Chapitre 18
La nuit s’étendait lentement sur la cité des prisonniers du ciel.
Pas une vraie nuit.
Jamais totalement noire.
Les nuages au-dessus des tours continuaient de diffuser cette lumière pâle et irréelle qui faisait ressembler toute la ville à un rêve malade suspendu dans les hauteurs.
Le groupe suivait Tomio à travers les rues silencieuses.
Le vent traversait constamment les passerelles blanches, soulevant les tissus suspendus entre les bâtiments et faisant grincer les chaînes accrochées partout dans la cité.
Lythra n’arrivait plus à ignorer les regards des habitants.
Ou plutôt…
leur manière d’éviter le ciel.
Certains marchaient les yeux baissés si fort qu’ils semblaient observer chacun de leurs pas.
D’autres gardaient une main crispée sur une chaîne fixée à leur taille.
Et parfois…
quelqu’un s’arrêtait brusquement au milieu d’une rue.
Le visage tourné légèrement vers les nuages.
Comme s’il venait d’entendre quelque chose.
Puis il baissait violemment la tête et reprenait sa route.
Le silence ici était différent de celui des autres seuils.
Pas vide.
Retenu.
Comme si toute la cité craignait qu’un simple regard de trop suffise à faire disparaître quelqu’un.
Tomio tourna finalement dans une rue plus étroite.
Les bâtiments se rapprochaient tellement que le ciel disparaissait presque entièrement au-dessus d’eux. Des dizaines de cordes traversaient les fenêtres ouvertes d’un côté à l’autre des façades.
Et plus ils avançaient…
plus Lythra comprenait pourquoi.
Une femme était assise contre une porte, une corde nouée autour de sa taille avant de rejoindre celle d’un homme endormi contre le mur d’en face. Plus loin, deux adolescents attachaient ensemble leurs poignets avec des bandes de tissu pendant qu’une vieille femme vérifiait chaque nœud avec un sérieux presque terrifiant.
Kael ralentit.
Son regard parcourait les cordes.
Les chaînes.
Les attaches métalliques plantées dans les murs.
Puis il souffla :
— Bordel…
Personne ne répondit.
Le vent faisait doucement vibrer les liens suspendus entre les bâtiments.
Puis un bruit attira l’attention de Lythra.
Une petite voix.
— Maman…?
Elle tourna la tête.
Un enfant était assis sur les marches d’une porte ouverte.
Peut-être six ans.
Sept maximum.
Une couverture entourait encore ses épaules, et une corde était attachée autour de son poignet avant de disparaître autour de celui d’une femme assise près de lui.
L’enfant regardait la corde.
Puis sa mère.
— Si tu montes pendant la nuit…
est-ce que moi aussi je vais partir avec toi ?
Le silence sembla immédiatement devenir plus lourd dans toute la rue.
La femme releva lentement les yeux vers son fils.
Et pendant une seconde…
Lythra aperçut quelque chose de terrible dans son regard.
De la fatigue.
Immense.
Comme quelqu’un luttant depuis tellement longtemps qu’elle ne savait plus réellement pourquoi elle résistait encore.
Puis elle força un sourire.
Petit.
Fragile.
— Non.
Je suis là.
L’enfant observa encore la corde autour de leurs poignets.
— Mais si tu pars très haut ?
Le sourire de la femme vacilla légèrement.
Le vent traversa la rue suspendue.
Les cordes bougèrent doucement entre les fenêtres ouvertes.
Puis elle posa une main tremblante contre les cheveux de son fils.
— Alors tu me retiendras.
Le garçon sembla réfléchir plusieurs secondes.
Puis il hocha lentement la tête avant de se rapprocher davantage d’elle sous la couverture.
Kael détourna immédiatement les yeux.
Lythra sentit sa gorge se serrer violemment.
Parce que personne dans cette rue n’avait trouvé cette conversation étrange.
Les habitants continuaient simplement de préparer la nuit.
Certains vérifiaient leurs chaînes.
D’autres accrochaient des poids à leurs chevilles.
Une vieille femme attachait même son propre fauteuil directement à une colonne blanche.
Tomio observait la scène en silence.
Puis il murmura :
— Les nuits sont les pires moments ici.
Sa chaîne racla doucement les pavés lorsqu’il recommença à avancer.
— Le ciel parle davantage quand tout devient calme.
Le froid traversa lentement le ventre de Lythra.
Puis ils quittèrent finalement la rue des habitations pour remonter vers des quartiers plus élevés de la cité.
Les passerelles devenaient plus étroites maintenant.
Le vide réapparaissait sous leurs pieds.
Des nuages dérivaient lentement sous les structures suspendues, parfois si proches qu’ils avalaient entièrement certaines tours avant de les relâcher quelques secondes plus tard.
Vaelith marchait en silence depuis longtemps maintenant.
Mais soudain…
il s’arrêta net.
Lythra faillit le heurter.
Le vent soufflait violemment ici.
Une petite plateforme circulaire flottait entre plusieurs chaînes immenses accrochées aux hauteurs lumineuses de la cité.
Personne ne parlait.
Puis Lythra comprit immédiatement.
Vaelith connaissait cet endroit.
Il avançait beaucoup plus lentement maintenant.
Comme si chaque pas réveillait quelque chose qu’il aurait préféré laisser mort.
Au centre de la plateforme…
une vieille lanterne rouillée reposait encore contre la rambarde de pierre.
Le verre était fissuré.
Presque opaque sous la poussière blanche du ciel.
Vaelith s’accroupit lentement devant elle.
Et pendant une seconde…
Lythra eut l’impression qu’il oubliait complètement leur présence.
Le vent soulevait légèrement ses cheveux noirs pendant qu’il observait la lanterne sans bouger.
Puis Kael remarqua les gravures.
Des phrases recouvraient une partie de la rambarde.
Pas des symboles anciens.
Une écriture humaine.
Fine.
Irrégulière.
Comme quelqu’un ayant passé des heures ici.
Lythra s’approcha lentement.
Ses doigts effleurèrent les lettres creusées dans la pierre blanche.
“Le ciel semble plus proche lorsque tout le reste devient trop lourd.”
Son souffle ralentit légèrement.
Plus bas :
“Je crois que les nuages avalent les douleurs avant les corps.”
Le vent traversa violemment la plateforme.
Puis elle aperçut autre chose.
Un dessin.
Très simple.
Une silhouette debout sur une passerelle suspendue.
Et face à elle…
quelque chose d’immense caché dans les nuages.
Le ventre de Lythra se noua immédiatement.
Parce qu’elle reconnaissait cette manière de dessiner.
Arich.
Vaelith observait toujours la vieille lanterne.
Puis il murmura finalement :
— Il venait ici quand il n’arrivait plus à dormir.
Sa voix semblait lointaine maintenant.
Le vent faisait doucement vibrer les chaînes immenses autour de la plateforme.
Kael regardait les gravures en silence.
Puis il demanda doucement :
— Il écrivait toujours comme ça ?
Vaelith eut un très léger souffle.
Presque un sourire fatigué.
— Quand il essayait de transformer quelque chose d’horrible en quelque chose de beau.
Le silence retomba.
Lythra continua de lire les phrases gravées dans la pierre.
Certaines étaient presque effacées maintenant.
Mais une attira immédiatement son attention.
Plus récente.
Plus profonde aussi.
Comme si Arich avait appuyé beaucoup plus fort.
“Sous les seuils existe quelque chose qui rêve encore.”
Le souffle de Lythra se coupa brutalement.
Vaelith releva immédiatement les yeux vers la phrase.
Et quelque chose changea dans son visage.
Une tension.
Brutale.
Kael aussi l’avait remarqué maintenant.
— Attends…
“sous les seuils” ?
Le vent souffla violemment autour d’eux.
Vaelith se releva lentement.
Puis il regarda les nuages bien au-dessus de la cité.
Et lorsqu’il parla…
sa voix semblait beaucoup plus fatiguée qu’avant.
— Il cherchait déjà le sanctuaire.
Le silence explosa doucement sur la plateforme suspendue.
Lythra sentit immédiatement son cœur ralentir.
Parce qu’elle comprenait maintenant.
Arich savait.
Avant même leur arrivée ici…
avant Selen…
avant les profondeurs.
Il savait déjà qu’il existait quelque chose sous les seuils.
Le vent faisait lentement grincer les chaînes autour de la plateforme.
Puis Vaelith ramassa finalement la vieille lanterne.
Avec infiniment de précautions.
Comme si elle risquait de se briser entre ses doigts.
Et pendant une seconde…
Lythra aperçut enfin toute la douleur qu’il essayait de cacher depuis le début de ce voyage.
Le vent ne quittait jamais vraiment la cité.
Même lorsqu’ils redescendirent de la petite plateforme d’Arich, il continuait de glisser entre les chaînes suspendues, de traverser les arches blanches, de soulever les vêtements et les cheveux comme quelque chose cherchant constamment à tirer les corps vers le haut.
Vaelith gardait maintenant la vieille lanterne contre lui.
Il ne parlait plus.
Lythra remarquait pourtant sa manière de serrer légèrement les doigts autour du métal rouillé, comme s’il craignait qu’on lui arrache encore ce dernier fragment d’Arich.
Tomio avançait devant eux dans les rues suspendues.
Sa chaîne raclait doucement les pavés derrière lui.
Puis il finit par ralentir devant une arche ouverte sur le vide.
Des nuages dérivaient lentement sous la passerelle blanche. Au loin, des tours suspendues disparaissaient dans la lumière pâle du ciel.
Tomio leva les yeux vers les hauteurs quelques secondes.
Puis il murmura :
— Le prochain seuil est encore plus dangereux.
Kael eut immédiatement un rire nerveux.
— Ah super.
J’attendais justement une phrase comme ça.
Personne ne sourit.
Même Tomio.
Le vent faisait lentement vibrer les chaînes autour de l’arche suspendue.
Puis il reprit :
— Les habitants d’ici l’appellent la cité hallucinogène.
Le froid remonta immédiatement dans le ventre de Lythra.
Tomio observait toujours les nuages.
— Les seuils modifient beaucoup de choses.
Les corps.
Les pensées.
Les souvenirs parfois.
Sa voix semblait plus basse maintenant.
— Mais celui-là…
attaque directement ce que vous croyez réel.
Le silence retomba.
Kael croisa immédiatement les bras.
— Je déteste déjà cet endroit alors qu’on y est même pas encore.
Tomio eut un très léger souffle.
Fatigué.
— Là-bas, certaines personnes voient des proches disparus.
D’autres revivent des souvenirs.
Et certains finissent simplement par oublier ce qui existe réellement autour d’eux.
Le vent souffla plus fort entre les tours suspendues.
Lythra sentit sa gorge se serrer lentement.
Parce qu’elle pensait immédiatement à Vaelith.
À Arich.
Puis Tomio ajouta :
— Le pire…
c’est que le seuil apprend.
Le silence sembla immédiatement devenir plus lourd.
Même Vaelith releva légèrement les yeux vers lui.
Tomio regardait maintenant les chaînes traversant les hauteurs lumineuses de la cité.
— Il montre rarement les mêmes choses à deux voyageurs différents.
Le battement lointain des chaînes résonnait doucement autour d’eux.
Puis :
— Et plus quelqu’un possède de regrets…
plus le seuil devient dangereux.
Le froid traversa immédiatement la poitrine de Lythra.
Parce qu’elle sentit presque Vaelith se tendre à côté d’elle.
Kael passa une main contre son visage.
— Magnifique.
Donc on va traverser un endroit capable de fouiller directement dans nos traumatismes.
Tomio ne répondit pas.
Ce silence suffisait largement.
Puis Vaelith parla enfin.
Sa voix était beaucoup plus calme que tout le reste.
— Combien de temps pour atteindre le passage ?
— Demain soir si nous partons avant l’aube.
Vaelith hocha simplement la tête.
Mais Lythra remarqua quelque chose.
Il évitait désormais de regarder le ciel lui aussi.
Les préparatifs commencèrent dès leur retour dans les quartiers suspendus.
Tomio les conduisit dans une ancienne partie de la cité où plusieurs habitants échangeaient silencieusement des objets sous des arches basses couvertes de chaînes.
Pas un marché.
Quelque chose de plus discret.
Plus fatigué.
Les gens parlaient peu.
Certains gardaient les yeux fermés pendant les échanges.
D’autres restaient attachés aux colonnes voisines avec des cordes nouées autour de leurs tailles.
Le vent traversait constamment les lieux, faisant lentement osciller les lanternes suspendues.
Tomio s’arrêta devant une vieille femme entourée de sacs et de boîtes métalliques.
Elle leva à peine les yeux vers eux.
Puis son regard s’arrêta sur Vaelith.
Et immédiatement…
quelque chose changea dans son expression.
Pas de peur.
De la reconnaissance.
Comme si elle savait exactement quel type de voyageur il était.
Tomio posa plusieurs pièces sombres sur la table.
— Il nous faut des herbes de lucidité.
La vieille femme observa longuement le groupe.
Puis elle sortit lentement plusieurs petits sachets remplis de feuilles grisées.
L’odeur était étrange.
Amère.
Presque métallique.
— Faites-les brûler avant que le seuil commence à parler.
Sa voix était rauque.
Très vieille.
Kael fronça légèrement les sourcils.
— “Commence à parler” ?
Personne ne répondit immédiatement.
Puis la vieille femme tourna lentement les yeux vers lui.
— Quand vous entendrez quelqu’un vous appeler…
ne répondez jamais.
Le silence explosa doucement autour de la petite échoppe.
Le vent faisait doucement vibrer les chaînes suspendues au-dessus d’eux.
Puis Tomio récupéra les sachets.
Ils continuèrent ensuite à travers les arches suspendues.
Cordes.
Crochets.
Lampes couvertes de symboles noirs.
Chaque objet semblait choisi pour empêcher quelque chose.
Ou retenir quelqu’un.
Lythra observait Vaelith pendant qu’ils avançaient.
Il vérifiait constamment les cordes.
Les attaches.
Les chaînes.
Comme quelqu’un préparant une traversée déjà vécue dans un autre cauchemar.
Puis Tomio leur tendit finalement plusieurs liens métalliques beaucoup plus fins.
— Attachez-vous les uns aux autres dans le prochain seuil.
Kael regarda immédiatement les chaînes.
— Sérieusement ?
Tomio hocha lentement la tête.
— Là-bas…
si vous perdez quelqu’un de vue trop longtemps…
Le vent traversa violemment l’arche ouverte derrière eux.
Puis il termina :
— Considérez qu’il est déjà perdu.
Le silence retomba immédiatement.
Lythra sentit le poids des chaînes froides dans ses mains.
Puis quelque chose attira soudain son attention.
Vaelith venait d’écarter légèrement son manteau noir pour accrocher une des nouvelles chaînes à sa taille.
Et pendant une seconde…
Lythra aperçut autre chose sous le tissu.
Une chaîne déjà présente.
Plus ancienne.
Noire.
Les maillons avaient laissé des marques profondes contre sa peau.
Le souffle de Lythra ralentit brutalement.
Parce qu’elle comprenait enfin.
Vaelith n’était pas immunisé contre la cité du ciel.
Il avait simplement appris à survivre ici.
Et peut-être…
à survivre partout ailleurs aussi.
Le ciel semblait plus proche ce soir-là.
Lythra le sentit immédiatement lorsqu’ils quittèrent les arches du marché suspendu.
Les nuages descendaient beaucoup plus bas entre les tours blanches maintenant. Certains passaient si près des passerelles qu’ils avalaient entièrement des quartiers avant de se déchirer lentement plus loin sous le vent.
Et plus la nuit avançait…
plus la cité devenait silencieuse.
Les habitants rentraient.
Verrouillaient leurs portes.
Attachaient leurs chaînes.
Comme si toute la ville se préparait à survivre jusqu’au matin.
Le groupe traversait une longue passerelle suspendue lorsque Kael ralentit légèrement.
Puis encore.
Tomio le remarqua immédiatement.
— Kael.
Aucune réponse.
Le vent soulevait doucement les cheveux du jeune homme pendant qu’il regardait les hauteurs lumineuses au-dessus des chaînes suspendues.
Son visage semblait calme maintenant.
Trop calme.
Lythra sentit immédiatement son ventre se nouer.
Parce qu’elle reconnaissait cette expression.
Les habitants avaient la même.
Kael avançait toujours.
Mais lentement.
Comme dans un rêve.
Le vide s’ouvrait sous la passerelle blanche. Les nuages glissaient plusieurs centaines de mètres plus bas dans un silence irréel.
Puis Kael murmura :
— Vous l’entendez aussi…?
Le froid traversa immédiatement la poitrine de Lythra.
Tomio se tendit brutalement.
— Ne regarde pas le ciel.
Mais Kael ne semblait même plus l’écouter.
Ses yeux restaient fixés sur les hauteurs lumineuses.
Le vent tournait doucement autour de lui maintenant, faisant flotter les pans de son manteau noir.
Puis il fit un pas vers le bord de la passerelle.
Très naturellement.
Comme si son corps savait déjà où aller.
Lythra sentit son souffle se couper.
— Kael—
Il ne réagit pas.
Son regard restait perdu dans les nuages.
Puis un très léger sourire apparut sur son visage.
Et ce sourire terrifia immédiatement Lythra davantage que tout le reste.
Parce qu’il semblait heureux.
Réellement.
Comme quelqu’un voyant enfin quelque chose qu’il cherchait depuis longtemps.
Puis il murmura :
— Je crois que…
je comprends maintenant.
Le vent souffla violemment entre les chaînes suspendues.
Kael fit encore un pas vers le vide.
Vaelith bougea immédiatement.
Il attrapa brutalement l’arrière du manteau de Kael et le projeta violemment au sol contre les pierres blanches de la passerelle.
Le choc résonna dans toute la structure suspendue.
Kael cligna brutalement des yeux.
Le monde sembla revenir d’un coup dans son regard.
Puis il fixa Vaelith avec une incompréhension totale.
— Bordel—?!
Sa respiration était devenue irrégulière.
Il regarda ensuite autour de lui.
Le vide.
Le ciel.
Le bord de la passerelle juste à côté.
Et lentement…
la couleur quitta son visage.
— Non…
Sa voix trembla immédiatement.
— Non non non…
Il recula brutalement du bord.
Comme si la réalité venait seulement de le rattraper.
Tomio observait encore le ciel.
Très tendu.
Puis il murmura :
— La cité devient plus agressive avant les départs.
Kael passa violemment une main contre son visage.
Ses doigts tremblaient.
— J’ai entendu quelqu’un.
Le silence retomba immédiatement.
Le vent faisait doucement grincer les chaînes au-dessus d’eux.
Puis Kael ajouta beaucoup plus bas :
— Quelqu’un disait mon nom.
Le froid traversa lentement le dos de Lythra.
Parce qu’elle croyait immédiatement Tomio lorsqu’il avait parlé du prochain seuil.
Les seuils parlaient.
Et ils savaient quoi dire.
Vaelith lâcha finalement le manteau de Kael.
Mais il ne le quittait toujours pas des yeux.
Comme s’il vérifiait qu’il était réellement revenu.
Puis il murmura simplement :
— Ne reste jamais seul ici.
Le silence sembla beaucoup plus lourd après ça.
Puis le groupe reprit lentement sa marche.
Cette fois…
personne ne regardait le ciel.
Ils trouvèrent refuge dans une ancienne salle suspendue ouverte sur plusieurs arches blanches.
L’endroit semblait abandonné depuis longtemps.
Des rideaux pâles flottaient lentement dans le vent nocturne, et plusieurs chaînes traversaient directement les murs avant de disparaître dans les hauteurs de la cité.
Tomio alluma plusieurs petites lanternes couvertes de symboles noirs.
La lumière jaune trembla faiblement autour du groupe.
Puis il commença à fixer les cordes de voyage autour des colonnes de pierre.
Lythra l’observait en silence.
Il vérifiait chaque nœud plusieurs fois.
Chaque attache.
Chaque chaîne.
Comme quelqu’un préparant une traversée dont il connaissait déjà le prix.
Kael était assis contre un mur maintenant.
Très pâle.
Il gardait obstinément les yeux fixés au sol.
Puis il souffla finalement :
— J’ai vraiment cru voir quelque chose là-haut.
Le vent traversa doucement les arches ouvertes.
Personne ne répondit immédiatement.
Puis Vaelith parla.
Très bas.
— Le ciel montre rarement quelque chose de réel.
Lythra tourna lentement la tête vers lui.
Vaelith attachait une chaîne autour de son propre poignet.
Ses gestes étaient précis.
Habitués.
Et cette fois…
Lythra vit clairement les anciennes marques laissées par le métal sur sa peau.
Des cicatrices profondes entouraient déjà son bras.
Le souffle de Lythra ralentit légèrement.
Puis elle demanda doucement :
— Depuis combien de temps tu portes ça ?
Le silence retomba dans la salle suspendue.
Le vent faisait doucement vibrer les lanternes noires autour d’eux.
Vaelith continua plusieurs secondes sans répondre.
Puis :
— Depuis Arich.
Le mot sembla immédiatement changer l’air lui-même.
Kael releva lentement les yeux.
Tomio aussi s’était immobilisé.
Vaelith regardait maintenant les chaînes autour de son poignet.
Pas le groupe.
— Après cette cité…
il n’a plus jamais vraiment supporté le ciel.
Sa voix semblait plus fatiguée que jamais.
Le vent traversa violemment les arches ouvertes.
Puis il ajouta :
— Même des années plus tard…
il évitait encore de regarder les nuages trop longtemps.
Le silence devint presque douloureux.
Lythra sentit quelque chose se serrer violemment dans sa poitrine.
Parce qu’elle comprenait maintenant que les seuils ne blessaient pas seulement les corps.
Ils restaient.
Partout.
Dans les gestes.
Les habitudes.
Les peurs.
Puis Vaelith leva finalement les yeux vers les hauteurs lumineuses visibles entre les arches suspendues.
Et pendant une seconde…
Lythra aperçut quelque chose qu’elle n’avait encore jamais vu chez lui.
De la peur.
Pas pour lui.
Pour ce que le prochain seuil pourrait encore lui montrer d’Arich.
L’aube blanche de la cité du ciel ressemblait à une maladie.
La lumière descendait lentement des nuages sans véritable soleil, glissant entre les chaînes suspendues et les arches blanches comme quelque chose de froid cherchant à réveiller la ville.
Le groupe se préparait au départ depuis longtemps déjà.
Les lanternes noires avaient été rangées.
Les cordes attachées autour des tailles.
Les chaînes vérifiées encore et encore.
Tomio observait chaque geste en silence.
Le vent soufflait beaucoup plus fort ce matin-là.
Des nuages traversaient directement certaines passerelles suspendues, avalant parfois entièrement des tours avant de les relâcher quelques secondes plus tard dans la lumière pâle.
Lythra regardait les habitants.
Certains étaient déjà attachés aux colonnes malgré l’heure.
D’autres restaient assis au bord des plateformes, les yeux perdus dans le ciel lumineux.
Et partout…
cette fatigue.
Comme si la cité avait lentement vidé chaque personne de quelque chose.
Tomio conduisit finalement le groupe jusqu’aux limites supérieures de la ville.
Les bâtiments devenaient plus rares ici.
Les passerelles plus étroites.
Et le vide…
beaucoup plus immense.
Des chaînes gigantesques traversaient les hauteurs au-dessus d’eux avant de disparaître dans les nuages blancs. Certaines vibraient doucement sous le vent dans un bruit grave qui ressemblait presque à des plaintes.
Puis ils atteignirent enfin le passage.
Ou plutôt…
la fissure.
Une immense arche noire flottait entre deux plateformes suspendues.
Et derrière elle…
il n’y avait rien.
Pas de ville.
Pas de couloir.
Seulement une obscurité mouvante.
Le prochain seuil.
Le ventre de Lythra se noua immédiatement.
Même le vent semblait hésiter à s’approcher de l’ouverture.
Kael s’arrêta plusieurs mètres avant.
— Ah non.
Non non non.
Je refuse profondément que ça ressemble déjà à ça avant même qu’on entre.
Personne ne répondit.
Parce que l’ouverture semblait réellement fausse.
L’obscurité derrière l’arche bougeait parfois légèrement, comme de l’eau noire remuée dans des profondeurs invisibles.
Puis Tomio s’approcha lentement de Vaelith.
Le vent soulevait doucement ses vêtements noirs pendant qu’il lui tendait la vieille carte une dernière fois.
— Le passage change parfois de place.
Sa voix semblait plus fatiguée que jamais.
— Si les hallucinations commencent…
ne vous séparez jamais.
Vaelith hocha lentement la tête.
Puis le silence retomba.
Tomio observait maintenant chacun d’eux.
Kael.
Lythra.
Et finalement Vaelith.
Son regard resta un peu plus longtemps sur lui.
Puis il murmura :
— Les seuils savent déjà ce qui vous brise.
Le froid traversa immédiatement la poitrine de Lythra.
Le vent faisait doucement vibrer les chaînes autour de l’arche noire.
Puis Tomio ajouta :
— Ne leur donnez pas le reste.
Le silence sembla devenir immense.
Puis Kael souffla nerveusement :
— Franchement, vous êtes probablement la personne la moins rassurante qu’on ait rencontrée depuis le début de ce voyage.
Un très léger souffle traversa le visage de Tomio.
Presque un sourire.
Mais incroyablement triste.
Puis il regarda le ciel.
Très longtemps.
Et Lythra comprit soudain quelque chose.
Tomio leur disait réellement adieu.
Pas “au revoir”.
Comme quelqu’un sachant qu’il ne quitterait jamais cette cité.
Le vent soulevait doucement ses cheveux noirs autour des marques laissées par les chaînes sur sa peau.
Puis il murmura :
— Continuez avant que la ville décide de vous garder.
Le silence retomba une dernière fois.
Puis Vaelith s’avança enfin vers l’arche noire.
Ses doigts se crispèrent légèrement autour de la vieille lanterne d’Arich.
Et pendant une seconde…
Lythra aperçut encore cette peur dans son regard.
Pas du seuil.
De ce qu’il pourrait y retrouver.
Kael s’approcha derrière lui.
Très tendu.
— Bon…
si je deviens fou là-dedans, quelqu’un me frappe directement cette fois.
— Avec plaisir.
Leur humour sonnait fragile.
Forcé.
Comme quelque chose utilisé pour empêcher la peur de devenir trop réelle.
Puis Vaelith passa finalement l’arche.
Et disparut immédiatement dans l’obscurité mouvante.
Le souffle de Lythra se coupa.
Pas de lumière.
Pas de bruit.
Il était simplement parti.
Kael fixa l’ouverture plusieurs secondes.
Puis :
— Je déteste absolument tout ça.
Et il entra à son tour.
Lythra sentit immédiatement le froid remonter dans sa nuque.
Le passage semblait maintenant respirer devant elle.
L’obscurité bougeait lentement derrière l’arche noire comme si quelque chose vivait à l’intérieur.
Puis Tomio parla une dernière fois derrière elle.
Très bas.
— Ne croyez pas immédiatement ce que vous verrez là-bas.
Lythra tourna légèrement la tête vers lui.
Le vent faisait doucement vibrer les chaînes autour de la cité suspendue.
Et Tomio regardait déjà de nouveau le ciel.
Comme quelqu’un ayant toujours appartenu à cet endroit.
Puis Lythra inspira profondément.
Et entra dans le seuil.
Le monde disparut immédiatement.
Pas de transition.
Pas de sensation de marche.
Seulement…
la peur.
Pure.
Brutale.
Le sol sembla se dérober sous son corps pendant qu’un froid immense traversait sa poitrine. Des murmures éclatèrent aussitôt autour d’elle dans l’obscurité.
Des dizaines de voix.
Peut-être des centaines.
Certaines pleuraient.
D’autres riaient.
Certaines murmuraient son nom.
Le souffle de Lythra s’écrasa dans sa gorge.
Puis quelque chose effleura sa main dans le noir.
Elle sursauta violemment.
Une chaîne.
Non.
La corde.
Le lien attaché autour de sa taille.
Kael.
Elle sentit quelqu’un tirer brutalement dessus.
Puis une lumière apparut enfin.
Faible.
Tremblante.
La lanterne d’Arich.
Vaelith se tenait plusieurs mètres devant eux dans une immense brume noire.
Le sol sous leurs pieds semblait humide.
Irrégulier.
Et autour du petit cercle de lumière…
quelque chose bougeait déjà dans l’obscurité du nouveau seuil.

Annotations
Versions