Chapitre 1-2 : L'auberge

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  Avec un soulagement teinté d'amertume, j'observai le dernier client quitter l'auberge. Le couvre-feu m'offrait quelques heures de moquerie et insulte en moins, mais qui disait fermeture anticipée, disait paye tronquée, et comme personne ne m'offrait jamais de pourboire... Même si j'étais bien contente de ne pas devoir travailler la nuit et risquer ma vie pour ce stupide boulot, cette baisse de revenu pesait lourd dans mes poches. J'avais tout juste réussi à joindre les deux bout le mois dernier, alors que le couvre-feu n'avait couvert que la dernière quinzaine. S'il durait jusqu'à la fin de ce mois-ci, j'allais devoir puiser dans nos maigres économies, puis ce ne serait qu'une question de temps avant d'arriver au bout de nos réserves. Et vu la débâcle de la battue, il y avait de forte chance pour que la situation perdure. À moins que la bête parte d'elle-même.

  –Alizarine ? m'appela Fearghus depuis le comptoir. Viens voir.

  Je passai un dernier coup de torchon sur la table, jetai le morceau de tissu poisseux dans le saut plein d'eau sale à mes pieds, puis m'essuyai les mains avant de rejoindre mon patron. L'infime moue qui pinçait ses lèvres m'apparut à mi-chemin. Je ralentis aussitôt le pas. Avec son air bourru, Fearghus était normalement moins affable qu'un caillou. D'aussi loin que je me souvenais, je n'avais jamais vu une autre expression sur ses traits. Qu'il affiche cette moue pincée ne me rassurait pas du tout.

  –Quoi ? demandai-je avec méfiance.

  Il fit glisser une petite bourse vers moi.

  –Ta paye. Avec une compensation.

  –Une compensation ?

  –C'était ton dernier soir.

  Le sol sembla se dérober sous mes pieds.

  –Que... Quoi ?

  Retrouvant l'air renfrogné qui le caractérisait, il croisa les bras.

  –Avec l’couvre-feu, les caisses s'remplissent pas bien. J'peux pas tous vous garder.

  –Mais...

  –J'ai tiré ton nom au pif. Ça aurait pu être n'import' qui.

  –N'importe qui ? (La colère se déversa en moi, balayant ma stupéfaction.) Luned casse de la vaisselle au moins deux fois par jour, un mollusque serait plus efficace que Devan pour enchaîner les commandes et c'est moi que tu vires ? Depuis deux ans, je me casse le cul à bosser pour trois afin de compenser leurs conneries ! Pas une seule fois, je me suis trompée dans mes services. Pas une seule fois, j'ai fait tomber un verre. Pas une seul fois, je...

  –Aliza...

  –Va te faire foutre, toi et ton pif ! C'est uniquement à cause de mon métissage et on le sait tous les deux !

  Lochcadail avaient beau avoir ouverts ses frontières et se prétendre favorable aux échanges avec l'extérieur, les étrangers n'étaient bienvenus nulle part dans le pays. Ni dans les villes, ni dans les villages. Et plus particulièrement les étrangers aux traits différents, à l'instar de ma mère. Que je ne sois qu'une métisse née et ayant grandi dans ce trou à rat n'y changeait rien ! À leurs yeux, mon sang était vicié, dénaturé par celui de ma mère. J'avais en plus grandement hérité d'elle, ce qui n'arrangeait rien à ma situation. Ma peau noire, mes cheveux sombres et bouclés, mon nez épaté, mon physique plus fin et aux formes plus prononcées – digne d'une catin selon les matrones... Je n'aurais pas pu être plus différentes de mes compatriotes pur-sang, à la carrure plus forte, à la chevelure de feu et à la peau de porcelaine rosée, souvent constellée de taches de son. Le seul trait qui prouvait que nous avions un lien était mes yeux verts, l'une des couleurs les plus courantes dans le pays.

  –Je t'ai cru différents puisque t’es venu me chercher pour me proposer ce job, mais tu vaux pas mieux que les autres ! Depuis combien de temps tu cherches une excuse pour me foutre à la porte ?

  La moue presque imperceptible revint pincer ses lèvres.

  –Je suis allé t'chercher parce que ton vieux m'l’a d’mendé juste avant d'clamser. C'était un bon ami, même si j'ai jamais compris c'qui trouvait à ta mère. J'pouvais pas lui dire non. Surtout qu'c'était ses derniers vœux. Zirka m'aurait damné si j'l'avais pas fait. (Du pouce, il traça le signe de Lumen sur son cœur afin de repousser le mauvais sort.) Donc j't’ai pris, même si ton athair(2) y m'avait pas convaincu quand il a dit q'tu m'déceverai pas. Mais c’est qu’il avait raison, le bougre. Tu m'as pas déçue ; t'es même encore plus efficace que j’pensais et j't'apprécie plus que j'devrais à cause de ça. Mais les clients, eux, t'aiment pas. Et ça, Ali, c'est essentiel dans not' métier. Qu'est-ce qu'y diraient, les autres, si j'virais Luned ou Devan, pour t'garder, toi ?

  Mes mains se mirent à trembler, à la fois de colère et de résignation.

  –C'est à cause des insultes et des menaces ? Je te promets de plus en faire.

  –C'pas qu'à cause de ça...

  Ma vue se brouilla. Fearghus lâcha un profond soupir.

  –Écoute, t'es une bonne gamine, Ali, et tu taffes bien. J'f'rais pas ça si j'pouvais vous garder tous les trois. C'pour ça qui vaut mieux qu'ce soit toi et que j't'ai rajouté une compensation. Ça t'aid'ra l'temps de trouver aut' chose. Et j'te promets de dire qu'tu bosses bien si on vient m'voir pour savoir c'que tu vaux, ou d'te reprendre quand toute c't'histoire s'ra finie.

  –Toi et ta recommandation pouvez aller vous faire voir ! J'espère que le prochain corps qu'on retrouvera, ce sera le tien.

  Ses yeux verts si semblable au miens s’écarquillèrent d’effroi alors que je saisissais la bourse et m'éloignais d'un pas rageur. Ignorant Luned et Devan, tout aussi figés d'horreur – eux aussi pouvaient crever ! –, je jetai mon tablier par terre et donnai un coup de pied furieux dans le saut, qui valdingua dans la pièce et déversa son eau crade sur le mobilier et le sol. Il rebondissait encore par terre lorsque je récupérai ma vieille cape et claquai la porte dans mon dos.

  Mes jambes prirent aussitôt le contrôle de mon corps. Ma longue jupe s'enroulait autour de mes mollets, la boue giclait sous mes pas et manquait de me faire déraper à chaque foulée, le vent froid de l'automne cinglait mon visage ; très vite, je me retrouvai trempée de la tête au pied, ma tresse gorgée d'eau fouettant l'air dans mon dos, et ma cape, que je n'avais pas pris le temps de mettre, pesant sur mon bras. Mais je ne m'arrêtai pas. Luttant contre mes larmes et mes tremblements, je courus jusqu'à ce qu'un point de côté me terrasse. Une main sur le flanc, les poumons en feu, je finis par faire une pause. Mais les secondes avaient beau s’écouler, je n'arrivais pas à retrouver le contrôle de ma respiration. Mon renvoi m'avait poursuivie jusqu'ici, écrasait ma poitrine de sa poigne impitoyable. Le cœur au bord des lèvres, j'ouvris la bourse que m'avait remis Fearghus pour en estimer le contenu.

  Deux semaines.

  Il devait y en avoir pour deux semaines. Trois, si je me serrai la ceinture.

  Mon ventre se noua.

  Comment étais-je censée l'annoncer à Seanmhair(3) ? Malgré son grand-âge, elle rapiéçait encore des vêtements que les villageois lui apportaient contre quelques pièces ou des victuailles, mais ça ne suffisait pas pour vivre, encore moins pour deux. Depuis la mort de mon père, c'était à moi de ramener l'argent pour remplir nos assiettes. Moi et mon maigre salaire de serveuse d’auberge d’un pauvre patelin sans pourboire. Je détestais ce boulot pour lequel je devais supporter les insultes et les moqueries pendant des heures contre une misère, mais je prenais sur moi car je ne pouvais pas faire la difficile. J'avais eu de la chance que Fearghus m'offre une place et ce misérable salaire avait au moins le mérite de nous suffire. Tout ce que j'avais eu à faire, c'était servir et supporter le mépris.

  Et j'en avais été incapable ; je n'avais pas tenu deux ans.

  La honte s'insinuait sous ma peau comme la pluie sous mes vêtements. Pendant de longues minutes, je restai là, sous les trombes d'eau déversées du ciel, les yeux rivés sur la bourse entre mes mains, jusqu'à ce que mon corps transis de froid soit pris de frissons. Alors, seulement, je repris le chemin de la maison, l'estomac tordu par l'appréhension.



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(2) Père

(3) Grand-mère

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