Chapitre 21

19 minutes de lecture

La cité hallucinogène semblait respirer autour d’eux.

Depuis leur rencontre avec Zackel, quelque chose avait changé dans le seuil.

Les rues noires paraissaient plus étroites.
Le brouillard plus dense.
Et surtout…

les voix devenaient plus précises.

Parfois Lythra croyait entendre Kael murmurer derrière elle alors qu’il marchait devant.
D’autres fois, elle avait l’impression que quelqu’un respirait juste contre sa nuque pendant plusieurs secondes avant que le silence ne revienne brusquement.

Zackel avançait vite maintenant.

Sa lampe verdâtre oscillait dans la brume pendant qu’il traversait les rues mouvantes avec cette même habitude étrange :
une main contre les murs,
les doigts glissant parfois sur les pierres noires comme pour vérifier qu’elles existaient encore.

Le groupe le suivait en silence.

Puis Kael finit par murmurer :

— Comment tu fais pour pas devenir complètement fou ici ?

Zackel eut un très léger souffle.

Pas vraiment un rire.

Quelque chose de plus triste.

— Je le suis peut-être déjà.

Le vent traversa lentement l’avenue noire.

Puis quelque chose bougea dans le brouillard à leur droite.

Une silhouette humaine.

Immobile.

Lythra détourna immédiatement les yeux avant même que Zackel parle.

Elle apprenait.

Ou essayait.

Puis ils tournèrent dans une ruelle plus étroite.

Les bâtiments semblaient beaucoup plus vieux ici. Certaines façades s’étaient ouvertes comme des corps fissurés, révélant des pièces entières noyées dans le brouillard intérieur du seuil.

Des lits.
Des tables.
Des cadres suspendus.

Et parfois…

des silhouettes assises dans les appartements.

Trop immobiles.

Le ventre de Lythra se noua.

Puis Zackel parla soudain devant eux.

— Ne vous retournez jamais trop vite.

Kael fronça légèrement les sourcils.

— Pourquoi cette phrase sonne toujours comme une menace ici ?

Mais Zackel ne répondit pas.

Puis quelque chose d’étrange arriva.

Le bruit de ses pas disparut.

Pas progressivement.

D’un coup.

Lythra releva immédiatement les yeux.

Le souffle de Kael se coupa.

Zackel n’était plus là.

La ruelle continuait devant eux dans la brume noire.

Vide.

Le froid traversa brutalement la poitrine de Lythra.

— Zackel ?

Aucune réponse.

Kael tira immédiatement sur la corde.

— Non non non non.

Le brouillard semblait bouger différemment maintenant.

Plus proche.

Le silence devint énorme.

Puis Vaelith leva brutalement la lanterne plus haut.

La lumière jaune trembla violemment contre les murs noirs de la ruelle.

Rien.

Aucune trace.

Comme si Zackel n’avait jamais existé.

Kael recula légèrement.

Sa respiration devenait irrégulière.

— Je vous jure que si ce type était encore une hallucination je vais personnellement étrangler cette ville entière.

Puis une voix parla derrière eux.

Très calmement.

— Je vous avais prévenus.

Tout le groupe se retourna brutalement.

Zackel se tenait plusieurs mètres derrière.

Immobile dans la brume.

Le souffle de Lythra se bloqua immédiatement.

Parce qu’elle ne l’avait pas entendu arriver.

Pas un pas.
Pas une respiration.

Rien.

Kael fixait Zackel comme s’il hésitait réellement à fuir.

— Bordel.

Zackel s’approcha lentement.

Sa lampe verdâtre éclairait faiblement son visage fatigué.

Puis il murmura :

— Ici…
les choses cessent parfois d’exister quelques secondes.

Le silence sembla se resserrer autour d’eux.

Puis il ajouta :

— Les gens aussi.

Le froid traversa immédiatement le ventre de Lythra.

Kael regardait toujours Zackel avec méfiance.

— Et comment on sait que t’es vraiment revenu ?

Zackel resta silencieux plusieurs secondes.

Puis il leva lentement sa propre corde attachée autour de sa taille.

Le lien disparaissait dans le brouillard derrière lui.

Et quelqu’un tirait légèrement dessus depuis l’obscurité.

Le souffle de Kael ralentit brutalement.

— Qui tient ça ?

Le visage de Zackel changea légèrement.

Quelque chose de triste.
De vide.

Puis il répondit :

— Je ne sais plus.

Le silence explosa doucement dans la ruelle noire.

Puis Zackel passa lentement devant eux.

Et pendant une seconde…

Lythra eut l’impression de voir le brouillard traverser légèrement son épaule.

Comme si son corps n’était plus totalement stable lui non plus.

Ils marchèrent encore longtemps après ça.

Ou du moins…

Lythra croyait que c’était longtemps.

La cité hallucinogène détruisait toute notion du temps.

Les rues changeaient constamment autour d’eux maintenant. Certaines arches apparaissaient quelques secondes avant de disparaître. Des immeubles semblaient parfois beaucoup plus proches lorsqu’on cessait de les regarder directement.

Et puis…

la pluie commença.

D’abord quelques gouttes.

Épaisses.

Noires.

Lythra leva instinctivement les yeux.

Le ciel du seuil n’existait presque pas réellement. Seulement une masse mouvante de brouillard sombre au-dessus des bâtiments noirs.

Puis une goutte tomba sur sa main.

Visqueuse.

Le froid traversa immédiatement sa peau.

Kael s’arrêta brutalement.

— Ah non.
Pourquoi elle est noire ?

Personne ne répondit.

Parce que la pluie s’intensifiait déjà.

Des gouttes épaisses tombaient maintenant sur les pavés noirs dans des bruits mous.
Lents.

Et partout où elles frappaient le sol…

quelque chose apparaissait.

Lythra sentit immédiatement sa gorge se serrer.

Des images.

Très brèves.

Comme des souvenirs prisonniers des flaques.

Une silhouette traversa une flaque près d’elle.

Vaelith.

Couvert de sang.

Le souffle de Lythra se coupa brutalement.

L’image disparut immédiatement sous une nouvelle goutte noire.

Puis une autre vision apparut quelques mètres plus loin.

Arich.

À genoux.

En train de pleurer.

Le ventre de Lythra se noua violemment.

Kael avait vu lui aussi.

— Vous voyez ça ?

Sa voix tremblait légèrement maintenant.

Puis une autre flaque s’illumina sous la pluie noire.

Selen courait dans les profondeurs du sanctuaire.
Les arches tremblaient autour d’elle.
Et derrière ;

L’image disparut avant que Lythra puisse voir davantage.

Le vent souffla brutalement dans les rues noires.

La pluie continuait de tomber.

Et les flaques montraient maintenant des dizaines d’images fragmentées :

des couloirs du sanctuaire, des chaînes immergées, des statues fissurées,des silhouettes hurlant dans le brouillard.

Puis Lythra aperçut quelque chose d’horrible.

Une flaque près de Vaelith venait de montrer Arich.

Vivait-il réellement cette scène ?
Ou le seuil l’inventait-il encore ?

Arich regardait quelqu’un hors du reflet.

Et murmura :

— Tu m’as abandonné.

Vaelith détourna immédiatement les yeux.

Mais ses mains tremblaient déjà légèrement autour de la lanterne.

Puis Zackel parla brusquement.

Plus violemment qu’avant.

— Ne regardez pas trop longtemps.

Le groupe releva immédiatement la tête.

La pluie noire coulait maintenant le long des façades du seuil comme du sang épais.

Puis Zackel murmura :

— Les flaques commencent d’abord par montrer des souvenirs.

Le silence sembla devenir vivant autour d’eux.

Puis il ajouta :

— Après…
elles montrent ce que vous voulez voir.

La pluie noire ne cessait pas.

Elle coulait maintenant le long des immeubles du seuil comme une matière vivante, épaisse, visqueuse, transformant les rues en miroirs mouvants où des fragments de souvenirs continuaient d’apparaître avant de disparaître aussitôt.

Le groupe avançait plus vite.

Ou essayait.

Parce que plus ils regardaient les flaques…
plus le seuil semblait comprendre ce qui les blessait.

Vaelith ne levait presque plus les yeux désormais.

Il gardait la lanterne basse, comme s’il craignait ce que la lumière pouvait révéler dans les reflets noirs.

Kael, lui, évitait carrément le sol.

— Je déteste profondément cet endroit.

Sa voix semblait plus tendue que jamais.

— Genre… sincèrement. Je crois que même le carnaval me manque maintenant.

Le vent souffla lentement dans les rues du seuil.

Puis quelque chose éclaboussa près de Lythra.

Une grosse goutte noire venait de tomber dans une flaque à ses pieds.

Et immédiatement…

une image apparut.

Le souffle de Lythra se coupa.

Kael.

Mais pas le Kael marchant à côté d’elle.

Un autre.

Il avançait seul dans le brouillard.
Blessé.
Le visage couvert de sang.

Puis il tournait lentement la tête vers quelque chose hors du reflet.

Et soudain…

il souriait.

Pas un vrai sourire.

Quelque chose de vide.

Le reflet murmura alors :

— Je crois que j’ai enfin compris comment sortir.

La flaque explosa sous une nouvelle goutte de pluie noire.

L’image disparut.

Mais le froid restait toujours dans la poitrine de Lythra.

Puis elle réalisa quelque chose.

Kael avait disparu.

Le souffle de Lythra s’écrasa brutalement dans sa gorge.

La corde.

Elle regarda immédiatement à sa droite.

Vide.

Le lien pendait mollement dans la pluie noire.

Le cœur de Lythra s’emballa instantanément.

— Kael ?!

Le brouillard avala aussitôt sa voix.

Vaelith se retourna brutalement lui aussi.

Le visage fermé.

Puis Zackel murmura :

— Ne paniquez pas.

Mais lui-même semblait tendu maintenant.

Très tendu.

Le vent traversa violemment les rues noires.

Et partout…

des silhouettes bougeaient derrière la pluie.

Lythra sentit immédiatement la peur revenir.

Parce qu’ici, perdre quelqu’un même quelques secondes suffisait déjà à rendre la réalité douteuse.

Vaelith tira brutalement sur la corde.

— KAEL.

Sa voix claqua violemment dans le seuil.

Aucune réponse.

Puis un bruit résonna derrière eux.

Des pas.

Lythra se retourna immédiatement.

Kael surgit lentement de la brume.

Le souffle de Lythra revint d’un coup.

Mais quelque chose clochait.

Immédiatement.

Kael avançait normalement.
Respirait normalement.

Pourtant…

quelque chose semblait décalé.

Le groupe le sentit tous au même instant.

Kael s’arrêta devant eux.

La pluie noire glissait lentement sur ses cheveux sombres.

Puis il fronça légèrement les sourcils.

— Pourquoi vous me regardez comme ça ?

Le silence retomba.

Vaelith observait maintenant Kael sans cligner des yeux.

Zackel aussi.

Puis Vaelith demanda calmement :

— Où étais-tu ?

Kael hésita.

Une seconde seulement.

Mais cette seconde suffit.

— Je…
je vous suivais.

Le froid traversa immédiatement la poitrine de Lythra.

Parce que Kael n’hésitait jamais comme ça.

Puis Zackel demanda à son tour :

— Qu’est-ce qu’on a vu dans la dernière flaque ?

Kael cligna légèrement des yeux.

Et répondit :

— Rien.

Le silence explosa brutalement dans la rue noire.

Lythra sentit son cœur ralentir.

Parce qu’il mentait.

Ou ne s’en souvenait pas.

Puis Kael regarda leurs visages.

Et soudain…

la peur traversa le sien aussi.

— Attendez…

Sa respiration devenait irrégulière.

— Pourquoi vous me regardez vraiment comme ça ?

Le vent souffla violemment entre les immeubles du seuil.

Puis Kael murmura beaucoup plus bas :

— Vous pensez que je suis pas moi ?

Personne ne répondit immédiatement.

Parce que personne n’en était totalement certain.

Le silence devint presque insupportable.

Puis Zackel s’approcha lentement.

Très prudemment.

Comme on approche un animal blessé.

Il tendit la main vers Kael.

Puis planta brusquement ses ongles dans son avant-bras.

Kael sursauta violemment.

— MAIS T’ES MALADE ?!

Le sang coula immédiatement sous la pluie noire.

Rouge.

Normal.

Zackel resta immobile quelques secondes.

Puis il hocha lentement la tête.

— Ça aide encore un peu.

Kael fixait son bras avec incompréhension.

— “Ça aide” ?!

Zackel recula déjà.

— Le seuil reproduit mal certaines choses.

Le vent glissa lentement dans les rues noires.

Puis il ajouta :

— La douleur reste plus difficile à imiter.

Le silence retomba.

Puis Kael souffla nerveusement :

— Je crois que je vais commencer à frapper les gens avant qu’ils me griffent maintenant.

Mais même son humour sonnait faux.

Parce qu’il avait compris lui aussi.

Pendant quelques secondes…

même lui n’avait plus été certain d’être réel.

Ils trouvèrent refuge peu après dans un ancien bâtiment du seuil.

Ou quelque chose qui y ressemblait encore.

L’entrée grinça lorsqu’ils poussèrent la porte noire. L’intérieur était plongé dans une obscurité humide où la pluie semblait tomber aussi depuis le plafond fissuré.

Des escaliers montaient vers des étages invisibles dans la brume intérieure du lieu.

Et partout…

des traces.

Des marques griffées dans les murs.
Des symboles.
Des phrases incomplètes.

Comme si d’anciens voyageurs avaient essayé de laisser des preuves de leur passage avant de perdre la raison.

Zackel referma immédiatement la porte derrière eux.

Puis il plaça sa lampe verdâtre au centre de la pièce.

Le silence devint immense.

La pluie noire frappait doucement les fenêtres brisées.

Puis Kael s’assit brutalement contre un mur.

Il passa une main tremblante contre son visage.

— Je savais plus.

Sa voix était basse maintenant.

Fragile.

Personne ne parla.

Kael regardait le sol.

— Pendant quelques secondes…
je savais plus si j’étais vraiment revenu ou si j’étais juste ce que le seuil voulait vous montrer.

Le ventre de Lythra se noua violemment.

Puis Zackel s’assit lentement lui aussi.

Très fatigué.

Et pour la première fois depuis leur rencontre…

quelque chose se brisa réellement dans son regard.

— C’est comme ça que ça commence.

Le silence retomba immédiatement.

Zackel observait maintenant ses propres mains.

Comme s’il ne leur faisait plus totalement confiance.

Puis il murmura :

— Au début, vous doutez seulement des rues.
Puis des voix.
Puis des autres.

La pluie noire coulait lentement le long des vitres brisées.

Puis sa voix devint encore plus basse.

— Et un jour…
vous vous regardez dans un miroir…

Le souffle de Lythra ralentit.

Zackel releva finalement les yeux vers eux.

Et ce qu’elle vit dedans lui serra immédiatement le cœur.

Une solitude immense.

— …et vous comprenez que vous ne vous souvenez plus de votre propre visage.

La pluie noire frappait toujours les fenêtres brisées du bâtiment.

Lentement.

Comme une matière épaisse essayant de traverser les murs.

Le groupe restait silencieux depuis les paroles de Zackel. La lampe verdâtre projetait des ombres mouvantes contre les pierres humides pendant que le brouillard continuait d’entrer par certaines fissures du plafond.

Et plus le temps passait…

plus Lythra comprenait que Zackel avait réellement peur.

Pas des créatures.
Pas des hallucinations.

De lui-même.

Kael gardait les bras serrés contre son torse, assis contre un mur noir couvert de symboles griffés. Ses yeux revenaient parfois vers les fenêtres comme s’il craignait d’apercevoir son propre reflet dehors.

Vaelith, lui…

n’avait presque pas bougé.

Il observait la flamme de la lanterne d’Arich.

Fixement.

Comme si elle était devenue la dernière chose réellement stable dans ce seuil.

Puis Zackel se leva brusquement.

Tout le monde releva immédiatement la tête.

Il traversa lentement la pièce jusqu’à un vieux mur couvert de marques profondes.

Et là…

Lythra comprit.

Des dizaines de traits avaient été gravés dans la pierre noire.

Des lignes verticales.
Des groupes de cinq.
Encore.
Et encore.

Comme un prisonnier comptant les jours.

Ou essayant de ne pas les oublier.

Le ventre de Lythra se noua immédiatement.

Zackel passa lentement ses doigts contre les marques.

Puis il murmura :

— J’ai essayé de compter.

Le silence retomba.

La pluie noire coulait doucement le long des vitres brisées.

Puis il eut un très léger rire.

Vide.

— Au début je savais exactement combien de temps j’étais ici.

Il montra les premières lignes gravées dans la pierre.

— Puis le seuil a commencé à déplacer les murs.

Ses doigts glissèrent plus loin sur les marques.

Certaines se superposaient maintenant.
D’autres semblaient rayées.
D’autres encore s’arrêtaient brutalement au milieu.

— Alors j’ai commencé à compter autrement.
Avec les repas.
Les sommeils.
Les rencontres.

Le vent souffla doucement dans le bâtiment noir.

Puis Zackel regarda finalement Lythra.

Et ce qu’elle vit dans ses yeux lui brisa immédiatement le cœur.

De l’épuisement.

Immense.

— Et un jour…
je me suis réveillé sans savoir si j’avais déjà gravé cette journée.

Le silence sembla devenir vivant autour d’eux.

Kael baissa lentement les yeux vers les murs.

Puis Zackel ajouta beaucoup plus bas :

— Alors j’ai compris que le seuil était en train de manger ma mémoire morceau par morceau.

La gorge de Lythra se serra brutalement.

Puis Zackel approcha lentement sa main de son propre visage.

Très doucement.

Comme quelqu’un touchant celui d’un étranger.

— Parfois je ferme les yeux…
et je n’arrive plus à me rappeler mes traits.

Le vent traversa violemment les couloirs supérieurs du bâtiment.

Quelque chose bougea à l’étage.

Des pas.

Très lents.

Le groupe se figea immédiatement.

Puis le silence revint.

Mais Zackel continuait de regarder le vide devant lui.

— Alors je parle aux gens.

Sa voix tremblait légèrement maintenant.

— Même quand je sais qu’ils peuvent être faux.

Le froid traversa immédiatement la poitrine de Lythra.

Puis il murmura :

— Parce que si quelqu’un me répond…
j’ai encore l’impression d’exister un peu.

Le silence qui suivit fut probablement le plus triste que Lythra avait connu depuis le début des seuils.

Même Kael ne trouvait plus rien à dire.

La nuit — ou ce qui s’en rapprochait dans le seuil — continua lentement autour du bâtiment noir.

Le groupe avait tenté de se reposer quelques heures sans réellement dormir.

Impossible ici.

Chaque bruit semblait suspect.
Chaque souffle de vent ressemblait à un murmure.

Et surtout…

les silhouettes revenaient.

Parfois visibles derrière les fenêtres.
Parfois dans les coins de la pièce.

Des formes humaines faites de brouillard plus dense que le reste.

Lythra évitait maintenant systématiquement de les regarder directement.

Parce qu’elle avait compris ce que Zackel voulait dire.

Plus on les observait…
plus le seuil apprenait.

Puis quelque chose réveilla brutalement Kael.

Un bruit sec.

Comme des ongles frottant contre le mur.

Il se redressa immédiatement.

La lampe verdâtre éclairait encore faiblement la pièce.

Mais quelque chose avait changé.

Les symboles gravés sur les murs.

Le souffle de Lythra ralentit brutalement.

Ils bougeaient.

Pas réellement.

Pire.

Certaines lignes semblaient différentes maintenant.

Plus longues.
Plus nombreuses.

Comme si quelqu’un avait continué à écrire pendant qu’ils restaient immobiles.

Kael se leva immédiatement.

— Non.
Non non non.

Il approcha lentement de la pierre noire.

Et son visage pâlit.

Parce qu’une nouvelle phrase apparaissait au milieu des anciennes marques.

Humide.

Comme tracée avec quelque chose de noir et épais.

“Vous commencez à oublier aussi.”

Le silence explosa brutalement dans le bâtiment.

Puis un rire résonna à l’étage.

Très faible.

Humain.

Ou presque.

Le groupe leva immédiatement les yeux vers l’escalier noyé dans la brume intérieure du bâtiment.

Et Lythra aperçut une silhouette.

Immobile en haut des marches.

Le brouillard glissait lentement autour d’elle.

Puis la silhouette sourit.

Le ventre de Lythra se tordit immédiatement.

Parce qu’elle imitait Zackel.

Exactement.

Même posture.
Même lampe à la ceinture.
Même fatigue dans le regard.

Puis une deuxième silhouette apparut derrière.

Puis une troisième.

Toutes avec le visage de Zackel.

Le souffle de Kael se coupa brutalement.

— Ah…
ça…
ça c’est vraiment mauvais.

Les faux Zackel descendaient lentement les marches maintenant.

Leurs mouvements semblaient presque humains.

Presque.

Mais quelque chose restait décalé :

  • les sourires trop lents, les regards trop fixes, les gestes reproduits avec une précision malsaine.

Puis l’un d’eux parla.

Avec la voix exacte de Zackel.

— Comment vous savez lequel est réel ?

Le froid traversa immédiatement tout le corps de Lythra.

Le vrai Zackel se leva brusquement.

Et pendant une seconde…

même lui sembla hésiter.

Parce que les autres bougeaient exactement comme lui.

Puis toutes les copies sourirent en même temps.

Et les lanternes du bâtiment s’éteignirent brutalement.

L’obscurité engloutit immédiatement le bâtiment.

Pas une vraie obscurité.

Quelque chose de vivant.

Le souffle de Lythra se coupa brutalement lorsqu’elle sentit le seuil changer autour d’eux. Le brouillard semblait entrer directement dans la pièce maintenant, glissant entre les colonnes noires et les murs couverts de symboles mouvants.

Puis les voix commencèrent.

Toutes avec celle de Zackel.

— Comment vous savez lequel est réel ?

— Peut-être qu’aucun ne l’est.

— Peut-être que vous non plus.

Les pas descendaient lentement les escaliers.

Le bois grinçait au-dessus d’eux dans un rythme irrégulier pendant que plusieurs silhouettes bougeaient dans le noir.

Kael attrapa immédiatement la corde autour de sa taille.

— Ok.
Ok je déteste officiellement cet endroit plus que tous les autres réunis.

Sa voix tremblait légèrement maintenant.

Lythra cherchait Vaelith dans l’obscurité.

Puis une lumière réapparut brusquement.

La lanterne d’Arich.

Faible.
Tremblante.

Vaelith l’avait rallumée.

Le cercle jaune révéla immédiatement trois silhouettes sur l’escalier.

Toutes identiques à Zackel.

Même visage épuisé.
Même lampe à la ceinture.
Même cicatrice au menton.

Et toutes souriaient maintenant.

Le vrai Zackel recula légèrement.

Le souffle de Lythra ralentit brutalement.

Parce que même lui semblait terrifié.

Les copies continuaient de descendre lentement les marches.

Puis l’une d’elles parla.

— Tu vois ?

La voix était parfaite.

— Même toi tu hésites maintenant.

Le vrai Zackel ne répondit pas.

Mais ses mains tremblaient.

Puis une autre copie inclina légèrement la tête.

— Combien de temps avant qu’ils commencent à oublier ton vrai visage eux aussi ?

Le silence explosa brutalement dans la pièce noire.

Kael fixait maintenant les silhouettes avec une tension grandissante.

Puis il murmura :

— Vaelith…
dis-moi qu’on peut les tuer.

Mais Vaelith observait les copies sans bouger.

Quelque chose dans son regard avait changé.

Une froideur immense.

Puis il leva lentement la lanterne plus haut.

Et pendant une seconde…

les faux Zackel reculèrent légèrement.

Le souffle de Lythra ralentit.

La lumière.

Le seuil semblait aimer l’obscurité.

Vaelith le comprit immédiatement lui aussi.

Puis il murmura :

— Regardez leurs yeux.

Le groupe fixa aussitôt les silhouettes.

Et Lythra sentit immédiatement le froid traverser son ventre.

Les copies clignaient mal.

Parfois trop lentement.
Parfois pas du tout.

Comme si le seuil reproduisait les visages…
sans comprendre entièrement comment les rendre vivants.

Puis l’une des copies sourit plus largement.

Et cette fois…

sa bouche s’ouvrit beaucoup trop loin.

Kael recula immédiatement.

— Ah non.
Non.
Ça c’est illégal.

Puis toutes les copies se mirent à parler en même temps.

— Vous commencez déjà à oublier.

Le son traversa toute la pièce comme une seule voix brisée en plusieurs fragments.

Les murs vibrèrent légèrement.

Et soudain...

Zackel lança sa propre lampe contre l’escalier.

Le verre explosa brutalement.

La lumière verdâtre éclata contre les marches.

Et immédiatement…

les copies se déformèrent.

Leurs corps semblèrent se dissoudre dans le brouillard avant de se tordre violemment comme des silhouettes dessinées dans de l’eau noire.

Puis elles disparurent.

Le silence revint d’un coup.

Immense.

Kael respirait beaucoup trop vite maintenant.

— Je vais mourir ici.

Personne ne répondit.

Parce que même Vaelith semblait perturbé cette fois.

Le vrai Zackel observait toujours l’escalier vide.

Puis il murmura très bas :

— Elles deviennent meilleures.

Le vent souffla doucement dans le bâtiment noir.

Et quelque chose tomba à l’étage.

Un objet métallique.

Le bruit résonna longtemps.

Puis Zackel leva brusquement la tête.

Le groupe se tendit immédiatement.

Mais ce n’était pas le bruit qui l’avait effrayé.

C’était autre chose.

Il regardait Vaelith.

Puis Lythra.

Puis Kael.

Comme s’il essayait soudain de les mémoriser encore une fois.

Puis il demanda :

— Vous vous souvenez encore du visage de vos parents ?

Le silence retomba brutalement.

Kael fronça immédiatement les sourcils.

— Quoi ?

Mais Zackel semblait réellement sérieux.

Terrifié même.

— Répondez.

Lythra ouvrit instinctivement la bouche.

Puis s’arrêta.

Le froid traversa immédiatement tout son corps.

Parce qu’elle essayait.

Et quelque chose manquait.

Elle se souvenait :

  • d’une voix, de mains, d’une sensation de chaleur, de cheveux peut-être.

Mais le visage…

Le visage devenait flou.

Le souffle de Lythra s’écrasa brutalement dans sa gorge.

Kael aussi venait de comprendre.

— Non.

Sa voix trembla immédiatement.

— Non non non.

Il passa violemment une main contre son visage.

— Je m’en souviens.
Je m’en souviens forcément.

Mais même lui semblait paniquer maintenant.

Parce qu’il essayait trop fort.

Et plus il essayait…
plus les souvenirs semblaient glisser.

Zackel les observait avec une tristesse immense.

Puis il murmura :

— C’est comme ça qu’il commence à entrer.

Le silence devint presque insupportable.

Puis Vaelith parla enfin.

Très calmement.

— Le seuil ne vole pas les souvenirs.

Le groupe tourna immédiatement les yeux vers lui.

Vaelith regardait toujours l’escalier noir.

Puis il ajouta :

— Il remplace progressivement l’émotion liée au souvenir.

Le vent traversa lentement la pièce.

Et la gorge de Lythra se serra brutalement.

Parce qu’elle comprenait exactement ce qu’il voulait dire.

Elle se souvenait encore “qu’elle avait eu une mère”.

Mais la sensation de cette présence…

commençait déjà à devenir vide.

Puis Kael murmura :

— Je veux sortir d’ici maintenant.

Et pour la première fois depuis leur arrivée dans ce seuil…

personne ne plaisanta après cette phrase.

Le bâtiment noir semblait retenir son souffle autour d’eux.

Depuis les copies de Zackel…
depuis les souvenirs devenus flous…
depuis cette sensation atroce que le seuil fouillait désormais directement dans leurs esprits…

plus personne ne trouvait réellement le sommeil.

La pluie noire avait fini par ralentir dehors, mais des gouttes épaisses continuaient parfois de tomber contre les vitres brisées dans un bruit mou qui résonnait longtemps dans le silence.

Kael était assis contre le mur depuis plusieurs minutes maintenant.

Les bras croisés.
Les yeux ouverts.

Il regardait fixement les symboles gravés dans la pierre noire comme s’il craignait qu’ils changent encore dès qu’il détournerait les yeux.

Vaelith, lui, entretenait la petite flamme de la lanterne d’Arich.

Toujours.

Comme si la laisser mourir ici était impossible.

Puis Zackel parla finalement.

Très bas.

— Vous devrez partir demain.

Le silence retomba immédiatement dans la pièce.

Lythra releva lentement les yeux vers lui.

Zackel observait la pluie noire derrière les fenêtres ouvertes.

Le brouillard glissait lentement autour du bâtiment.

Puis il ajouta :

— Le seuil devient plus agressif quand il comprend qu’il commence à échouer.

Le ventre de Lythra se noua légèrement.

Kael souffla nerveusement.

— Super.
Donc il va empirer.

Zackel hocha doucement la tête.

— Oui.

Le mot tomba lourdement dans le silence.

Puis il reprit :

— Les rues vont devenir plus instables.
Les hallucinations plus précises.
Et à un moment…

Sa gorge bougea difficilement.

— Vous ne saurez plus quand vous dormez.

Le froid traversa immédiatement la poitrine de Lythra.

Puis elle regarda Zackel plusieurs secondes avant de demander doucement :

— Tu viendras avec nous ?

Le jeune homme resta silencieux.

Le vent soufflait doucement dans ses cheveux noirs pendant qu’il observait les rues invisibles derrière la pluie.

Puis il eut un très léger souffle.

Triste.

— Je ne sais plus qui je suis ailleurs qu’ici.

Le silence sembla immédiatement devenir plus lourd.

Kael releva lentement les yeux.

Même Vaelith s’était immobilisé.

Zackel regardait maintenant ses propres mains.

Les cicatrices.
Les traces anciennes.

Puis il murmura :

— Je me souviens du seuil.
Des rues.
Des voix.
Des choses qu’il faut éviter.

Le battement de la pluie noire résonnait doucement autour d’eux.

— Mais parfois…
quand j’essaie de penser au monde avant…

Il ferma lentement les yeux.

Et lorsqu’il parla de nouveau…

sa voix semblait incroyablement vide.

— J’ai l’impression d’inventer mes propres souvenirs.

Le cœur de Lythra se serra brutalement.

Puis Zackel releva légèrement la tête vers les fenêtres noires.

— Et le seuil ne voudra probablement pas me laisser partir maintenant.

Le silence explosa doucement dans le bâtiment.

Parce qu’aucun d’eux ne doutait qu’il disait vrai.

Lythra s’approcha légèrement.

— Alors viens quand même.

Zackel tourna lentement les yeux vers elle.

Et pendant une seconde…

Lythra aperçut quelque chose de profondément humain derrière toute cette fatigue.

De la peur.

Immense.

— Je ne m’en sens pas capable.

Le vent souffla lentement dans les couloirs du bâtiment noir.

Puis Zackel ajouta beaucoup plus bas :

— Et si je suis devenu autre chose ici…
je ne veux pas découvrir ce que ça ferait au reste du monde.

Le silence retomba.

Kael détourna immédiatement les yeux.

Comme s’il refusait d’imaginer cette possibilité.

Puis Vaelith parla enfin.

Sa voix était calme.

Fatiguée elle aussi.

— Tu es encore toi-même.

Zackel eut un très léger sourire.

Presque douloureux.

— C’est exactement ce qu’une hallucination voudrait entendre.

Le froid traversa immédiatement la pièce.

Puis plus personne ne trouva quoi répondre.

Le bâtiment semblait craquer lentement autour d’eux. Des pas résonnaient parfois à l’étage avant de disparaître aussitôt. Le brouillard continuait de glisser sous certaines portes comme une respiration lente.

Finalement…

Kael brisa le silence.

— Quand on sortira d’ici…
je veux dormir pendant trois semaines.

Le souffle de Zackel ressembla presque à un rire cette fois.

Très faible.

— Mauvaise idée.
Les rêves deviennent pires après le seuil.

Kael fixa immédiatement le plafond noir.

— Génial.

Puis lentement…

l’atmosphère se détendit un peu.

Pas réellement rassurante.

Mais moins oppressante.

Kael finit par raconter certaines absurdités croisées dans les premiers seuils. Zackel écoutait en silence, parfois avec ce petit sourire fatigué qui apparaissait brièvement avant de disparaître aussitôt.

Même Vaelith sembla légèrement moins fermé pendant quelques minutes.

Et Lythra comprit alors quelque chose d’horrible :

le seuil rendait ces instants précieux précisément parce qu’il essayait constamment de les leur voler.

Puis finalement…

la fatigue finit par les rattraper.

Pas une vraie fatigue normale.

Quelque chose de lourd.
De mental.

Kael s’installa contre le mur avec la corde toujours attachée autour du poignet.

Vaelith resta près de la lanterne.

Et Zackel…

Zackel s’assit près de la fenêtre brisée.

Comme quelqu’un incapable de réellement dormir ici.

Le vent soufflait doucement autour de lui pendant qu’il observait la pluie noire tomber dans les rues du seuil.

Lythra le regarda plusieurs secondes dans la pénombre.

Puis Zackel murmura sans tourner la tête :

— Si vous commencez à rêver ici…
réveillez-vous immédiatement.

Le froid remonta lentement dans la nuque de Lythra.

Puis il ajouta beaucoup plus bas :

— Parce qu’après un moment…
on ne sait plus très bien de quel côté du rêve on vit encore.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire Hecate19 ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0