TOME I - CHAPITRE 4 - Le vétéran et la proie
La grange puait la paille moisie et la merde de chèvre. Liyha s’y était tassée, grelottante, l’œuf serré contre elle. Ses yeux étaient secs, elle avait pleuré tout ce qu’elle pouvait. Le sommeil la frappa comme une pierre.
Quand elle ouvrit de nouveau les yeux, le ciel était gris, percé par des rais de soleil. Elle se leva, hébétée, et reprit sa marche. Les champs ne finissaient jamais, les haies rousses, les corbeaux. Elle marchait sans savoir pourquoi : peut-être parce que rester en place, c’était déjà mourir.
En fin de journée, elle se hasarda sur un vieux chemin creux. Mauvaise idée.
Trois silhouettes surgirent derrière elle. Armures sales, casques bosselés, le soleil brisé peint sur la cuirasse. Soldats impériaux, ou ce qu’il en restait quand on envoyait la lie au front.
— Tiens, tiens… fit le premier, un sourire gras sous la moustache. Qu’est-ce qu’on a là ?
Le deuxième rit.
— Une souris avec son paquet.
Le troisième attrapa une pierre et la lança à ses pieds.
— Cours, qu’on rigole !
Liyha recula, la lance tremblante dans ses mains. Son cœur battait si fort qu’elle avait peur qu’il explose.
— Allez, petite, dit le premier en avançant. Donne-nous ton sac, et on sera doux. Ou pas.
Il ricana. Sa main se posa déjà sur la ceinture, prêt à tirer la lanière.
Elle brandit sa lance maladroitement.
— Reculez !
Ils éclatèrent de rire. Le deuxième se pencha vers elle :
— Regarde comme elle tremble…
Le troisième fit un pas de côté, contournant. Elle comprit : ils allaient l’encercler. Sa gorge se serra. L’œuf pesait contre son flanc. Son souffle devint court.
Le premier fit mine d’attraper sa lance. Liyha frappa d’un coup désespéré. Le bois heurta le métal de son plastron. Il rit encore.
— Tu crois pouvoir piquer un soldat avec ton bâton ?
Il leva le poing.
Et c’est alors que l’air siffla.
Une hampe jaillit du fourré. Elle traversa le soldat de part en part, ressortant sanglante par son dos. L’homme cracha un jet rouge, s’écroula. Les deux autres eurent à peine le temps de se retourner.
Derrière eux, un colosse barbu, manteau en lambeaux, se dressait, une nouvelle lance en main. Ses yeux étaient deux morceaux d’acier fatigué.
— Reculez, dit-il.
Le ton était calme, mais il contenait une promesse de mort.
L’un des soldats hurla, chargea. Le vétéran pivota, le désarma d’un coup sec, lui brisa la mâchoire du pommeau. Le troisième tenta de fuir. La lance vola, lui clouant la cuisse au sol. Son cri résonna dans le chemin creux.
Liyha était figée, la lance encore levée, ses jambes refusant de céder.
Le vétéran la regarda.
— Baisse ça. Tu n’en as plus besoin.
Elle obéit, comme si ses muscles étaient soumis à sa voix.
Il s’approcha, ramassa sa lance. Le sang coulait du fer en filets réguliers.
— Tu n’aurais pas tenu deux battements de cœur.
Elle balbutia :
— Je… j’ai essayé…
— Essayer, c’est mourir plus lentement.
Il se pencha vers l’œuf dépassant de la besace. Ses yeux s’arrêtèrent un instant. Une lueur passa dans son regard, pas de curiosité, pas encore. Mais un soupçon de reconnaissance. Puis il détourna les yeux.
— Ton nom ?
— Liyha… Kael.
— Moi, c’est Darius. Tu veux vivre ? Alors suis-moi.
Il tourna les talons, reprit la route comme si rien ne s’était passé.
5. Liyha choisit
Elle resta figée une seconde. Le corps du premier soldat gisait à ses pieds, les yeux vitreux. Les deux autres râlaient dans la poussière. Elle comprit que si elle restait, ils reviendraient, ou d’autres viendraient. Elle avait le choix : mourir seule, ou suivre cet inconnu qui tuait comme on respire.
Elle serra la besace, caressa l’œuf à travers le tissu.
— D’accord…
Et elle marcha derrière lui.
Dans une garnison voisine, on rédigeait déjà un rapport : « Patrouille manquante entre Ern et Ravel. Suspect : dissidents ou survivants. » Le parchemin fut plié, scellé, envoyé.
À des lieues de là, un homme au manteau râpé rangeait un grimoire sous un tas de haillons. Ses lèvres chuchotaient des mots interdits : « Ilyon… Nyssar… » (Lumière… Ténèbres…)
Il sourit. Quelque chose dans l’air lui disait que le monde avait bougé.
Darius ne parla pas pendant des heures. Il marchait d’un pas sûr, la lance sur l’épaule. Liyha suivait, trébuchant parfois, l’œuf cognant contre sa hanche. Quand la nuit tomba, il désigna une haie.
— On dort là. Demain, on partira plus loin.
— Plus loin où ?
— N’importe où, tant que ce n’est pas ici.
Il s’assit, cala son dos contre un arbre. Liyha s’allongea, l’œuf contre son ventre. Dans l’obscurité, elle entendit la respiration lourde de l’homme, régulière comme celle d’un ours. Elle comprit qu’elle n’était plus seule.
Mais elle ne savait pas encore si c’était une bénédiction… ou une autre forme de malédiction.

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