Chapitre 16
Les pas au-dessus d’eux ne bougeaient plus.
Le silence dans la pièce suspendue semblait maintenant tellement tendu que Lythra entendait distinctement le vent glisser entre les chaînes extérieures du bâtiment.
Quelqu’un se tenait sur le toit.
Immobile.
Et à travers les planches du plafond…
une voix murmurait encore quelque chose au ciel.
Vaelith fut le premier à bouger.
Il traversa la pièce rapidement avant d’ouvrir une petite porte étroite menant à un escalier métallique accroché contre la paroi intérieure de la tour.
Les marches grinçaient déjà sous son poids lorsqu’il commença à monter.
Kael souffla immédiatement :
— Oh non.
Oh non non non.
Mais il suivit quand même.
Lythra grimpa derrière eux.
Le vent devenait plus fort à mesure qu’ils montaient dans la tour suspendue. Il traversait les interstices des murs blancs dans un sifflement continu, faisant vibrer les chaînes géantes accrochées tout autour du bâtiment.
Puis Vaelith poussa finalement la trappe du toit.
La lumière pâle du ciel envahit aussitôt l’escalier.
Lythra sortit derrière lui.
Et le vit immédiatement.
Un homme était assis au bord du toit.
Très près du vide.
Ses jambes pendaient au-dessus des nuages plusieurs centaines de mètres plus bas, et une longue chaîne métallique entourait sa taille avant de disparaître derrière une cheminée de pierre blanche.
Le vent soulevait lentement ses vêtements sombres.
Il ne se retourna même pas lorsqu’ils arrivèrent.
Ses yeux restaient levés vers le ciel.
Pas avec la même absence que les autres habitants.
Quelque chose de pire.
Une lassitude calme.
Comme quelqu’un ayant regardé trop longtemps quelque chose d’immense.
Puis il parla doucement :
— Vous êtes nouveaux.
Sa voix était rauque.
Fatiguée.
Mais parfaitement lucide.
Kael s’arrêta immédiatement près de la trappe.
— Super.
Le type inquiétant du toit parle normalement.
C’est presque pire.
L’homme eut un très léger souffle amusé.
Pas vraiment un rire.
Puis il tourna enfin la tête vers eux.
Ses yeux étaient cernés profondément.
Ses cheveux noirs attachés grossièrement derrière sa nuque.
Et surtout…
des marques rouges entouraient ses poignets.
Comme si des chaînes y avaient frotté pendant des années.
— Tomio, dit-il simplement.
Vaelith resta immobile quelques secondes avant de hocher légèrement la tête.
Le vent traversait violemment le toit suspendu maintenant, faisant claquer plusieurs tissus attachés autour des cheminées blanches.
Tomio observait le groupe calmement.
Puis son regard s’arrêta sur Vaelith.
Très longtemps.
Comme s’il essayait de comprendre quelque chose.
Puis il murmura :
— Vous avez déjà traversé beaucoup de seuils.
Ce n’était pas une question.
Lythra sentit immédiatement la tension revenir.
Vaelith répondit simplement :
— Oui.
Tomio hocha légèrement la tête avant de lever de nouveau les yeux vers le ciel.
Le silence retomba plusieurs secondes.
Puis Kael finit par demander :
— Vous faites quoi exactement sur un toit en pleine nuit dans une ville où les gens s’envolent ?
Tomio eut un nouveau souffle bref.
Fatigué.
— J’écoute le vent.
Kael regarda immédiatement Lythra.
— Je déteste cette réponse.
Mais Tomio continuait de regarder les nuages.
Le vent faisait lentement vibrer la chaîne attachée autour de sa taille.
Puis il ajouta :
— Ici…
on apprend vite à reconnaître certains sons.
Lythra s’approcha légèrement.
Le ciel semblait encore plus immense depuis ce toit.
Des tours blanches disparaissaient dans les nuages au-dessus d’eux, et des silhouettes immobiles occupaient plusieurs toits voisins, toutes tournées vers les hauteurs lumineuses.
Puis Tomio parla de nouveau.
— Les nouveaux regardent toujours trop le ciel les premiers jours.
Son regard glissa brièvement vers Lythra.
— Ensuite ils commencent à oublier de manger.
Puis de dormir.
Le vent souleva légèrement ses cheveux noirs.
— Et après…
ils montent.
Le silence sembla devenir plus froid autour du toit suspendu.
Kael croisa immédiatement les bras.
— Ouais alors justement, ça a l’air d’être un énorme problème ici.
Tomio resta silencieux quelques secondes.
Puis :
— Pas pour tout le monde.
Le vent traversa brutalement les chaînes suspendues autour des tours.
Lythra fronça légèrement les sourcils.
— Comment ça ?
Tomio observait toujours les nuages.
Son visage semblait épuisé par quelque chose de beaucoup plus ancien que la fatigue physique.
Puis il murmura :
— Certaines personnes veulent monter.
Le silence retomba immédiatement.
Kael eut un rire nerveux.
— Non.
Absolument pas.
Personne veut finir aspiré dans le ciel.
Tomio tourna enfin les yeux vers lui.
Et quelque chose dans son regard glaça immédiatement Lythra.
Parce qu’il ne ressemblait pas à quelqu’un de fou.
Il ressemblait à quelqu’un qui savait.
— Vous ne connaissez pas encore vraiment cette cité.
Le vent grinça contre les chaînes métalliques.
Puis Tomio reprit doucement :
— Ici…
le ciel n’est pas la seule chose qui prend les gens.
Le silence devint total sur le toit.
Même Kael ne trouva rien à répondre immédiatement.
Puis Tomio leva lentement une main vers les profondeurs sous la cité.
Pas le ciel.
Le bas.
Sous les tours suspendues.
— Quand on sait ce qu’ils font aux prisonniers d’ici…
monter peut parfois sembler plus doux.
Le froid traversa immédiatement la poitrine de Lythra.
Kael se redressa aussitôt.
— Les prisonniers ?
Tomio abaissa lentement sa main.
Mais cette fois…
il ne répondit pas tout de suite.
Le vent soufflait beaucoup plus fort maintenant autour du toit suspendu. Les chaînes grinçaient lentement dans les hauteurs, et quelque part plus loin dans la cité, quelqu’un chantait d’une voix presque endormie.
Puis Tomio murmura finalement :
— Vous devriez éviter les tours basses.
Vaelith le regardait fixement maintenant.
— Pourquoi ?
Tomio eut un très léger sourire.
Vide.
Fatigué.
— Parce que les gens qui descendent là-bas arrêtent généralement de regarder le ciel après ça.
Le silence explosa doucement autour d’eux.
Puis Kael souffla :
— Je crois que c’est la phrase la moins rassurante qu’on m’ait dite depuis le début de ce voyage.
Le vent soufflait beaucoup plus fort maintenant autour des toits suspendus.
Les chaînes traversant la cité grinçaient lentement dans les hauteurs pendant que les nuages dérivaient entre les tours blanches comme une marée silencieuse.
Tomio s’était relevé du bord du vide.
Sa longue chaîne métallique traînait derrière lui sur les pierres du toit dans un bruit régulier.
Lythra n’arrêtait pas de regarder les marques autour de ses poignets.
Rouges.
Anciennes.
Comme si le métal avait passé des années à lui arracher lentement la peau.
Puis Tomio descendit finalement du toit.
Sans leur demander de le suivre.
Mais Vaelith bougea immédiatement derrière lui.
Alors les autres suivirent aussi.
Les escaliers métalliques vibraient sous leurs pas pendant qu’ils redescendaient les étages de la tour suspendue. Le vent sifflait encore à travers les murs blancs, et par moments Lythra apercevait le ciel entre les fissures de pierre.
Chaque fois…
son regard essayait d’y revenir.
Comme un réflexe devenu presque physique.
Puis ils ressortirent finalement dans les rues de la cité.
La nuit avait changé l’endroit.
Les lanternes suspendues diffusaient maintenant une lumière pâle sur les passerelles blanches, et les ombres des chaînes immenses traversaient les murs comme des barreaux mouvants.
Il y avait moins d’habitants dehors.
Mais ceux qui restaient semblaient encore plus absents.
Certains étaient assis directement sur les toits, les jambes dans le vide.
D’autres dormaient attachés aux colonnes des bâtiments.
Une femme était allongée au milieu d’une passerelle, plusieurs chaînes entourant sa taille pendant qu’elle murmurait quelque chose dans son sommeil.
Et parfois…
certains corps ne touchaient même plus totalement le sol.
Lythra le remarqua près d’un vieux pont suspendu.
Un homme dormait contre un mur blanc, la tête renversée vers les nuages. Une lourde chaîne entourait son torse, fixée à un anneau métallique dans les pavés.
Pourtant…
ses pieds flottaient légèrement.
À peine quelques centimètres.
Le vent les faisait lentement bouger dans le vide.
Le souffle de Lythra ralentit brutalement.
Tomio continua d’avancer sans regarder l’homme.
Comme s’il avait déjà vu cette scène trop souvent.
Puis il murmura :
— La nuit est pire.
Kael gardait maintenant les yeux obstinément baissés vers les pavés.
— Je commence à regretter profondément d’avoir quitté le carnaval des enfants morts.
Tomio eut un souffle bref.
— Beaucoup regrettent de partir d’ici aussi tard.
Le silence retomba quelques secondes.
Puis Lythra demanda finalement :
— Pourquoi les habitants restent ?
Tomio ralentit légèrement.
Le vent faisait doucement vibrer les chaînes autour de sa taille.
— Parce qu’ils pensent encore pouvoir résister.
Sa voix était calme.
Fatiguée.
— Au début, tout le monde croit qu’il suffit d’éviter de regarder le ciel.
Ils traversèrent une longue passerelle suspendue entre deux tours.
Très loin sous eux, des nuages dérivaient lentement dans le vide.
Puis Tomio ajouta :
— Ensuite ils comprennent que le problème n’est pas seulement le ciel.
Le ventre de Lythra se serra immédiatement.
Vaelith observait maintenant les hauteurs de la cité avec une tension grandissante.
Comme s’il attendait quelque chose.
Puis Tomio s’arrêta brusquement.
Le groupe faillit le heurter.
Il leva lentement les yeux vers une place suspendue quelques rues plus loin.
Et immédiatement…
Lythra comprit pourquoi.
Des silhouettes arrivaient.
Lourdes.
Le bruit du métal résonnait lentement entre les tours blanches.
Kael fronça légèrement les sourcils.
Puis il les vit aussi.
Des hommes traversaient la place.
Ou plutôt…
des silhouettes enfermées dans des armures sombres reliées à d’énormes chaînes métalliques traînant derrière eux sur les pavés blancs.
Chaque pas faisait grincer le métal.
Leurs corps semblaient beaucoup plus lourds que ceux des autres habitants. Des poids immenses étaient attachés à leurs jambes et à leurs dos, les forçant presque à se pencher en avant lorsqu’ils avançaient.
Mais le pire…
c’était leurs regards.
Aucun d’eux ne levait les yeux vers le ciel.
Jamais.
Comme si regarder vers le haut leur était interdit.
Ou impossible.
Tomio recula immédiatement dans l’ombre d’une arche blanche.
— Ne les regardez pas trop longtemps.
Sa voix était devenue beaucoup plus basse.
Kael murmura :
— Qui c’est…?
Personne ne répondit immédiatement.
Puis un cri éclata sur la place.
Un homme venait d’être traîné hors d’un bâtiment.
Il se débattait violemment pendant que deux gardiens tiraient sur les chaînes attachées autour de ses poignets.
Et contrairement aux habitants de la cité…
lui regardait le ciel avec désespoir.
— NON !
Sa voix se brisa dans le vent.
— NON NON NON—
Laissez-moi monter !
Pitié !
Le souffle de Lythra se coupa brutalement.
Les habitants autour de la place détournaient immédiatement les yeux.
Comme s’ils refusaient de voir.
L’homme continuait de lutter malgré les chaînes.
— Je regarderai plus le ciel !
Je jure que je regarderai plus !
Les gardiens ne répondaient pas.
Le métal grinçait lourdement sur les pavés blancs pendant qu’ils le traînaient vers une immense tour noire à moitié dissimulée sous les quartiers suspendus.
Lythra ne l’avait même pas remarquée avant maintenant.
Parce que personne ici ne regardait vers le bas.
La tour semblait littéralement accrochée sous la cité.
Immense.
Sombre.
Traversée par des centaines de chaînes descendant dans les profondeurs invisibles sous les nuages.
Et plus l’homme approchait de la structure…
plus sa panique devenait incontrôlable.
— PITIÉ !
Il tomba brutalement au sol.
Les chaînes raclèrent violemment les pierres.
Puis il leva les yeux vers le ciel.
Et pendant une seconde…
quelque chose changea dans son visage.
Le désespoir disparut.
Remplacé par une paix terrible.
Son corps commença lentement à se soulever.
À peine.
Quelques centimètres.
Les gardiens tirèrent immédiatement plus fort sur les chaînes.
Le choc le ramena violemment au sol.
L’homme hurla.
Pas de douleur.
De frustration.
Comme quelqu’un arraché à quelque chose qu’il désirait plus que vivre.
Puis les gardiens l’entraînèrent finalement sous la cité.
Vers la tour noire.
Le silence retomba immédiatement sur la place.
Les habitants recommencèrent à marcher.
Comme si rien ne s’était passé.
Kael restait immobile.
Complètement pâle.
Puis il murmura :
— Qu’est-ce qu’ils vont lui faire…?
Tomio regardait toujours la tour noire suspendue sous la cité.
Et lorsqu’il répondit…
sa voix semblait vidée depuis longtemps.
— Suffisamment pour que le ciel cesse de lui manquer.
Le silence laissé par les gardiens continua de suivre le groupe longtemps après leur départ.
Même lorsque les chaînes cessèrent de grincer au loin.
Même lorsque les habitants recommencèrent lentement à traverser les rues suspendues.
Lythra n’arrivait plus à retirer de son esprit l’image de l’homme traîné vers les profondeurs sous la cité.
Ses mains crispées contre les pavés.
Sa voix brisée demandant qu’on le laisse monter à la place.
Le vent traversait constamment les rues ici.
Froid.
Léger.
Il faisait bouger les tissus suspendus entre les tours et soulevait parfois de petits nuages blancs entre les passerelles. Certaines fenêtres restaient grandes ouvertes malgré l’altitude, et des rideaux pâles flottaient lentement dans le vide à plusieurs centaines de mètres du sol.
Tomio avançait devant eux.
Sa chaîne raclait doucement les pierres derrière lui à chaque pas.
Puis il tourna dans une rue plus étroite.
Et progressivement…
la cité changea autour d’eux.
Les bâtiments semblaient plus anciens ici.
Plus serrés aussi.
Les arches blanches se rapprochaient tellement au-dessus des rues que le ciel disparaissait parfois entièrement quelques secondes avant de réapparaître brusquement au détour d’un passage suspendu.
Des cordes traversaient les façades.
Des centaines.
Certaines retenaient des lanternes.
D’autres des poids de pierre.
Et beaucoup…
étaient attachées aux habitants eux-mêmes.
Lythra aperçut une vieille femme endormie contre un mur, plusieurs liens noués autour de sa taille avant de disparaître dans des anneaux métalliques fixés au sol. Plus loin, un homme marchait lentement dans la rue avec une lourde chaîne accrochée autour du torse. Le métal grinçait derrière lui pendant qu’il avançait les yeux baissés vers les pavés.
Personne ne parlait beaucoup ici.
Par moments, quelqu’un levait légèrement la tête vers les hauteurs lumineuses…
puis se forçait brutalement à regarder ailleurs.
Comme un réflexe douloureux.
Kael observait tout autour d’eux avec une crispation grandissante.
— Je commence à comprendre pourquoi tout le monde ici a l’air épuisé.
Tomio continua de marcher sans ralentir.
Le vent faisait doucement vibrer les chaînes suspendues entre les bâtiments.
Puis il murmura :
— Résister demande plus d’énergie qu’on le croit.
Le silence retomba.
Ils traversèrent ensuite une longue passerelle suspendue entre deux tours.
Le vide s’ouvrait sous leurs pieds.
Des nuages glissaient lentement sous les dalles blanches, parfois si proches que la plateforme semblait flotter sur une mer pâle.
Lythra évitait maintenant soigneusement de regarder trop longtemps les hauteurs.
Parce qu’elle sentait toujours cette attraction étrange.
Cette envie de lever les yeux.
De continuer.
Encore un peu.
Puis Tomio ralentit finalement devant une immense arche ouverte sur le vide.
Et lorsque Lythra passa dessous…
son souffle ralentit immédiatement.
Une plateforme gigantesque s’étendait devant eux.
Elle avançait si loin dans les nuages que son extrémité disparaissait presque dans la lumière pâle du ciel. D’immenses chaînes traversaient l’espace au-dessus d’elle comme les racines métalliques d’un arbre colossal.
Et tout au bord…
des silhouettes se tenaient immobiles.
Des dizaines.
Certaines debout.
D’autres assises.
D’autres encore agenouillées contre la rambarde de pierre.
Toutes regardaient les hauteurs lumineuses.
Le vent soulevait lentement leurs vêtements pendant qu’elles restaient parfaitement silencieuses.
Lythra sentit immédiatement quelque chose se serrer dans sa poitrine.
Parce qu’aucune de ces personnes ne semblait réellement présente ici.
Leurs corps oui.
Mais leurs regards…
leurs regards étaient déjà ailleurs.
Tomio s’approcha lentement du bord de la plateforme.
Sa chaîne traînait derrière lui dans un bruit métallique régulier.
Puis il leva les yeux vers les nuages.
Et pour la première fois…
Lythra vit une fatigue immense traverser son visage.
Pas la fatigue du corps.
Quelque chose de beaucoup plus ancien.
— Il y avait davantage de monde ici avant.
Sa voix semblait presque emportée par le vent.
Kael resta plusieurs secondes silencieux avant de demander :
— Qu’est-ce qu’il leur est arrivé ?
Tomio ne répondit pas immédiatement.
Au-dessus d’eux, une chaîne gigantesque grinça lentement dans les hauteurs lumineuses.
Puis :
— Certains montaient.
Le vent souffla plus fort.
Les silhouettes au bord de la plateforme ne bougèrent même pas.
— D’autres descendaient.
Le ventre de Lythra se noua immédiatement.
Tomio désigna lentement les profondeurs sous la cité.
Et cette fois…
elle regarda vraiment.
Sous les passerelles blanches.
Sous les tours suspendues.
Sous les arches ouvertes vers le ciel.
Quelque chose existait là-dessous.
D’immenses structures noires accrochées sous la ville comme des parasites suspendus au ventre d’un animal mourant.
Des tours.
Massives.
Traversées de chaînes descendant dans les nuages inférieurs.
Lythra sentit immédiatement le froid remonter dans ses bras.
Parce qu’elle comprenait enfin pourquoi personne ici ne regardait vers le bas.
Kael murmura difficilement :
— C’est quoi ça…?
Tomio observait toujours les profondeurs.
— Les tours basses.
Sa voix était calme.
Trop calme.
— Quand quelqu’un commence à trop regarder le ciel…
ils viennent le chercher.
Le silence sembla devenir plus lourd autour de la plateforme.
Lythra regardait toujours les structures noires suspendues sous la cité.
Certaines fenêtres brillaient faiblement dans les profondeurs.
Des chaînes bougeaient parfois lentement contre les murs noirs.
Puis Tomio ajouta :
— Certains préfèrent alors monter avant qu’ils arrivent.
Kael tourna brutalement la tête vers lui.
— Attends.
Tu veux dire que les gens choisissent réellement de se laisser emporter ?
Tomio eut un très léger souffle.
Pas un rire.
Quelque chose de vide.
— Vous ne savez pas encore ce qu’ils font aux prisonniers.
Le vent traversa brutalement la plateforme.
Plusieurs silhouettes au bord du vide fermèrent doucement les yeux.
Comme si elles écoutaient quelque chose porté par les hauteurs.
Puis Vaelith parla enfin.
— Toi, tu y es allé.
Tomio se figea presque imperceptiblement.
Puis il hocha lentement la tête.
Kael regarda immédiatement les marques autour de ses poignets.
Rouges.
Anciennes.
Le métal avait laissé des cicatrices profondes dans sa peau.
— Ils t’ont fait quoi…?
Tomio resta silencieux plusieurs secondes.
Le vent soulevait doucement ses cheveux noirs.
Puis il leva lentement une main vers sa gorge.
Ses doigts tremblaient légèrement.
— Ils apprennent aux prisonniers à ne plus regarder le ciel.
Le froid traversa violemment la poitrine de Lythra.
Tomio abaissa lentement sa main.
— Et quand ça ne fonctionne pas…
ils les rendent trop lourds pour partir.
Le silence sembla écraser complètement la plateforme suspendue.
Puis soudain…
une silhouette bougea près du bord.
Lythra tourna immédiatement la tête.
Une jeune femme venait d’avancer jusqu’à la rambarde de pierre.
Le vent faisait lentement flotter ses vêtements pâles autour d’elle.
Et cette fois…
personne ne bougea pour l’arrêter.
Tomio resta immobile.
Les habitants aussi.
La femme leva doucement le visage vers les hauteurs lumineuses.
Puis ses pieds quittèrent le sol.
Très lentement.
Comme si quelque chose l’attirait avec une infinie douceur.
Le souffle de Lythra se coupa brutalement.
La femme ne criait pas.
Elle souriait.
Ses cheveux dérivaient lentement autour d’elle pendant qu’elle montait dans les airs centimètre par centimètre.
Le vent tournait autour de son corps.
Puis une vieille femme assise contre la rambarde murmura doucement :
— Enfin…
Le mot détruisit immédiatement quelque chose dans le ventre de Lythra.
Parce qu’il n’y avait aucune terreur dans cette voix.
Seulement du soulagement.
La silhouette continua de monter.
Encore.
Encore.
Jusqu’à disparaître lentement dans les nuages lumineux au-dessus de la cité.
Et personne…
personne sur la plateforme ne détourna les yeux cette fois.
Le silence resta suspendu longtemps après la disparition de la femme dans les nuages.
Le vent continuait pourtant de souffler sur la plateforme.
Les chaînes grinçaient toujours dans les hauteurs.
Les lanternes suspendues oscillaient doucement sous les arches blanches.
Mais quelque chose avait changé.
Ou peut-être que Lythra venait seulement de comprendre ce qui pesait réellement sur cette cité.
Les habitants ne regardaient pas le ciel avec peur.
Ils le regardaient comme une sortie.
Kael passa lentement une main contre son visage.
— Je refuse profondément de trouver cet endroit encore plus glauque qu’avant.
Personne ne répondit.
Même Tomio semblait ailleurs maintenant.
Il observait les nuages au-dessus de la plateforme avec une expression vide, presque mélancolique, pendant que sa chaîne raclait doucement les pierres sous le vent.
Puis Vaelith parla finalement.
— Combien de temps ?
Tomio cligna lentement des yeux avant de tourner la tête vers lui.
— Quoi ?
— Combien de temps avant qu’ils viennent chercher quelqu’un ?
Le silence revint.
Tomio réfléchit quelques secondes.
Puis :
— Ça dépend.
Le vent traversa violemment la plateforme suspendue.
— Certains résistent des années.
D’autres commencent à monter après quelques jours seulement.
Kael observa immédiatement les habitants autour d’eux.
Une femme attachait soigneusement plusieurs poids autour des poignets d’un adolescent près d’une colonne blanche. Plus loin, un vieil homme gardait les yeux fermés pendant qu’il récitait quelque chose à voix basse, les deux mains agrippées à une chaîne fixée dans le sol.
Puis Tomio ajouta :
— Plus quelqu’un désire partir…
plus le ciel le remarque vite.
Le froid traversa lentement la nuque de Lythra.
Parce qu’elle comprenait maintenant pourquoi la cité semblait si fatiguée.
Les habitants luttaient constamment contre eux-mêmes.
Contre leur propre envie de regarder plus haut.
Puis Kael demanda difficilement :
— Et les gardiens ?
Ils étaient comme les autres avant ?
Tomio resta silencieux plusieurs secondes.
Le vent faisait doucement claquer les pans de son manteau sombre contre ses jambes.
Puis :
— Oui.
Le silence sembla se refermer brutalement autour du groupe.
Lythra sentit immédiatement son ventre se nouer.
Tomio observait maintenant les profondeurs sous la plateforme.
— Les tours basses prennent les gens qui regardent trop le ciel.
Sa voix ralentissait légèrement à mesure qu’il parlait.
— Et elles les gardent jusqu’à ce qu’ils deviennent suffisamment lourds pour ne plus jamais monter.
Le mot “lourds” sembla résonner beaucoup trop longtemps dans la tête de Lythra.
Puis Tomio reprit :
— Certains ressortent brisés.
D’autres deviennent gardiens.
Kael eut un rire nerveux.
— Donc ils fabriquent littéralement leurs propres geôliers ?
Tomio ne répondit pas immédiatement.
Puis il murmura :
— Quand quelqu’un oublie complètement ce que représentait le ciel…
il ne reste plus grand-chose à lui enlever.
Le silence explosa doucement sur la plateforme suspendue.
Puis un bruit métallique résonna plus loin dans la cité.
Des chaînes.
Lourdes.
Tomio releva immédiatement la tête.
Et cette fois…
Lythra vit quelque chose traverser son regard.
Pas de la peur.
De l’habitude.
Comme quelqu’un reconnaissant un bruit déjà entendu trop souvent.
— Il faut partir.
Sa voix était devenue beaucoup plus basse.
Le groupe quitta rapidement la plateforme.
Les rues suspendues semblaient encore plus silencieuses maintenant. Les habitants évitaient certains passages. Plusieurs fenêtres se refermaient lentement dans les hauteurs pendant que les chaînes grinçaient au-dessus des tours.
Puis ils entendirent les pas.
Lents.
Lourds.
Le métal raclait les pavés blancs dans un rythme régulier.
Tomio bifurqua immédiatement dans une rue étroite.
Mais cette fois…
Lythra aperçut les gardiens avant qu’ils disparaissent derrière une arche.
Ils étaient trois.
Leurs silhouettes massives avançaient lentement sous le poids des chaînes attachées à leurs corps. Le métal entourait leurs torses, leurs bras, leurs jambes, comme si la cité entière cherchait à les maintenir au sol.
Et pourtant…
malgré tout ce poids…
Lythra remarqua quelque chose d’horrible.
Leurs pieds ne touchaient pas toujours complètement les pavés.
Par moments…
ils flottaient légèrement.
Quelques centimètres seulement.
Comme si même après tout ce qu’on leur avait fait…
le ciel continuait encore de les appeler.
Le souffle de Lythra ralentit brutalement.
Puis l’un des gardiens tourna lentement la tête.
Son visage était visible maintenant.
Ou plutôt…
ce qu’il en restait.
Des marques profondes traversaient sa peau jusqu’à son cou. Comme des cicatrices anciennes laissées par des chaînes ou des crochets. Son regard semblait vide.
Éteint.
Mais lorsqu’il leva les yeux vers les nuages…
quelque chose passa brièvement dans son expression.
Une douleur.
Infime.
Presque morte.
Puis le gardien baissa brutalement la tête.
Comme quelqu’un puni pour avoir oublié une règle.
Tomio les poussa rapidement derrière un mur suspendu.
Le groupe resta silencieux pendant que les chaînes des gardiens résonnaient lentement dans la rue voisine.
Puis Kael murmura difficilement :
— Bordel…
Le bruit métallique continua de s’éloigner.
Lentement.
Et pendant plusieurs secondes…
personne n’osa bouger.
Puis Tomio souffla finalement :
— Les tours basses ne retirent jamais totalement le ciel aux prisonniers.
Le vent traversa doucement l’étroite rue blanche autour d’eux.
— Elles leur apprennent simplement à souffrir lorsqu’ils le regardent.

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