Entrée apocryphe — Escale à Bourbon
Bien, bien bien… kanben shite kure yo ! Vraiment ! Oui, je sais, c’est du japonais, mais je trouve cette expression fort à propos, et vous comprendrez bien vite pourquoi. Et vous avez, ou aurez, Google. Ou autre chose. Peu me chaut, débrouillez-vous.
Cela fait maintenant trois ans que j’ai débarqué à Bourges en pleine Révolution. Sauvé par un prêtre et une bonne sœur, en bisbille avec les autorités, mais pas vraiment réfractaire non plus.
Ce brave curé, un peu austère et coincé, reconnaissons-le — sauf quand il s’agit du vin. Et là, croyez-moi, exit la piquette de messe ! On ne crache pas sur le cru local. Mais enfin… trois Pater Noster et deux Ave Maria, et tout est pardonné.
Mais là n’est pas le sujet. Vous vous souvenez peut-être que, pour parader et esquiver, j’avais évoqué Pondichéry, entre autres noms.
Mal m’en a pris. Car aujourd’hui, voilà que je suis réquisitionné par les autorités pour m’y rendre.
Je suis supposé partir demain pour rejoindre Lorient, escale à Bourbon notamment, puis Pondichéry. Il paraît que le comptoir là-bas est un peu chaotique et en manque de main-d’œuvre bureaucratique.
Je dois vous avouer que cela m’inquiète quelque peu, car si ma mémoire n’est pas trop défaillante, le comptoir devrait bientôt tomber face à la perfide Albion, et je crains que le flegme ne soit pas vraiment le mot d’ordre des tuniques rouges de l’époque.
Je compléterai cette entrée après mon départ, que je ne relaterai pas davantage car, hélas, les voyages en carrosse ou du même genre sont tout aussi inconfortables que du temps d’Avaricum.
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Et voilà, me voici en Bretagne ! Le sel, la mer et surtout la suspicion à tous les coins de rue. Mais enfin, muni des sauf-conduits et autres laissez-passer officiels, je suis moins dans le collimateur.
Ah oui, tout de même, j’ai oublié : nous sommes en 1793. Fin janvier.
Après être monté à bord, j’ai rencontré un jeune homme. Aristocrate à l’évidence. Il se nomme, si j’ai bien ouï, Raoul de Brissac-Montauban.
Sans entrer dans les détails, j’ai cru comprendre, au cours de nos brèves discussions décousues par l’océan et les vents, qu’il aurait des attaches familiales aux Indes.
Par contre, je suis surpris : point de mal de mer. Ou alors peut-être étais-je déjà malade lors de ma dernière traversée à Massilia, en -80 ou par là ?
Bref, je suis assez enthousiaste. Une escale est prévue à Bourbon. Est-ce qu’il y a encore des oiseaux dodo ? Nous verrons.
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Terre en vue ! Je piaille d’impatience. Raoul m’informe qu’il préfère rester à bord. Je suis un peu déçu, je pensais que nous avions sympathisé et j’aurais aimé parcourir l’île avec lui.
Me voici de retour à bord après quelques… disons, déconvenues, dont je ne sais comment vous parler.
Déjà, plus d’oiseaux dodo.
Certes, l’île est belle. Mais la réalité là-bas, beaucoup moins. Parfois je me maudis, et surtout cette fichue mémoire. Je le sais pourtant. Je n’aurais pas dû descendre, ou peut-être que si. Et Raoul l’avait bien compris. Du moins, c’est ce que je pense, lui dont les traits prêteraient à confusion ici, et qu’autrefois un titre de noblesse protégeait de représailles, mais pas du mépris.
J’ai été témoin d’une chose, d’un événement que j’hésite encore à vous raconter, car les mots me manquent.
Je crois que je m’en tiendrai aux mots-clés, car la nausée ne me quitte pas. Alors voilà :
Marrons, chasseurs d’esclaves, plantations.
Un homme ramené des hauteurs, à peine vivant. Une place, du monde, et ce silence étrange. Puis le fouet. Encore. Pas pour faire parler, mais pour marquer. Pour rappeler.
Et coups de poing et de crosse en prime dans ma gueule, un séjour bref en cellule, tout ça pour un croche-pied contre des poursuivants.
Toutefois, si un jour, dans les archives ou quelque part, une histoire ressemblant à celle-ci vous parvient, de grâce — et à défaut d’innocenter une pauvre âme — rendez-lui son humanité. Érigez-lui au moins une sépulture et rétablissez son honneur.
Je n’ai pas le cœur à détailler davantage.

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