TOME I - CHAPITRE 2 - Quand le feu se souvient

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Le matin s’était levé comme tous les autres : les seaux d’eau claire, les éclats de voix dans les ruelles, les enfants courant après un chien trop agile. Le fleuve roulait lentement, paresseux. Ravel n’avait rien d’une cité fortifiée, seulement une bourgade frontalière posée entre champs et forêts. Mais ce matin-là, le vent ne portait pas les senteurs du pain ou du foin : il portait une poussière métallique, piquante, qui s’accrochait aux dents.

Liyha sortait de la grange, une brassée de bois dans les bras, quand elle aperçut la première colonne. Au loin, sur la grande route : silhouettes casquées, bannières noires au soleil brisé. L’Empire.

Les hommes du village s’attroupèrent aussitôt, une panique sourde montant de gorge en gorge. Le vieux Tanrik, qui avait porté les armes trente ans plus tôt, blêmit.

— Trop nombreux. Bien trop nombreux.

Le maire bredouillait :

— Peut-être passent-ils… peut-être que…

Mais les colonnes bifurquèrent. Elles venaient pour Ravel.

On fit sonner la cloche, un son maigre et tremblant. Les mères attrapèrent leurs enfants, les vieilles tirèrent les verrous, les hommes saisirent ce qui ressemblait à des armes : fourches, haches de bûcheron, arcs de chasse.

Liyha courut chez elle. Dans la maison, sa mère l’attendait, le visage blême.

— Prends ça, dit-elle en lui tendant la besace. Mets ton arc, vite. Et l’œuf.

— Mais…

— Pas de mais ! Prends-le !

Elle obéit, le cœur cognant. Elle serra l’œuf dans le manteau, le posa contre son flanc, sentant son froid apaisant et dérangeant à la fois.

Un rugissement monta du dehors. Des torches volèrent déjà par-dessus les palissades. Le premier cri fendit l’air, brut, pas un cri de peur : un cri de gorge ouverte par le fer.

L’Empire entra comme un torrent noir. Les soldats frappaient méthodiquement, sans fureur inutile : un travail, une besogne. Les portes furent arrachées, les maisons enflammées. On égorgeait les hommes sur le pas des portes, on traînait les femmes par les cheveux. Les enfants hurlaient, piétinés, emportés.

Liyha fuyait dans les ruelles, sa mère derrière elle. Des voisins qu’elle connaissait de toujours s’effondraient sous ses yeux. La vieille Tanith eut la gorge ouverte sans un mot. Sayl, l’archer, tira trois flèches avant d’être transpercé par une lance.

La fumée engloutissait déjà les toits. Le bois craquait. Les cris se mêlaient aux rires des soldats.

Une main attrapa Liyha par les cheveux. Elle hurla, planta sa petite lame dans le poignet de l’homme. Il lâcha, jurant. Sa mère la tira en avant, haletante.

— Cours !

Elles coururent. Mais à la sortie du village, trois soldats bloquaient déjà le chemin. La mère se dressa, un tison en main.

— Va, Liyha ! Va !

La fille cria, refusa. Mais la poussée fut brutale. Sa mère fonça sur les soldats, frappa, reçut un coup de lame en travers du ventre. Son cri fut avalé par la fumée.

Liyha hurla, trébucha, tomba dans la boue. Elle vit sa mère tomber, vit le sang jaillir, vit les yeux s’éteindre. Le monde bascula. Ses mains serrèrent la besace comme si c’était la seule chose réelle. Elle se redressa, courut sans voir, sans souffle.

Elle passa la palissade par une brèche, s’écorcha les bras, déchira sa tunique. La forêt l’engloutit. Derrière, Ravel brûlait. Des cris, encore, encore. Des cors impériaux résonnaient, graves, implacables.

Elle s’écroula derrière un arbre, suffoquant, les larmes brouillant tout. Son ventre se contractait, rejetant la bile. Elle avait les doigts incrustés de terre, de sang qui n’était pas le sien. Ses jambes refusaient de porter plus loin.

L’œuf roula de la besace, se posa dans la mousse. Liyha le rattrapa comme si c’était un enfant. Elle le serra contre elle, le front collé à la coque froide.

— Ils m’ont tout pris… tout…

La nuit tomba sur une enfant qui n’avait plus de maison.

À une lieue, Darius avait entendu les cors. Il s’était arrêté, son corps raidi. Il n’était pas surpris. L’Empire procédait ainsi : brûler les marges, nettoyer les bords. Mais son poing tremblait sur la hampe de sa lance.

Il aurait pu rebrousser chemin. Mais ses pas reprirent, vers l’ouest. Il ne savait pas encore qu’une fille courait déjà dans sa direction, poursuivie par des flammes.

Dans une tente plus loin, l’officier noirci d’encre fit coucher une ligne : « Ravel, hérétique, purifié. Survivants dispersés. » Il scella le parchemin du sceau au soleil brisé. Son visage ne trahit ni joie ni colère. C’était un compte de plus, une besogne comme une autre.

Elle dormit par à-coups, grelottant dans les fourrés. À chaque sursaut, le visage de sa mère la hantait. À chaque clignement d’yeux, elle revoyait Sayl, Tanith, la cloche, le feu. Elle serra l’œuf encore et encore. Elle aurait voulu mourir avec eux. Mais son corps refusait. Il respirait. Il vivait.

Et vivre était devenu le plus cruel des fardeaux.

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