Entrée apocryphe — Sans-culotte mais pas sans braies
Pour une raison que j’ignore — et que je commence sérieusement à soupçonner d’être une plaisanterie cosmique à mes dépens — j’ai encore été déplacé.
Oui, vous ne rêvez pas.
Cette fois, j’eus au moins la possibilité de reprendre mon vrai nom.
Qui, par chance — ou malchance — se trouve être typique des noms médiévaux : sobre, un peu guttural, mais aussi avec un soupçon chevaleresque…
Bien, je vous mets au parfum tout de même : je suis arrivé en l’an de grâce 1790.
Charmant, n’est-ce pas ?
On fait difficilement plus… tranchant.
La bonne nouvelle : je n’aurai pas à vivre la chute d’Avaricum.
La mauvaise : ici, on raccourcit les débats… en raccourcissant les hommes.
Fort heureusement, nous sommes en Berry.
Terre de modération, de lenteur, et — si mes souvenirs sont exacts — de guillotines peu sollicitées.
Je ne pouvais ainsi rêver mieux… tout en cauchemardant pire.
Toutefois, je n’eus pas le temps d’élaborer davantage ma stratégie philosophico-survivante.
Car vous vous doutez bien que mes pérégrinations ne sont jamais vraiment tranquilles.
On m’arrêta. Les hommes de la maréchaussée se montrèrent courtois, bien que l’envie furieuse de crier « mort aux vaches » me tenaillât quelque peu. Je me retins, par prudence et bienséance. Hier, aujourd’hui comme demain, adoptons un panache poli.
Ah oui aussi. Certes, j’avais mon sac à bandoulière que je traînais avec moi presque partout, depuis la mort de mon cher ami Lucius — deux mille ans, enfin mille huit cents ans plus tôt, je m’embrouille avec tous ces décalages.
Bref, mon sac, vous le savez déjà, contient un tas de merveilles pour des gens d’autrefois, pour le meilleur et pour le pire.
Mais ce n’est pas si important.
Si, lorsque j’arrivai à Avaricum, ma tenue du XXIe siècle a pu surprendre, je débarquai ici en braies gauloises à carreaux bleus et jaunes, une sorte de chemise en laine, et une veste made in Bituriges, dernier cri, très en vogue là-bas.
Une véritable fashionista, très branchée, très audacieuse, à rendre ringard le vieux soutif conique et les marinières de Jean-Paul Gaultier.
Je détonnais néanmoins.
Sans le moindre doute.
Bien, la maréchaussée maintenant.
Deux hommes me harponnèrent soudainement dans un français à peu près clair cette fois. Car oui, bien que Berrichon, et ayant eu la chance de connaître jusqu’à mes arrière-grands-parents, bercé certains étés par les contes et récits de Jean-Louis Boncoeur racontés par mon grand-père ou en version audio, je dois avouer que la langue de l’époque m’a, comment dire… désarçonné.
Ils étaient habillés presque fidèlement, à ce qu’on voit dans les reconstitutions historiques, avec des cocardes, des chapeaux et tout le tralala. Le regard franc et pesant. Grands. Très grands pour un modeste quadragénaire de 160 cm environ.
— D’où viens-tu, citoyen ?
J’hésitai.
Toujours une erreur.
— De… loin.
Très mauvaise réponse. Immédiatement.
On ne m’amena pas en prison.
On me conduisit dans une pièce sobre, avec une table, deux chaises… et ce silence administratif qui sent déjà l’encre et les ennuis.
L’un d’eux prit mon sac.
Mon sac…
Je sentis mon âme faire un léger pas de côté ; au point de franchement regretter l’absence de latrines dignes de ce nom à Avaricum.
Lorsqu’il ouvrit mon sac, il extirpa en premier — je vous le mets dans le mille… — mon briquet !
Parmi toutes les merveilles, les objets insolites, il fallait que ce soit encore et toujours ce fichu briquet !
Il le tourna entre ses doigts, méfiant.
La flamme jaillit.
Un silence épais, presque religieux, suivit, puis il déclara :
— Qu’est-ce que c’est que ça ?
— Un… outil, répondis-je.
Une réponse honnête, peut-être trop.
Puis vinrent les cartes.
Carte d’identité, carte bancaire, carte vitale, carte d’électeur dûment tamponnée avec quelques scrutins oubliés, je le confesse.
— C’est toi ?
Je regardai ma propre tête imprimée. Toujours une expérience légèrement désagréable, même en temps normal.
— Oui, affirmai-je.
Il passa le pouce dessus.
Comme s’il espérait que je sois dessiné… et que ça s’efface.
— Voilà qui est bien fait.
Je ne sus si je devais le prendre comme un compliment.
Puis il lut.
— « Ré… pu… blique… française… »
Il avait tourné ma carte d’identité, recto verso, plusieurs fois, s’attardant sur ma photo, ma date de naissance, et ce « République française », que Lucius avait longuement interrogée. Lucius… j’aurais tué pour retrouver son patronage.
— Est-ce là une moquerie ?
Je secouai doucement la tête.
— Non.
— Et ça ?
Il montra la date.
Je demeurai silencieux.
C’est là que je compris.
Rien de ce que je possédais ne prouvait quoi que ce soit.
Au contraire.
Tout prouvait… que je ne devais pas être là.
Ni maintenant. Ni jamais.
— Ces papiers, d’où les tiens-tu ?
Je respirai.
Lentement.
— J’ai travaillé à l’étranger. On m’a donné ces choses-là. Les usages ne sont pas les mêmes partout.
Un silence.
Puis :
— Où donc, à l’étranger ?
Je regardai la table.
— Vers les ports. De Bordeaux à Saint-Malo, en passant par la Hollande, jusqu’à Chandrapuram par le biais de Pondichéry.
Comment et pourquoi me suis-je rappelé cette principauté indienne ? Aucune idée, et je priais intérieurement pour que le comptoir là-bas soit toujours actif. J’espérais que citer ce qu’on appelait à l’époque les Indes provoquerait dans son esprit un imaginaire exotique, expliquant ainsi les bizarreries qu’il tenait sous ses yeux.
Les « policiers » échangèrent un regard, pas franchement convaincus mais pas non plus réprobateurs.
Et puis…
La porte s’ouvrit.
Une femme entra, une bonne sœur, à en juger par son habit.
Avec elle, un homme au visage creusé, calme.
Un prêtre.
Ah, les vêpres appellent, désolé, suite au prochain épisode.
Si j’en ai un.
Note de l’auteur : la principauté indienne évoquée dans le texte n’existe pas, du moins pas encore, peut-être dans un autre récit.
Je puis cependant vous dévoiler quelques informations à son sujet :
« Le Dharma protège le royaume. »
Ainsi parle Chandrapuram, lorsque le jour décline sur ses eaux calmes.
Car Chandrapuram ne s’impose pas.
Elle se révèle.
Entre lagunes et terres humides, là où la mer hésite à devenir rivière, s’étend une principauté insulaire ancienne, discrète, presque retenue.
Les palais n’y écrasent pas l’horizon : ils s’y glissent.
Les temples n’y dominent pas : ils accompagnent.
Ici, le pouvoir ne se proclame pas.
Il s’inscrit dans l’équilibre.
Chandrapuram n’a jamais été vaste.
Sa superficie est modeste.
Son prestige, immense.
Vieille de quinze siècles, la principauté a traversé les âges sans éclat tapageur, sans jamais disparaître.
Certaines lettres conservées à Pondichéry la décrivent comme pragmatique, ouverte, dotée d’une diplomatie si fine qu’elle ferait pâlir le duché de Savoie.
Fondée vers l’an 500 par Chandravarman Velanthara, nourrie par l’essor des routes maritimes, façonnée par l’ombre des Chola, tributaire de Vijayanagara sans jamais perdre son âme, prudente face aux ambitions de Mysore, puis habile dans son ouverture aux puissances européennes…
Chandrapuram n’a jamais rompu.
Elle a négocié.
Elle a survécu.
Un millénaire et demi d’histoire incarné par la dynastie Velanthara, dont la transmission ininterrompue défie les siècles.
Et pourtant…
Ce soir-là, dans le faste contenu du palais Sūryavarman, quelque chose vacilla.
Non pas le pouvoir.
Mais l’équilibre qui le rendait possible.
Est-ce la fin, ou l’aube d’un renouveau ?

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