Chapitre 11ter-1 : Savon

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  À la seconde où la porte se referma, mes genoux m'abandonnèrent. Avec tous les problèmes que me causait mon métissage, cacher mes instants de faiblesses étaient devenu plus qu'une politique. C'était un besoin. Surtout quand je faisais face à autant de personnes qu'en cet instant ; si la foule avait déserté l'extérieur de l'auberge durant notre absence, l'intérieur s'était à peine dépeuplé. Le brouhaha des conversations nous était parvenu bien avant que nous ouvrions la porte. Mais pour une fois, je n'en avais rien à foutre. Dans un profond soupir, je me laissai tomber contre le mur, puis glisser jusqu'au sol.

  Nous avions réussi. Nous avions traversé la forêt, récolté une vingtaine de tue-loup et regagné l'auberge. Tous les quatre. Et avec un minimum de blessures. J'avais dû mal à en revenir. J'étais tellement persuadée qu'au moins l'un d'entre nous allait y rester. Si ce n'était l'ensemble de notre groupe.

  J'accusai un tel contrecoup que je ne m'étais pas rendu compte du profond silence qu'avait généré notre arrivée avant d'entendre une voix s'élever et de relever la tête. Le temps semblait s’être arrêté : Luned et Devan, qui devaient courir entre les tables pour assurer le service, s'étaient immobilisées. Les choppes et les fourchettes, figées à quelques pouces des bouches entrouvertes. Les regards, rivé vers nous et bloqué dans une expression de stupeur.

  –Lads ? répéta la voix – celle toujours bourrue, mais chargée d'une pointe inhabituelle de surprise, de Fearghus.

  Debout derrière le bar, il venait de poser le verre qu'il remplissait et se dirigeait vers nous, nous observant tour à tour : Ruadh, adossé au mur, la tête rejetée en arrière, à la recherche de son souffle. Sorcha, appuyée contre le flanc du bûcheron, un bras par-dessus son épaule, qui remerciait Zirka en boucle de nous avoir épargné. Jäger, qui respirait enfin plus fort que d'habitude, une main toujours sur la poignée, comme s'il avait besoin de ce soutien, et moi, avachie par terre. L'aubergiste s'attardait sur la terre qui nous maculaient, nos quelques blessures visibles.

  –Y s'est passé quoi ? Vous avez croisé la bête ?

  –Pas la bête, répondit Sorcha, encore pantelante. Des dryades.

  –Des dryades ? répéta Fearghus, en cœur avec une partie de la salle.

  –Aye… Elle se sont réveillées, à cause d’la bête, mais elles auraient mieux fait d’continuer à dormir, moi j’vous dis ! On aurait eu moins d’problèmes.

  –Pourquoi ? Y c’est passé quoi ? s’enquit quelqu’un.

  –Y c’est passé qu’c’est des foutus égoïstes, voilà c’qui s’est passé, répondit Ruadh.

  –Et des faux culs, renchérit Sorcha.

  –Aye. L’étranger y leur a d’mandé si on pouvait cueillir les fleurs – on a dû leur d’mandé, vous vous rendez compte ?! – et elles ont dit oui. Mais dès qu'on a mis un pied dans la forêt, elles étaient là, à nous surveiller.

  –Pis v'là t'y pas qu'ça fait qu'cinq minutes qu'on avance et une racine se lève pour nous bloquer le passage. Et j'vous raconte pas une fois qu'on a commencé à cueillir les fleurs. Des furies !

  Alors que des questions fusaient de part et d’autre de la pièce, concernant autant les nymphes que le fenrir, Ruadh se décolla du mur et conduisit Sorcha à la table la plus proche, afin d’être au plus près de leur public. Toute l'auberge était suspendue à leurs lèvres. Même moi. J'avais du mal à croire que j'avais vécu l’histoire qu’ils contaient. Peut-être parce qu'ils en rajoutaient ? Aucune idée. À partir du moment où la racine autour de ma cheville s'était relâchée, je n'avais aucun souvenir. J'avais l'impression d'avoir replongé les doigts dans la terre pour me retrouver une seconde plus tard devant la porte de l'auberge.

  Un mouvement m'arracha à mon hébétude : Fearghus, qui s'approchait de nous, son regard continuant de jongler entre nous quatre. Jäger finit par lâcher la poignée pour le rejoindre à mi-chemin.

  –Avez-vous réussi à rassembler le matériel que je vous ai demandé ?

  –Pour sûr, gamin. Mais tu veux pas boire un truc, avant ?

  Jäger le remercia mais refusa, arguant que nous devions encore traiter les fleurs. Je lâchai une profonde expiration, mais me forçai à me relever. Je savais de quoi était capable le fenrir, à présent. Nos portes et nos barricades ne suffiraient jamais à l'arrêter s'il décidait vraiment de s'en prendre à nous. Nous devions sans plus tarder fabriquer le répulsif.

  Avec difficulté, je suivis Jäger et Fearghus, tandis que Sorcha et Ruadh restait assis, à rapporter notre épopée suicidaire. Juste devant l'escalier, un homme au regard noir s'interposa entre le patron et l'asperge – les opposants à Jäger n'avaient visiblement pas disparu en notre absence –, mais Fearghus le rappela tout de suite à l'ordre. Le chasseur reprit sa route comme s'il ne s'était rien passer et engloutit les marches quatre à quatre. Comment pouvait-il avoir encore autant d'énergie ? J'avais l'impression de me tracter vers la chambre plus que d'y monter.

  Pendant notre ascension, Fearghus nous expliqua que toutes les directives de Jäger avaient été exécutés : l’abattage du bétail étaient suspendu, tout le village avait désormais interdiction de cuir la viande, les habitants avaient été invitées à se rassembler dans les plus grands bâtiments de la ville, afin qu’un plus grand nombre puisse bénéficier de la protection des tue-loups, et l’ensemble des informations et de ces conseils avaient été transmis aux autres bourgades de la communauté. Sans surprise, ceux qui jugeait encore Jäger responsable de cette situation refusaient de s'y plier. Ces réfractaires étaient non seulement persuadés que le chasseur avait amené le fenrir pour nous éradiquer, mais aussi qu’il trouvait la bête trop lente et que les tue-loups, au lieu de nous protéger, allaient la pousser à accélérer la cadence. Raison pour laquelle il s’était dévoilé, au lieu de rester dans l’ombre : comme il ne connaissait pas bien la région, il avait besoin de quelqu’un pour le guider jusqu’à ses plantes.

  J’étais presque étonnée de leur découvrir une imagination aussi débordante. J’aurais presque pu en rire, s’il ne représentait pas la moitié du village. Et les dieux seuls savaient combien de personne allaient les rejoindre dans leur délire dans le reste de la communauté. Nous avions peut-être quitté la forêt, mais Jäger allait devoir rester sur ses gardes, s’il ne voulait pas se coucher pour ne plus jamais se réveiller.

  J’étais en train de me demander qui serait capable d’une telle chose quand une porte claqua non loin. Fearghus s’arrêta net.

  –Ah, oui. Ali…

  Me hissant sur le palier, je relevai la tête et lâchai un « hum ? » dépourvu de toute volonté. Ce dernier se bloqua dans ma gorge. Au bout du couloir, juste devant la chambre que mon ancien patron avait préparée pour le marche-tige, se dressait un goupil sur deux pattes. Les yeux écarquillés, il me dévisagea une bonne seconde avant de remonter le couloir d’un pas bien trop vif pour son âge. Fearghus et Jäger s'écartèrent en vitesse pour le laisser passer. Je levai les mains devant moi.

  –C'est rien, Seanmhair. Juste des égratignures. Je me suis pris les pieds dans une racine.

  Ce qui n'était pas un mensonge, en soi. Même si la racine avait bougé à cause d'une dryade.

  –Rien ? répéta Seanmhair. Vraiment ?

  –Aye.

  Elle s’arrêta devant moi, me passa en revue de la tête au pied, puis expira bruyamment par le nez.

  –Bien.

  Et elle me gifla. La claque fut si cinglante que ma tête se dévissa et que la douleur éclata avec une seconde de retard.

  Le souffle court, je portai une main à ma joue brûlante, ramenai ma tête dans son axe, puis baissai les yeux vers ma seanmhair. Les siens brûlaient de cette colère incendiaire que le village se gardait d'éveiller. Une colère dont je n'avais jamais fait l'objet.

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