Chapitre 29-2 : Fuite

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  Les premiers rayons du soleil perçaient l'horizon lorsque nous surgîmes du bois. Je n'avais aucune idée d'où nous étions – Jäger n'avait pas avancé en ligne droite et c'était la première fois que je m'aventurai aussi loin du village – mais ça n'avait aucune importance : nous avions réussi. Je n'en revenais pas. Pas à cause des soldats ou de la magesse, mais de notre visibilité. Après que nous eûmes semé nos poursuivants, de lourds nuages s'étaient de nouveau amoncelés dans le ciel, dissimulant à moitié les lunes, quand ils ne les recouvraient toutes entières. La forêt s'était plus d'une fois retrouvée plongée dans l'obscurité totale et, sans torche à notre disposition, nous n'avions pas pu la repousser. J'ignorais comment Jäger avait réussi à guider Blitz à travers les obstacles invisibles qui s'étaient alors dressés sur notre chemin. L'habitude, peut-être ? À moins que les pégards ne soient dotés d'une vision nocturne ?

  Le ciel n'était guère plus dégagé à présent et un épais brouillard s'enroulaient encore autour de nous, mais les nuages ne faisaient pas le poids face à l'apparition du soleil et plus aucune canopée ne se dressait entre nous et les astres. La route se dévoilait enfin, parfaitement claire sur une vingtaine de yards. Jäger fit aussitôt passer notre monture au triple galop et le paysage se mit à défiler autour de nous. Vastes plaines tantôt converties en pâturages, tantôt cultivées, tantôt sauvages. Villages et hameaux endormis, parfois si petits qu'ils disparaissaient dans notre dos, ravalé par la brume, en quelques foulées. Collines s'élevant au loin, au début à peine visibles, puis de plus en plus distinctes à mesure que le soleil se levait et que le brouillard se dissipait. Boqueteaux ponctuant ici et là les environs et forçant la route à s'incurver pour les contourner...

  Nous restions la plupart du temps sur la voie principale, excepté lorsque nous nous retrouvions face à un bois : Jäger nous les faisait traverser sans se poser la moindre question. Mais à mesure que le soleil montait dans le ciel, le pays s'éveillait. Les chaumières s'illuminèrent. Les premier Lochcadais sortirent de chez eux, se rendirent au travail ou prirent la route. Après avoir croisé un premier groupe, Jäger nous fit quitter la voie principale pour prendre les chemins secondaires ou couper à travers les champs et les vallées.

  Et tout ça, sans faire la moindre pause. Depuis que nous avions quitté la forêt, le chasseur s'était contenté de varier l’allure de notre monture afin de la ménager. J'avais craint qu'il ne la surmène, mais malgré toutes ces heures de courses, la robe de Blitz ne commença à luire de sueur qu'au milieu de la matinée. Les renforts de la reine n’avaient définitivement pas surestimé l'endurance des pégards. Je n'avais aucune connaissance sur les destriers de guerre et guère plus sur les chevaux normaux, mais du peu que j'en savais, si l'un d'eux avaient tenté de nous suivre, nous l'aurions perdu depuis un moment.

  Ce ne fut donc pas pour lui que nous fîmes notre première halte, mais pour moi. Le laudanum avait cessé de faire effet depuis une paire d'heures et je prenais sur moi pour endiguer la douleur, aussi bien celle de mes blessures que celle de mes cuisses et de mes fesses, qui n'avaient jamais passé autant de temps en selle et encore moins sur un cheval galopant presque sans interruption. Mais au bout d'un moment, je n'en pus juste plus. Mon épaule, mon sein, mon postérieur, mes jambes... Les élancements irradiaient à chaque foulée, de partout à la fois. Je brûlais de l'intérieur. Malgré ma voix étranglée quand je demandais à faire une pause, Jäger voulut savoir si elle était vraiment nécessaire. Je faillis me mettre à pleurer en le lui confirmant et ce fut probablement ce qui le poussa enfin à chercher un endroit où s'arrêter. Un bosquet traversé par un petit court d'eau, qui ferait tout à fait l'affaire, se profila une lieue plus tard. Nous nous y enfonçâmes juste assez pour se cacher derrière les arbres dispersés tout en gardant un œil sur la route. Une fois à terre, Jäger eu du mal à s'en détourner pour se concentrer sur moi.

  –Avez-vous besoin d'aide ?

  Je secouai la tête malgré mon corps hurlant de douleur.

  –Ça devrait aller.

  Ça n'alla pas du tout.

  Alors qu'il reportait son attention sur la route, je me laissai glisser jusqu'au sol et mes jambes refusèrent tout bonnement de me porter. Se méprenant sur le bruit, Jäger fit aussitôt volte-face, arme au poing. Dieux merci, il réalisa tout de suite ce qu'il en était et n'attaqua sans réfléchir. Ses yeux s'agrandirent imperceptiblement, puis il rengaina sa lame en vitesse et vint m'aider : il me redressa, puis me conduisit à l'arbre le plus proche, auquel il m'adossa. Un gémissement de bien être m'échappa. J'allais me relever avec une sale tache aux fesses, mais l'épais tapis de feuilles humides était si confortable après la selle... Le chant des oiseaux, accompagné du clapotis du ruisseau à côté de nous, si apaisant après le martellement puissant et constant des sabots... Le sol, si stable après les secousses ou le ballottement ininterrompus de la chevauchée... Mes paupières se fermèrent d'elles-mêmes. Sans les pulsations douloureuses sous ma peau et Jäger, je me serais certainement endormie sur le champ.

  –Je suis navré, mademoiselle, je ne m'étais pas... j'aurais dû me rendre compte de votre état plus tôt.

  –Je pense que t'a déjà assez à faire pour surveiller en plus mon état, répliquai-je. Et puis, je suis plutôt douée pour prendre sur moi.

  –Ce n'est pas prudent, vos fractures commencent à peine à guérir.

  Je haussai mon épaule valide.

  –Ce qui est fait est fait. Maintenant, je serais pas contre un peu de laudanum.

  Au lieu d'aller me chercher l'un des flacons que Fearghus m'avait donné, il en tira un de sa propre escarcelle. L'effet fut plus lent que celui dont j'avais l'habitude, mais il se s'avéra tout aussi efficace et j'avais l'impression d'avoir l'esprit moins embrouillé qu'avec l'autre. Après les vêtements, les armes, les potions, la monture et le niveau de langue, voilà qu'il me sortait un analgésique supérieur à la normale.

  –T'as vraiment rien de mauvaise qualité, dans tes affaires, hein ? (Il fronça les sourcils.) Laisse tomber. Je divague. La fatigue et la faim, ça fait pas bon ménage.

  Ni une ni deux, il retourna auprès de son canasson, qui s'était éloigné pour se désaltérer dans le ruisseau, et il récupéra une miche de pain, quelques tranches de lard séché et nos outres. Nous attaquâmes en silence, l'attention de Jäger focalisée tout entière sur la route et notre environnement. Sa méfiance m'arracha à mon cocon de bien-être.

  –Tu penses qu'ils sont assez prêts pour nous rattraper ? m'inquiétai-je.

  –S'ils ont augmenté l'endurance et la vitesse de leur monture avec l'aide de la magesse ou de potions, ils pourraient ne pas être très loin. En outre, ils ne doivent plus être les seuls à nous poursuivre. Puisqu'ils sont déterminés à nous rattraper, ils ont en toute logique alerté tous ceux qu'ils peuvent contacter avec leurs pierres de communication. Ces personnes ont dû à leur tour lancer des hommes à notre recherche mais également transmettre l'information et ainsi de suite. Pour ce que nous en savons, le pays tout entier est au courant de notre fuite et les différentes institutions possédant l'autorité de nous arrêter sont à notre recherche. De plus, si je suis en partie immunisé contre la magie et Blitz, indétectable grâce au sort de sa selle, ce n'est pas votre cas. Faute d'avoir réussi à nous arrêter, la magesse de l'escadron a dû se rendre dans notre chambre et récupérer des cheveux sur votre oreiller, afin de lancer des sorts de localisation.

  Le pain se changea en cendre sur ma langue. La gorge de nouveau serrée par l'angoisse, je l'avalai avec difficulté. Vu la lueur rouge et la réaction du pégard, j'avais fini par comprendre que Jäger s'était coupé afin d'activer ou renforcer un sort qui avait repoussé celui de la magesse grâce à son sang. Cependant, je ne m'étais pas rendu compte que ça faisait de moi la seule personne sensible à la magie, celle dont on pouvait se servir pour remonter notre trace.

  –Je comprends mieux pourquoi tu voulais pas que je t'accompagne. Je suis un vrai boulet à ton pied.

  –Il est vrai que cela ne me facilite pas la tâche, mais ce n'était pas pour cette raison, mademoiselle. Comme je vous l'ai dit à l'auberge, se séparer était la décision la plus prudente.

  –Tu voulais aussi te débarrasser de moi, lui rappelai-je et sa mâchoire se contracta.

  –Ce n'était pas contre vous en particulier. J'aurais tenté d'en dissuader n'importe qui. Outre le caractère plus prudent de notre séparation, il est plus convenable pour une jeune femme de voyager seule qu'avec un homme.

  Oh dieux...

  –Donc c'est pas n'importe qui que t'aurais rembarré, seulement les filles.

  –Et, continua-t-il comme s'il n'avait pas entendu ma remarque mais en baissant les yeux, il vaut mieux pour quiconque... ne pas avoir à subir ma compagnie aussi longtemps.

  Subir sa compagnie ?

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