Chapitre 28-4 : Perspectives

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  –Que... Qu'est-ce que c'était que ça, balbutiai-je.

  Deux secondes... C'était tout ce qu'il avait fallu à Jäger pour mettre hors d'état de nuire l'un des meilleurs soldats de notre armée !

  –Ça, c'est l'gamin qu'à buter un fléau à lui tout seul, déclara Fearghus. Allez, viens. (Il me poussa en direction de la réserve.) On a pas beaucoup d'temps.

  Je m'exécutai plus par réflexe qu'autre chose, ne reprenant mes esprits que dans la pièce adjacente. Je n'avais aucune idée de ce que Jäger avait en tête, mais Fearghus avait raison. Quoi qu'il s'agisse, nous n’avions pas beaucoup de temps. Je me rendis en vitesse dans la cuisine, afin de récupérer un couteau, puis allai me poster à la fenêtre pour surveiller l'avancée de la foule. Celle-ci commençait déjà à traverser la place. Le soldat qui se rendait à leur rencontre n'avait plus que quelques pas à faire.

  –Je suis morte, soufflai-je.

  Et maintenant que j'étais confrontée à cette fatalité, je me rendais compte que je n'avais pas du tout envie de crever. Du moins, pas comme ça. Quel que soit le ça que le village prévoyait de me faire.

  –Dis pas d'conn'ries, rétorqua Fearghus en finissant de préparer un sac de provisions. On va pas les laisser t'chopper.

  Je lançai un regard nerveux vers la salle commune avant de revenir à l'essaim croissant de villageois. Il venait de s'arrêter car le militaire les avait atteints. J'eus du mal à inspirer. Mon regard glissa de nouveau vers la salle commune.

  Allez, Jäger...

  Des voix s'élevèrent de l'autre côté du battant. Paniquée, je courus l'entrouvrir et passai discrètement la tête de l'autre côté.

  Des soldats étaient sortis de leur chambre, sûrement réveillée par le grondement grandissant de l'émeute, et balayaient les environs des yeux.

  –Seoc ? appela l'un d'eux d'une voix étouffée.

  Seul le silence lui répondit. Aussitôt, l'atmosphère s'alourdit et le visage des soldats se durcit. L'un d'eux prit les opérations en main et lança des ordres silencieux à ses collègues. Il montra leurs chambres à l'un, fit signe à un autre de descendre, puis somma au dernier de le suivre vers la chambre que j'occupais avec Jäger.

  C'était terminé. Nous n'allions jamais nous en sortir. Pas face à l'escadron complet et la moitié du village.

  L'homme chargé d'inspecter le rez-de-chaussée n'avait plus qu'une marche à descendre lorsqu'un tonnerre de voix éclata à l'extérieur. Oubliant la menace que représentait cet homme, je me tournai vers Fearghus, qui surveillait toujours l’extérieur.

  –Et merde.

  Il quitta son poste, m'écarta de la porte, la verrouilla, me choppa par le poignet, puis m'entraîna vers la porte du fond. En passant à côté de la fenêtre, je ne pus m'empêcher d'y jeter un œil.

  Mon cœur s'arrêta. La foule n'avançait plus ; elle courait vers l'auberge ! Se séparant en deux pour couvrir toutes les sorties.

  –J'sais pas c'que fous l'gamin, mais pu l'temps d'attendre, décréta Fearghus en déverrouillant. Tu vas piquer l'canasson d'un soldat. J'vais essayé d'ret'nir c'ui qui surveille l'cheval du gamin.

  Alors que dans notre dos, les soldats se mettaient à hurler des ordres – retrouver Jäger et contrôler l'émeute dehors – Fearghus ouvrit la porte. Enfin libérée de tout rempart, la folie haineuse des villageois nous heurta de plein fouet.

  –Vite, avant qu'les soldats l'arrêtent !

  –Couvrez toutes les issues !

  –Cette salope mérite pas la corde !

  –La laissez pas s'échapper !

  –Elle va r'gretter d'pas y être rester avec Seotla !

  –Chopper là par tous les moyens, mais la buter pas !

  –Faut qu'elle paye !

  Fearghus se rua à l'extérieur, m'entraînant avec lui, avant de freiner des quatre fers. Un soldat était étendu par terre. À côté, dans une obscurité seulement atténué par les torches approchantes de l'émeute, Jäger finissait de seller son cheval. Arc, carquois, épée et une paire de dagues avaient retrouvé leur place dans son dos ou à sa taille. Ses fontes, nos capes et mon sac traînaient à ses pieds.

  –Les toits, déclara-t-il, répondant à la question que nos mines hébétées formulaient. Ils n'avaient pas pensé à poster quelqu'un là-haut.

  –Et tes affaires ? lâcha Fearghus. J'croyais qu'la magesse leurs avaient j'ter un sort pour pas qu'tu puisses les toucher.

  –Il n'était pas dirigé contre moi en particulier. Seulement contre les personnes possédant un certain type de résistance.

  Un certain type de résistance visiblement différent du sien, car il souleva l'une de ses fontes et l'attacha sans le moindre problème. Fearghus s'empressa d'aller lui prêter main forte, me balançant au passage ma cape. Je me rendis compte que mes mains tremblaient en la passant sur mes épaules. La foule n'étaient plus qu'à une trentaine de yards. Les soldats risquaient de sortir à tout instant. D'une seconde à l'autre, nous allions être pris en tenailles.

  Fearghus et Jäger terminaient nos préparatifs lorsque du bruit retentit dans la réserve. Ni une, ni deux, Fearghus me prit par la taille et me hissa sur l'étalon.

  –Et voilà. Prête à partir et avec l'gamin. Finalement, c'est toi qu'aura eu l'dernier mot. (Un petit rire m'échappa, mais ma vue se brouilla.) Ah non, tu vas pas pleurer pour ma vieille carcasse.

  –Tu vas me manquer.

  Il m'offrit le sourire le plus franc que je lui avais jamais vu.

  –Toi aussi, gamine. Toi aussi. Fais pas de bêtise, d'accord ? (J'opinai, incapable de parler sans fondre en larme.) Et toi, continua-t-il en se tournant vers Jäger, t'as intérêt à faire gaffe à elle.

  –Je vous le promets. Vous êtes prêt ?

  Fearghus fronça les sourcils, un instant déconcerté, puis une lueur de compréhension passa dans ses yeux. Son sourire se fit aussitôt carnassier et il recula d'un pas en écartant les bras.

  –Vas-y, gamin, montre-moi un peu c'que t'as dans le ventre.

  Et Jäger s'exécuta. Aussi efficacement qu'il avait mis les soldats à terre, il s'attaqua à Fearghus et lui fit mordre la poussière en trois mouvements. Ma mâchoire s'affaissa.

  –Mais....

  –Là ! Elle est là ! s'écria quelqu'un.

  Je redressai vivement la tête. Sìne se tenait à l'entrée de l'écurie, un large groupe la talonnant. À ma vue, la haine qui dévoraient leurs yeux se mua en rage qui déforma leur visage. Au même moment, la porte arrière de l'auberge s'ouvrit et plusieurs soldats déboulèrent dans l'écurie, armes au clair.

  Et, dans un même mouvement, tout ce beau monde s'élança vers nous, sommant Jäger de s'écarter de son cheval, me maudissant de tous les noms, brandissant poing, arme de fortune, pierres ou arbalète.

  –Tenez-vous bien, m'ordonna Jäger.

  Puis il sauta en selle et talonna sa monture. Cette dernière s'élança dans une explosion de pailles. L’arbalétrier tira en vain, les villageois poussèrent des cris d'effroi en se jetant sur le côté pour éviter d'être piétinés, et nous jaillîmes sur la place. Mon cœur s'arrêta devant cet endroit noir de monde. Ils étaient tous venus pour moi. Pour mettre un terme définitif à ma vie. J'avais cru savoir ce qu'était la haine, mais ce que j'avais sous les yeux...

  –Arrêtez-les !

  –Allez chercher des ch'vaux !

  –Les laissez pas s'échapper !

  –Attention, les soldats sont là !

  Je ne reconnaissais plus personnes. La fureur et l'animosité les déformaient au point de les rendre méconnaissable, presque inhumains, et j'eus soudain l'impression d’être entourée d'une horde de bêtes. Ils n'étaient plus que rage et destruction. Les torches enflammaient leur regard et les tintaient de reflets rouges. Les jeux d'ombres et de lumière donnaient à leur dentition dévoilée par leurs lèvres retroussées de airs carnassier. Leurs fourches et autres armes de fortunes luisaient dans la nuit comme autant de crocs et de griffes démesurés.

  Une terreur innommable explosa en moi et je me pétrifiai sur selle, certaine qu'ils allaient se jeter sur nous et nous massacrer aussi sûrement que le fenrir avait massacré Seanmhair.

  Mais les effroyables images générées par cette pensée eurent à peine le temps d'envahir mon esprit que cette horde disparue. Ses membres étaient assez nombreux pour nous arrêter, mais ils provenaient tous de la Grand-rue. De l'autre côté de la place. Les deux autres allées, de part et d'autre de l'auberge, étaient vides. Et, ralentissant à peine, Jäger venait de faire bifurquer son cheval vers celle de droite.

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