TOME I - CHAPITRE 3 - Les chemins du sang
Le feu de Ravel continuait de brûler derrière elle, même quand Liyha n’entendait plus les cors, même quand la fumée s’était perdue dans la nuit. Elle avait couru jusqu’à ce que ses poumons la déchirent, jusqu’à ce que ses jambes refusent d’obéir. Maintenant elle errait. Pas vraiment vers quelque part : juste loin.
La besace battait contre sa hanche, lourde de l’œuf. Elle s’y accrochait comme à une ancre. Mais au lieu de l’empêcher de couler, il semblait l’entraîner plus bas. Chaque fois qu’elle glissait la main à l’intérieur pour vérifier qu’il était encore là, elle sentait ce froid qui la traversait, comme si la pierre buvait sa chaleur.
Les champs autour d’elle n’étaient pas moins morts que Ravel. Des sillons piétinés, des fermes calcinées, des chariots renversés. L’Empire ne laissait rien. Les bêtes de trait pourrissaient, ventre gonflé, corbeaux au bec sanglant. Un cheval éventré, encore harnaché, gisait au milieu de la route : les mouches faisaient un bourdonnement épais, presque une musique.
Chaque pas collait à ses sandales. Son estomac criait famine, mais la faim était trop faible face à la nausée. Elle marchait avec le goût du sang encore dans la gorge, celui de ses voisins, celui de sa mère.
À un croisement, elle trouva un panneau brisé. Le bois avait été marqué d’un signe au couteau : le soleil brisé de l’Empire. Dessous, quelqu’un avait craché du sang séché.
Elle s’accroupit, la main sur l’œuf, et murmura :
— Pourquoi moi ? Pourquoi je respire encore ?
Pas de réponse. Seule la brise, qui sentait la cendre.
Deux jours plus tard, ses pas l’amenèrent à une autre bourgade : Ern. Elle la reconnut de loin — les moulins, les jardins suspendus. Elle avait déjà ri ici, un été, lors d’une foire. Mais ce qu’elle découvrit n’était plus qu’un cimetière.
Les maisons étaient ouvertes comme des plaies. Des corps pendaient aux poutres, les yeux crevés. Les fontaines étaient rouges de sang, pas d’eau. Des chiens faméliques traînaient des morceaux humains.
Liyha voulut fermer les yeux, mais les cris de Ravel étaient encore trop proches : elle ne pouvait pas ignorer. Elle traversa une ruelle : une femme était clouée contre un mur, ses mains percées de pieux, sa bouche encore ouverte sur un cri muet.
Elle vomit, à genoux dans la boue. L’œuf roula devant elle, éclaboussé. Elle le rattrapa, sanglotant, et le serra contre elle comme si la chose inerte pouvait lui donner de la chaleur.
Une troupe de corbeaux s’envola soudain. Elle crut voir des silhouettes. Elle se jeta derrière une charrette brisée. Des voix s’approchaient.
— Encore une ville purifiée, disait l’une.
— Pas assez. L’ordre est de vider tout ce qui respire.
— Même les enfants ?
— Surtout les enfants. Pas de racines, pas de rejetons.
Liyha étouffa un sanglot. Les soldats passèrent sans la voir, leurs bottes maculées de sang déjà séché.
Quand le silence revint, elle rampa hors de sa cachette. Ses mains tremblaient si fort qu’elle eut du mal à remettre l’œuf dans la besace. Elle erra encore, fuyant les routes, prenant les fourrés, buvant à des flaques. Son reflet dans l’eau était celui d’une étrangère : les yeux creusés, les joues creuses, les cheveux collés de sueur et de cendre.
Darius marchait, toujours vers l’ouest. Il avait croisé trois hameaux, tous calcinés. Les cadavres s’empilaient, les mouches s’empilaient sur les cadavres. Il ne s’étonnait plus. Mais quand il trouva la poupée d’enfant écrasée dans la boue, ses doigts se crispèrent.
Il murmura :
— Empire de merde.
Il resserra la sangle de sa lance et continua. Sans savoir qu’à quelques lieues, une fille fuyait exactement les mêmes fantômes.
À la capitale, le Conseil impérial recevait des parchemins scellés. Les nouvelles venaient par dizaines, toutes semblables : villages purifiés, foyers détruits. Le haut-prêtre Zorathar riait d’une voix mince.
— Qu’ils apprennent enfin à ne croire qu’en nous.
Le général à côté hocha la tête.
— La frontière est nettoyée. Bientôt, plus rien ne s’opposera.
La nuit, Liyha se réfugia dans une grange abandonnée. Elle s’allongea sur le foin humide, serra l’œuf contre elle. Ses yeux brûlaient mais les larmes refusaient de venir. Elle n’avait plus de voix pour crier.
Elle pensa : Je ne suis qu’un fantôme.
Mais le froid de l’œuf dans ses bras lui répondit autrement. Il lui rappelait qu’elle vivait, malgré elle. Que quelque chose la maintenait debout, alors que tout devait la faire tomber.

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