obstinément les yeux baissés vers les pavés blancs.

La femme tremblait tellement qu’elle n’arrivait plus à marcher seule.

Kael resta complètement immobile.

Son visage avait perdu toute couleur.

Puis il murmura :

— C’est quoi ce putain d’endroit…

Vaelith observait toujours le ciel.

Pas les habitants.

Pas la femme.

Le ciel.

Et Lythra remarqua quelque chose d’inquiétant :
il semblait tendu depuis leur arrivée,
mais maintenant…

il paraissait presque nerveux.

Comme s’il attendait quelque chose.

Puis Kael se tourna brusquement vers lui.

— Tu savais que ce serait comme ça ?

Vaelith ne répondit pas immédiatement.

Le vent traversa violemment la place suspendue.

Des chaînes s’entrechoquèrent dans les hauteurs.

Puis :

— Oui.

Kael eut un rire bref.

Vide.

— Bien sûr.

Il passa brutalement une main dans ses cheveux avant de désigner la place autour d’eux.

— Comment tu peux voir ça et continuer à avancer normalement ?

Vaelith le regarda enfin.

Et quelque chose dans ses yeux glaça immédiatement Lythra.

Pas de colère.

De la fatigue.

Immense.

Ancienne.

— Je ne continue pas “normalement”.

Le silence retomba.

Puis Vaelith reprit plus bas :

— Mais si je m’arrête…
les seuils gagnent.

Le vent emporta presque les mots.

Kael resta silencieux plusieurs secondes.

Puis il détourna les yeux.

Et pendant un instant…

Lythra aperçut enfin la vérité derrière son sarcasme constant.

La peur.

Pas seulement des seuils.

La peur qu’ils soient déjà en train de changer eux aussi.

La nuit commençait lentement à tomber sur la cité du ciel.

Enfin…

“tomber” n’était pas réellement le bon mot.

Le ciel ici ne s’assombrissait jamais complètement.

Les nuages gardaient toujours cette lueur pâle, presque argentée, qui semblait venir de beaucoup trop haut pour appartenir à un véritable soleil. Même lorsque les lanternes suspendues aux ponts s’allumaient une à une dans les rues, les hauteurs restaient visibles :
les chaînes disparaissant dans les profondeurs lumineuses du ciel,
les tours suspendues,
les silhouettes immobiles sur les toits.

Et plus la lumière déclinait…

plus les habitants regardaient vers le haut.

Lythra le remarquait maintenant immédiatement.

Les conversations devenaient plus lentes.
Les pas ralentissaient.
Certains habitants s’arrêtaient littéralement au milieu des rues, les yeux levés vers les nuages comme s’ils attendaient quelque chose.

Le groupe traversait une longue passerelle suspendue entre deux quartiers de la cité lorsque Kael finit brutalement par parler.

— Ça suffit.

Sa voix claqua dans le vent.

Vaelith ne ralentit même pas.

— Continue d’avancer.

— Non.

Kael s’arrêta complètement au milieu du pont.

Le métal des chaînes suspendues grinça doucement autour d’eux.

Lythra sentit immédiatement la tension monter.

Des centaines de mètres plus bas, le vide disparaissait dans les nuages mouvants.

Le vent soulevait violemment les vêtements de Kael pendant qu’il regardait Vaelith avec une colère qu’il ne cherchait même plus à cacher.

— Tu nous balances dans des endroits pareils depuis le début en agissant comme si tout ça était supportable.

Vaelith resta silencieux.

Kael désigna brutalement la cité autour d’eux.

— Regarde-les.

Sa voix tremblait maintenant.

Pas de peur.
De rage.

— Ces gens s’attachent au sol pour éviter de disparaître dans le ciel.
Les autres seuils étaient déjà horribles, mais ici…

Il passa violemment une main contre son visage.

— Ici, même respirer donne l’impression qu’on va finir par oublier comment rester humain.

Le silence du pont semblait devenir plus lourd à chaque mot.

Puis Kael reprit :

— Et toi tu continues juste d’avancer comme si c’était normal.

Le vent souffla violemment entre les tours suspendues.

Vaelith observait toujours les nuages au-dessus d’eux.

Puis il murmura finalement :

— Ce n’est pas normal.

Kael eut un rire bref.

Amer.

— Alors pourquoi t’as l’air de connaître tout ça par cœur ?

Aucune réponse immédiate.

Puis Vaelith leva lentement les yeux vers les hauteurs lumineuses de la cité.

Et lorsqu’il parla…

sa voix semblait venir de très loin.

— Parce que ça fait longtemps que les seuils essaient de me garder.

Le silence explosa doucement autour d’eux.

Même le vent sembla ralentir.

Lythra sentit son cœur se serrer.

Puis Vaelith ajouta :

— Si je m’arrête…
ils gagnent.

Kael resta immobile plusieurs secondes.

Puis il secoua lentement la tête.

— Tu parles des seuils comme s’ils étaient vivants.

Cette fois…

Vaelith ne répondit pas.

Et ce silence-là fut probablement pire que tout le reste.

Le vent traversa brutalement la passerelle suspendue.

Lythra détourna instinctivement les yeux vers le vide.

Erreur.

Le ciel.

Elle regarda le ciel trop longtemps.

Le monde sembla immédiatement devenir plus léger autour d’elle.

Le vent glissait contre sa peau avec une douceur presque irréelle. Les chaînes suspendues au-dessus d’eux tintaient comme une musique lointaine, et les nuages paraissaient soudain tellement proches…

Tellement beaux.

Son corps ralentit sans qu’elle s’en rende compte.

Elle avait envie de regarder plus haut.

Encore.

Juste un peu plus.

Puis une douleur traversa brusquement sa main.

Elle cligna violemment des yeux.

Kael venait de lui serrer le poignet.

Fort.

— Hé.

Sa voix semblait lointaine.

Puis le monde revint brutalement.

Le vide.
Le vent.
Le pont.

Lythra sentit immédiatement son souffle devenir irrégulier.

Kael la regardait avec une peur réelle maintenant.

— T’étais partie.

Le froid remonta violemment dans sa nuque.

Parce qu’elle ne s’était même pas rendu compte qu’elle s’était arrêtée.

Vaelith recommença immédiatement à marcher.

— On ne reste pas immobiles ici.

Personne ne protesta cette fois.

Ils quittèrent finalement la passerelle pour entrer dans un quartier beaucoup plus ancien de la cité.

Les bâtiments y étaient plus étroits.
Plus hauts aussi.

Certaines tours semblaient littéralement suspendues les unes aux autres par des chaînes gigantesques traversant les nuages.

Puis Vaelith ralentit brusquement devant un immeuble blanc aux fenêtres ouvertes sur le ciel.

Lythra comprit immédiatement.

Cet endroit comptait.

Le vent faisait lentement bouger les rideaux pâles derrière les fenêtres.

Puis Vaelith murmura :

— Arich a failli rester ici.

Le silence retomba immédiatement.

Kael tourna lentement la tête vers lui.

Vaelith observait les hauteurs du bâtiment.

Pas les fenêtres.

Le ciel derrière.

— Il passait des heures sur le toit.

Sa voix semblait beaucoup plus basse maintenant.

Plus fragile aussi.

— Au début je pensais qu’il observait simplement les chaînes…
les nuages…
les tours suspendues.

Le vent traversa la rue étroite.

Quelque part au-dessus d’eux, une chaîne immense grinça lentement.

Puis Vaelith reprit :

— Puis un jour…
je l’ai trouvé debout au bord du vide.

Le cœur de Lythra se serra immédiatement.

Elle imaginait déjà la scène beaucoup trop clairement :
Arich immobile sur un toit blanc,
les yeux levés vers le ciel,
le vent soulevant ses cheveux pendant que la cité entière essayait doucement de l’emporter.

Vaelith resta silencieux plusieurs secondes.

Puis il murmura :

— Il ne m’avait même pas entendu arriver.

Le souffle de Lythra ralentit légèrement.

Vaelith regardait toujours les hauteurs lumineuses entre les tours.

— Je lui ai parlé pendant plusieurs minutes.
Mais il continuait juste de regarder les nuages.

Sa gorge bougea difficilement.

— Et quand il m’a finalement répondu…

Le vent souffla violemment dans la rue.

Puis :

— Il m’a demandé si je pensais qu’on pouvait devenir assez léger pour ne plus avoir mal.

Le silence qui suivit sembla briser quelque chose dans l’air lui-même.

Kael détourna immédiatement les yeux.

Lythra sentit sa poitrine se serrer violemment.

Parce que cette phrase…

ce n’était pas seulement le seuil.

C’était la fatigue.
La douleur.
Les siècles.

Vaelith passa lentement une main contre son visage.

Geste bref.
Épuisé.

— J’ai eu peur de le perdre ici.

Sa voix trembla presque imperceptiblement cette fois.

— Plus peur qu’avec n’importe quel autre seuil.

Le vent continuait de traverser les rues suspendues.

Et tout en haut des tours blanches…

des silhouettes regardaient toujours le ciel.

Le groupe trouva refuge dans une ancienne habitation suspendue au bord d’un quartier presque abandonné de la cité.

Le bâtiment semblait tenir debout uniquement grâce aux chaînes traversant ses fondations. Certaines passaient directement à travers les murs blancs avant de disparaître dans le ciel lumineux au-dessus des tours.

À chaque rafale de vent…

tout l’immeuble grinçait doucement.

Lythra détestait cet endroit immédiatement.

Pas parce qu’il semblait dangereux.

Parce qu’il semblait fragile.

Comme si la cité entière pouvait un jour décider de simplement se détacher du monde.

Vaelith poussa lentement une porte déformée par l’humidité.

L’intérieur était vide.

Ou presque.

Une table renversée occupait encore le centre de la pièce principale. Plusieurs couvertures avaient été abandonnées dans un coin près des fenêtres ouvertes, et des chaînes supplémentaires avaient été fixées directement dans le sol.

Kael regarda les attaches métalliques plusieurs secondes.

Puis il souffla :

— Ça fait vraiment beaucoup de chaînes pour une ville normale.

Personne ne répondit.

Le vent entrait constamment par les fenêtres ouvertes sur le ciel, faisant trembler les rideaux pâles dans toute la pièce. Par moments, des nuages dérivaient si près des ouvertures que l’intérieur semblait flotter au milieu d’eux.

Lythra s’approcha lentement d’une fenêtre.

Erreur.

Le ciel.

Encore.

Les nuages glissaient lentement au-dessus des tours suspendues, traversés parfois par les silhouettes des chaînes immenses montant dans les hauteurs lumineuses. Tout paraissait lent ici.

Paisible.

Le vent effleura son visage.

Et immédiatement…

quelque chose dans sa poitrine sembla devenir plus léger.

Son regard monta malgré elle.

Plus haut.

Encore.

Les chaînes disparaissaient dans une lumière pâle impossible à distinguer clairement. Des formes semblaient bouger là-haut parfois.
Des silhouettes.
Ou peut-être des morceaux de bâtiments flottants.

Le monde autour d’elle commença lentement à s’éloigner.

Les voix devenaient plus faibles.
Le bruit du vent plus doux.

Puis soudain—

Quelque chose heurta violemment la fenêtre à côté d’elle.

Lythra sursauta brutalement.

Le monde revint d’un coup.

Son souffle s’écrasa dans sa gorge.

Kael venait de lancer un morceau de bois contre le mur.

— Nope.
Absolument pas.

Il s’approcha immédiatement d’elle.

— Tu recommençais.

Lythra cligna plusieurs fois des yeux.

Ses jambes tremblaient légèrement.

Parce qu’elle n’avait même pas senti le moment où elle avait commencé à décrocher.

Vaelith referma brutalement les volets de la fenêtre.

Le claquement résonna dans toute la pièce.

Puis il verrouilla les attaches métalliques.

Une.
Deux.
Trois.

Comme quelqu’un répétant un geste déjà fait beaucoup trop souvent.

Kael le regardait maintenant avec une tension grandissante.

— Ça lui arrivait aussi comme ça ?

Vaelith resta immobile quelques secondes.

Puis :

— Oui.

Le silence retomba immédiatement.

Le vent frappait maintenant les volets fermés dans un grondement sourd.

Puis Vaelith reprit plus bas :

— Au début…
Arich disait que regarder le ciel le calmait.

Lythra sentit immédiatement son ventre se nouer.

Vaelith gardait les yeux fixés sur les attaches métalliques des volets.

— Il dormait mieux ici.
Il souriait davantage.

Sa gorge bougea légèrement.

— Puis il a commencé à monter sur les toits la nuit.

Le vent souffla violemment autour du bâtiment suspendu.

Les chaînes extérieures grinçaient lentement dans les hauteurs.

Puis Vaelith ajouta :

— Un soir…
je me suis réveillé et il n’était plus là.

Kael ne disait plus rien maintenant.

Lythra non plus.

Parce qu’ils connaissaient déjà la suite avant même qu’il parle.

Vaelith leva lentement les yeux vers les volets fermés.

Comme s’il voyait encore le ciel derrière eux.

— Je l’ai trouvé au sommet de la tour centrale.

Le silence sembla se resserrer autour de la pièce.

— Il était debout au bord du vide.

Sa voix ralentissait légèrement à mesure qu’il replongeait dans le souvenir.

— Et il regardait les nuages comme s’il écoutait quelqu’un.

Le vent frappa brutalement les murs suspendus.

Puis Vaelith murmura :

— Je crois que c’est la première fois où j’ai réellement compris que les seuils pouvaient prendre quelqu’un sans le tuer.

Le cœur de Lythra se serra violemment.

Parce que cette phrase…
semblait beaucoup trop vraie.

Puis Kael demanda finalement :

— Comment t’as réussi à le faire redescendre ?

Le silence dura longtemps.

Puis Vaelith eut un très léger souffle.

Fatigué.

— Je ne l’ai pas convaincu.

Le vent grinçait toujours autour des chaînes suspendues.

Puis :

— Je l’ai traîné de force.

Kael releva immédiatement les yeux vers lui.

Vaelith observait toujours les volets fermés.

— Il se débattait.
Il criait.

Sa voix devenait presque absente maintenant.

— Il disait que je l’empêchais enfin de devenir léger.

Le silence explosa doucement dans la pièce.

Lythra sentit sa gorge se serrer si fort qu’elle eut presque du mal à respirer.

Puis Vaelith ajouta plus bas :

— Il m’a détesté pendant plusieurs jours après ça.

Le vent continua de souffler autour du bâtiment suspendu.

Et quelque part au-dessus des nuages…

une chaîne immense grinça lentement.

Puis un bruit traversa soudain le toit.

Un choc léger.

Tous relevèrent immédiatement la tête.

Le silence retomba.

Puis un autre bruit.

Comme des pas.

Très lents.

Quelqu’un marchait au-dessus d’eux.

Kael se leva immédiatement.

— Dites-moi que c’est normal.

Vaelith ne répondit pas tout de suite.

Mauvais signe.

Puis les pas recommencèrent.

Lents.

Réguliers.

Ils traversaient lentement le toit du bâtiment suspendu.

Lythra sentit immédiatement le froid revenir dans sa nuque.

Parce qu’à travers les planches du plafond…

elle entendait autre chose.

Quelqu’un murmurait.

Très faiblement.

Comme une voix parlant au ciel.

Kael recula légèrement.

— Ah non.
Non non non.

Les pas s’arrêtèrent juste au-dessus d’eux.

Le silence devint total.

Puis…

un léger craquement résonna au plafond.

Comme si quelqu’un s’était penché au bord du toit.

Vaelith se leva brusquement.

Et immédiatement…

Lythra comprit.

Quelqu’un regardait à travers les planches.

Depuis le ciel.

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