Chapitre 14-3 : Contrecoups

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  À court de larme ou trop fatiguée pour en verser de nouvelles, je finis par arrêter de pleurer. Des hoquets sanglotant m'empêchaient encore de bien respirer, je tremblais toujours comme une feuille, mais mon esprit s'était éclairci et je trouvai la force de relever la tête. J'eus un léger sursaut en découvrant Jäger debout face de moi. Avant ma crise, il se trouvait encore un genou à terre, près de la porte. Le marche-tige leva l'une de ses mains trop fines pour me montrer qu'il ne me voulait pas de mal, puis, l'air incertain, me tendit une chope. Celle que je lui avais apportée. Je ne savais pas ce qu'il y avait à l'intérieur vu que j'avais chapardé la première qui m'était tombée sous la main, mais je la lui pris.

  Un liquide bien plus sucré qu'amer coula sur ma langue. De l'hydromel. Je n'en étais normalement pas très friande – cette boisson était trop sucré à mon goût – mais je ne l'aurais changé pour rien au monde. Ce goût rappelait celui des friandises. Il avait quelque chose de réconfortant. Sa fraîcheur soulageait aussi ma gorge en feu.

  –Merci.

  –Ce n'est rien.

  Je bus encore quelque gorgée et ma peur finit par refouler assez pour qu'un vieux besoin resurgisse : celui de ne jamais montrer mes faiblesses et de ne compter que sur moi-même. Prenant une profonde inspiration, je vidai la fin de ma chope d'une traite, puis affirmai de la voix la plus franche possible.

  –Personne ne m'a rien fait. J'ai juste fait une mauvaise chute. Désolée de vous avoir inquiété pour rien et d'avoir cassé vos flèches.

  J'avais toujours les yeux rivés sur mon verre, pourtant, j'aurais pu jurer voir Jäger serrer les dents. Il laissa quelques secondes s'écouler avant de déclarer d'un ton mesuré :

  –Personne ne pleure ainsi pour une chute et n'en ressort avec de telles ecchymoses.

  Mes doigts se contractèrent sur la chope et je me risquai à lever les yeux. Les siens, brillant de compassion teintée de colère, se baissèrent pour se poser sur mes poignets. J'eus un haut-le-coeur en y découvrant un horrible bleu en forme de mains. Il était si net que les cinq doigts sombres se détachait distinctement sur ma peau brune. Le cœur au bord des lèvres, je rabaissai mes manches en vitesse et le silence retomba, tendu. Un infime tressaillement me traversa lorsque Jäger se décida de le briser.

  –Vous avez parlé de la forge... Est-ce le forgeron ? (Je ne répondis pas, la tête toujours baissée et vis son poing se contracter contre sa cuisse.) Vous… Vous a-t-il...

  Je secouai vivement la tête.

  –Mais il a essayé, me surpris-je à avouer dans un murmure. Je… Je lui ai dit que je voulais pas, que j'avais plus besoin d'argent, que j'en avais trouvé. Mais il continuait d'insister alors je l'ai frappé. Puis il a compris que l'argent venait de vous et... (Avec des gestes mesurés, Jäger s'assit par terre.) Pour lui un homme ne paye une femme que pour coucher avec elle, alors il... Quand il a cru que je me vendais à vous, au lieu de me vendre à lui... (Je fermai les paupières en me pinçant les lèvres, me sentant soudain à deux doigts de me remettre à pleurer.) Je lui ai dit qu'il se trompait. Que vous m'avez jamais touchée. Que vous avez fait ça par bonté. Mais il voulait pas m'écouter. Il continuait à m'accuser, puis il...

  Je me mordis l'intérieur des joues jusqu'au sang, préférant sentir cette douleur et le goût du fer plutôt que l'impuissance de mes coups, le fantôme de ses mains sur moi.

  –Il aurait dû y arriver, repris-je au bout d'un moment, ma voix à peine audible. J'étais toute seule et... j'avais beau me débattre, le frapper encore et encore, ça servait à rien. Il… Il est juste trop fort. Alors il... Si cette tenaille n'était pas tombée, il...

  Une larme finit par m'échapper. Incapable de retenir les autres, je cessai de lutter et les laissai rouler librement, en me repliant sur moi-même et sans émettre le moindre son en dehors de discrets hoquets. Cette fois, Jäger ne chercha pas à me consoler et se mura dans un profond mutisme.

  Il ne le rompit qu'en murmurant trois petits mots.

  –Je suis désolé.

  Troublée, je redressai la tête, mais je n'eus pas le temps de lui demander ce qu'il voulait dire que la porte s'ouvrit à la volée. Jäger se retrouva instantanément debout devant moi, arme au poing, alors je me plaquais contre le mur.

  Puis je vis qui était responsable de cette entrée fracassante et je lâchai une expiration tremblante.

  –Seanmhair...

  L'asperge s'écarta tandis que ma parente approchait de son pas le plus vif. Les membres ankylosés d'être restée en boule aussi longtemps, je me relevai, vacillante, et vins à sa rencontre. Ses bras se refermèrent autour de moi dans une étreinte des plus féroces. J'avais à peine eu le temps d'apercevoir la rage qui brûlait dans ses yeux, mais sous cet incendie se dissimulait sa peur. Je la sentais dans les tremblements qui agitaient son vieux corps, la façon dont elle me serait contre elle. Jamais elle ne m'avait tenue aussi fermement. Personne n'aurait pu m'arracher à elle, pas même les dieux.

  Elle me garda un moment comme ça avant de m'attraper par les épaules et de reculer pour m'observer. J'eus du mal à garder la tête haute alors que son regard s'attardait sur mes prunelles rougies, ma mâchoire tuméfiée, le sang qui avait séché sur ma tempe, mes vêtements couverts de crasse, la main imprimée sur mes poignets.

  –On rentre, décréta-t-elle avant de se tourner vers Jäger. Merci d'l'avoir...

  –Non, la coupa-t-il. Ne me remerciez pas. Pas alors qu'elle est dans cet état à cause de moi.

  Quoi ?

  Me dégageant des mains de ma seanmhair, je lui fis face. Le menton rentré, les épaules affaissées, il n'avait plus rien de l'homme qui venait de se dresser pour me défendre et qui m'avait neutralisé en un claquement de doigt. Il ne regardait même pas dans notre direction.

  –Qu'est-ce que vous racontez ? soufflai-je.

  –Vous l'avez dit vous-même : le forgeron s'en est pris à vous car je vous côtoyais et alors que vous veniez récupérer mes flèches.

  –Le forgeron ? répéta Seanmhair. C'est Aodhán qui t'as fait ça, lass ?

  Je ne lui répondis pas, trop hébétée par la déclaration de l'asperge.

  –Si j'avais arrêté de vous solliciter après vous avoir donner ce demi-merk, se justifia-t-il, rien de tout cela ne serait arrivé... Je ne peux revenir en arrière, mais cela ne se reproduira plus. À partir du moment où vous franchirez cette porte, vous n'entendrez plus parler de moi ; je vous en faits la promesse.

  Mais je n'avais pas envie de ne plus entendre parler de lui ! Il était la première personne à m'avoir toujours regardé comme une égale et non une chose indésirable. Le premier avec lequel j'avais senti une connexion. Le premier avec qui je m'étais senti autant détendue, autant moi-même. C'était pour ça que je venais le faire chier, que je toquai à sa porte pour voir s’il allait bien lors de mes détours à l’auberge. Parce qu'auprès de lui, je me sentais bien. Même s'il restait un vrai mystère, pour la première fois, j'avais eu l'impression d'avoir un ami. En plus, l'absence d'interaction entre nous n'aurait rien changé. Pour une raison ou une autre, Aodhán aurait tenté d'abuser de moi ; j'en étais persuadée. Il avait été bien trop déterminé pour qu’il en soit autrement.

  Alors que j'ouvrais la bouche pour lui débiter tout ça, il tourna finalement la tête vers nous. Ma tirade se bloqua dans ma gorge.

  Lui qui avait les yeux aussi flamboyants que la tignasse d'un Lochcadais avait le regard éteint, hanté, débordant de remords.

  –C'est mieux ainsi, croyez-moi. Lorsque l'on fréquente une personne de mon engeance... on finit forcément par en souffrir. Et vous avez déjà suffisamment souffert par ma faute. Prenez soin de vous, mademoiselle, conclut-il.

  Puis il se détourna. Je tentai encore de l'interpeller, mais ma seanmhair souffla mon nom et murmura à son tour que c'était peut-être mieux ainsi. Trop choquée pour protester plus longtemps, je la laissai me tirer hors de la chambre, où Fearghus nous attendait, et ensemble, ils me ramenèrent à la maison.

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