Chapitre 29-3 : Fuite

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  Cette justification refoula davantage mon inquiétude que la précédente et raviva le mystère qui l'entourait. Ce n'était clairement pas le moment, mais je ne pus m'empêcher de repenser à tous les détails que j'avais noté chez lui, de songer aux nouveaux éléments que notre fuite avait dévoilés – la vitesse et la facilité avec laquelle il avait maîtrisé un soldat d'élite, son sang qui avait d'une manière ou d'une autre bloqué le sort de la magesse, la façon dont les dryades l'avaient appelé –, de me repasser mes différentes hypothèses... et d'en tirer enfin une conclusion.

  –Parce que tu es un bâtard, n'est-ce pas ?

  S'il avait été un métamorphe, les dryades l'aurait appelé fils de Lumen et de Dabba. Or, elle l'avait uniquement appelé fils de Lumen, ce qui signifiait qu'en dépit de son attitude digne d'un félin, il n'était qu'un simple humain. Ça laissait encore trois possibilités – enfant problématique, homosexuels et bâtard – mais après mon agression par Aodhan, il avait parlé de son engeance et la nuit dernière, il m'avait confié que ses seanmhairean avaient maudit le jour de sa naissance.

  Et en Wiegerwäld, seule une de ces trois catégories de personnes répondait à ces deux critères.

  J'avais posé ma question de la même façon que je lui aurais demandé le temps qu'il faisait. Pourtant, sa réaction me donna l'impression de lui avoir planté un couteau en plein cœur. Lui qui était si maître de ses émotions en perdit tout contrôle. Il cessa de respirer ; sa tête revint d'un coup vers moi et ses doigts se refermèrent sur l'un des poignards ; ses yeux s'agrandirent de panique, se gorgèrent de douleur. J'en restai momentanément sans voix. Même si je m'étais préparée à une réaction, je n'en aurais jamais imaginé une aussi intense. Il n'y avait plus rien de l'homme qui s'était dressé devant une dryade, qui avait abattu une fenrir à lui seul, qui avait maîtrisé un soldat en deux secondes. Le chasseur, le prédateur, semblait s'être changé... en proie. Une proie aux abois, qui s'attendaient clairement à ce que je m'en prenne à elle. Par réflexe, je levai la main, en signe de paix.

  Mauvaise réaction.

  Dans un vif mouvement de recul, Jäger se mit hors de ma portée et tira sa lame. Je m'immobilisai aussi sec.

  Venait-il de penser... que j'allais le frapper ?

  Oui... Oui, c'est ce qu'il venait de penser, comme tout Wiegerwälder illégitime l'aurait sûrement cru en voyant quelqu'un au courant de leur nature lever la main.

  Lentement, je rabaissai la mienne.

  –Désolée, je voulais pas te faire peur. T’as d’ailleurs pas besoin d’être sur tes gardes comme ça parce que ta bâtardise est bien le cadet de mes problèmes. Pour peu que je la considère comme un problème. (Il ne réagit pas, ne semblait même pas respirer.) Je te jure ; je vais pas te frapper. Sur ce point-là, on est beaucoup plus tolérant que chez toi. Ça nous pose même aucun pro...

  –J'ai déjà vu des bâtards lochcadais être battus.

  Plus que sa soudaine prise de parole ou le contenu de sa remarque, ce fut sa voix qui me réduisit au silence. Je m'étais habitué à son ton toujours calme. L'entendre soudain vibrer de douleur...

  –Je sais pas où t'as vu ça, finis-je par reprendre, mais c'est pas courant. Promis. Regarde avec Fearghus. Durant tes quelques semaines à l'auberge, t'as déjà vu quelqu'un lui cracher dessus ?

  Enfin, son torse se gonfla.

  –C'est... un bâtard ?

  –Oh oui. Il sait même pas qui était son vieux. Sa mère était pas une catin, mais elle a retroussé ses jupes avec plusieurs lads. Il y en a même qui disent qu'elle a forniqué avec Père Seoc – celui qui était là avant père Iian. Enfin bref : mère dévergondée, père inconnu, Fearghus est un bâtard en bonne et due forme. Pourtant, l'auberge est toujours bondée, son avis est souvent demandé et Lennox lui confie toujours le village quand il doit s'absenter.

  Jäger ne s'éloigna pas davantage, mais son arme ne regagna pas non plus son fourreau. J'en fus à la fois excédée et peinée. Excédée, car j'avais prouvé à plusieurs reprises que j'étais du genre à dire ce que j'avais sur le cœur, mais que mes explications n'avaient pas suffi. Et peinée, car je n'osais pas imaginer ce qu'il avait pu subir pour qu'un homme comme lui deviennent à ce point craintif lorsque son interlocuteur apprenait son illégitimité. Peut-être que je serais devenue comme lui si je n'avais pas eu le sang chaud, si ma famille m'avait rejetée ou si les villageois s'étaient montrés plus violents.

  Ce qui me rappelait...

  –Le jour de notre rencontre, tu m'as demandé de te laisser me tendre la main, parce que tu sais ce que ça fait quand personne n'est là pour toi, parce que tu me comprends. Alors à ton tour, arrête d'être sur la défensive et laisse-moi te rendre la pareille. Parce que cette compréhension, elle fonctionne pas que dans un sens.

  Un muscle roula au niveau de sa mâchoire. Son regard s'attarda sur mon visage, avant de se poser sur ma main, que j'avais gardé sur ma cuisse mais tourné vers le haut.

  –Oui, je sais, c'est pas très solennel dans cette position et j'ai rien de concret à te donner contrairement à toi, mais j'aimerai bien rester assise encore cinq minutes si ça te dérange pas et faut pas trop en demander d'une pestiférée en cavale.

  Ces précisions, prononcées sur le ton de la dérision, plus que le reste, eurent finalement raison de lui. Bon, il ne rangea pas son poignard pour me prendre dans ses bras et me serrer fort contre lui – de toute façon, je crois que ça m'aurait fait peur – mais, lentement, la lame retourna dans son fourreau, sa tension se résorba, la peur dans ses yeux s’effaça et laissa place à un discrète reconnaissance à laquelle il donna forme à travers un simple, mais au combien parlant, « merci ».

  Je haussai l'épaule.

  –Entre pestiférés, faut bien se serrer les coudes. Bon, maintenant que les choses sont claires, tu me confirmes que je peux rester encore assise cinq minutes ?

  –Oui... Nous pouvons même rester dix minutes si vous en avez besoin. Un sort de localisation n'est jamais très précis, surtout si le mage n'a pas le sang de la personne qu'il recherche.

  Je lui retournai un sourire tout en dents.

  –Parfait !

  Ne voulant pas jouer avec le feu, je ne profitai pas de ces dix minutes. Dès que nous eûmes fini de grignoter et de nous désaltérer, je me relevai, m'étirai et me dirigeai vers Blitz. Jäger s'avança pour m'aider à monter mais il marqua une hésitation. Stupides convenances ou restes d'appréhension vis-à-vis de ma récente découverte, il se reprit avant que je ne lui fasse la moindre remarque et il me hissa sur selle. J’avais tellement maigri pendant ma léthargie qu’il le fit avec autant de facilité que Fearghus malgré ses bras quatre fois moins épais. Quelques secondes plus tard, nous étions de retour sur la route, direction : Sruthteth.

  La ville portuaire se situait à dix jours de marche de mon village. À cheval, le trajet descendait à six-sept jours. Sur le dos de Blitz, Jäger nous donnait encore deux jours et demi.

  Cette estimation ne varia pas malgré les détours que nous réalisions afin de brouiller nos pistes. Elle ne changea pas plus quand les intempéries qui faisaient la renommée du pays s'abattirent sur nous. Jäger comptait compenser ces ralentissements en poursuivant notre voyage durant la nuit. C'était de toute façon trop risqué de s'arrêter pour fermer l’œil ; l'immobilité facilitait les sorts de localisation. Lui et Blitz compensèrent leur manque de sommeil par des potions énergisantes. Un luxe dont je ne pouvais malheureusement pas profiter. Ce type de potion stimulait l'ensemble du corps, dont les sens. À cause de mes blessures, elle me ferait plus de mal que de bien. À moins que je prenne davantage de laudanum, mais alors son effet léthargique serait plus important et annulerait ceux énergisant de la potion.

  En résumé, ça n'aurait servi strictement à rien à part en gaspiller et la réserve de Jäger n'était pas infinie.

  Je me contentai donc de somnoler sur selle ou de faire de courte sieste par terre pendant nos rares et courtes haltes. Ce qui s'était révélé plus facile que je le craignais, tellement j'étais crevée. Cependant, plus le temps passa, plus j'avais l'impression que ces courts sommes décuplaient mon épuisement. Mon esprit commençait à partir à la dérive. Au lieu de me concentrer sur notre environnement, à l’affut du moindre signe d'une patrouille, j'en venais à songer à ma famille, mon village et mon compagnon de route. Maman m'aurait-elle passé un savon pour cavaler dans mon état ? Papa aurait-il cassé la gueule de quelques soldats, pour faciliter notre fugue ? Seanmhair aurait-elle encore dit que Jäger était charmant ? Et Fearghus, comment allait-il ? Quand nous l'avions quitté, il était avachi dans le foin, inconscient. Le chasseur l'avait peut-être assommé pour faire croire qu'il avait tenté de nous arrêter, mais est-ce que le village avait marché ? Et pire, les soldats ? S'ils l'avaient interrogé avec une potion de vérité, il n'avait pas pu mentir. Risquait-il de finir en taule par ma faute ? En parlant de potion, comme se faisait-il que l'asperge dans mon dos en ait autant ? Avait-il un ami mage ou était-il juste riche ? Mais riche parce qu'il était noble ou parce qu'il était fils de rupin ? Dans tous les cas, comment se faisait-il qu'il n'avait pas été tué avant sa naissance ou dans l'enfance ? Et quel type de bâtard était-il ? Le bâtard d'un parent volage, à l'instar de Fearghus ? D'un amour interdit ? D'un viol ?

  Lui et Biltz aussi, en dépit des potions, avaient du mal à tenir le rythme. Tant que leur surplus d'énergie magique les animait, tout allait bien, mais dès qu'elle commençait à se dissiper ? C'était comme si toute la fatigue qu'elle avait repoussée les rattrapait d'un coup. Je n'avais jamais vu ça : en quelques secondes, de sombres cernes creusaient les yeux du chasseur, l'éclat alerte de son regard fluctuait, son souffle accélérait, son teint palissait... Quant au pégard, il perdait en vitesse, se mettait à trembler, s'allongeait dans l'herbe humide ou se jetait sur l'outre de son maître quand les effets s'estompaient pendant nos pauses. Était-il seulement sain d'en enchaîner autant ? Toutes les dix heures environs, ils en reprenaient une.

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