Entrée apocryphe — Rue d’Auron

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Je m’endormais.
Ou du moins, je le croyais.

Lorsque je rouvris les yeux, Bourges était toujours là, mais quelque chose avait changé. Les visages, les vêtements, les regards… et surtout ce silence, plus lourd, plus contraint.

Je marchais, comme à mon habitude, sans trop savoir pourquoi. Puis je levai les yeux.

Rue d’Auron.

Je ne compris pas immédiatement, mais un détail suffit. L’ambiance de la ville, d’abord. Et puis une langue, parlée par certains hommes en uniforme. Une langue que je tenterais en vain d’apprendre plus tard, mais qui me vaudrait tout de même un 15/20 à l’oral du bac.

Une langue que, pourtant, j’affectionne, et dont le pays où elle est majoritairement parlée évoque pour moi de doux souvenirs de voyage scolaire. Des fêtes au bord d’un lac, à Rendsburg. Mes dix-huit ans fêtés là-bas, dans l’euphorie, entre bière et vodka.

Mais à cette époque, il ne faisait pas bon la parler. Ni même la comprendre. Cela suffisait à vous rendre suspect, quel que soit le camp.

Car vous l’aurez compris, je pense : cette fois, j’avais atterri à un moment de l’Histoire plus que trouble. Une ligne temporelle que l’on peut aisément qualifier de dangereuse.

Et je doute que mon seul panache suffise, cette fois, si je me fais attraper.

Je continuai néanmoins d’avancer, comme si de rien n’était. Je détonnais un peu avec les habits du début du XIXe siècle : pantalon, chemise, veste simple et mon sac à bandoulière. Rien de franchement anachronique. Peut-être… plus ample dans les coupes. Et original.

C’est en remontant la rue d’Auron que je la vis.

Je ne compris pas tout de suite pourquoi je m’arrêtai, ni pourquoi ma vue se troubla. Un visage inconnu, et pourtant… quelque chose revenait. Une familiarité déconcertante, presque rassurante.

Elle me regarda. Sans sourire. Plutôt interloquée.

Derrière elle, un enfant. Une dizaine d’années à peine.

Je posai les yeux sur lui.

Et cette fois, il n’y eut plus de doute.

Tout s’assembla.

Je ne dis rien. Le panache en berne, le cœur serré. Je voulus pourtant — intérieurement, de toutes mes forces — m’avancer, crier, hurler « mamie », la prendre dans mes bras, lui dire quelque chose, n’importe quoi. La harceler de questions, de la même manière que je harcelais autrefois, en vain, l’ordinateur Vtech qu’elle et mon arrière-grand-père m’avaient offert.

Ce même ordinateur que je garde encore aujourd’hui, comme un vieux jouet abîmé mais irremplaçable. Comme cet ours en peluche dépenaillé pour lequel mes grands-parents durent un jour rebrousser chemin, après que je l’eus oublié chez mes arrière-grands-parents.

Je pleurais.
Sans retenue.

Devant des passants indécis, qui n’osaient demander pourquoi un homme de mon âge pleurait ainsi, en pleine rue, sans dignité aucune.

Peu m’importait.

Elle regarda l’enfant. Puis moi. Encore une fois.

Comme si elle cherchait, elle aussi, à comprendre.

Je ne sais pas combien de temps dura cet instant. Mais pour moi, il s’étira comme une éternité.

Une coupure de journal me revint en mémoire. Trouvée par hasard mais bien trop tard.

Dont la date de publication correspondait à la veille de l'anniversaire de mon grand-père.

Un détail qui, à l’époque, m’avait interpellé.

Je n’avais jamais pu en parler avec eux. Car, à l'image de l'ironie qui accompagne ma vie, ils étaient déjà tous deux décédés lorsque je découvris cette histoire.

Et me voilà, face à eux.

Mon arrière-grand-mère.
Et, sans l’ombre d’un doute, mon grand-père. Même pas dix ans encore.

L’article évoquait le vol de son sac. La perte de ses tickets de rationnement. Un drame bien réel, dans une France occupée.

Était-elle venue faire des courses ?
Ou cherchait-elle déjà, sans le savoir, de quoi improviser un gâteau, un présent, quelque chose de simple à l’approche de cet anniversaire ?

Je ne le saurai jamais.

La sidération passée, je détournai les yeux. Puis j’accélérai le pas, n’osant pas me retourner.

Je continuai de marcher, le cœur battant, dans une ville que je connaissais, à une époque que je n’aurais jamais voulu voir.

Face à l’Histoire.

Mais surtout…

Face à la mienne.

Note de l'auteur :
Ce texte apocryphe, inscrit dans l’univers du Gutuater, s’inspire en partie d’une histoire réelle — celle de la découverte d’un article de journal évoquant le vol, ou peut-être la perte, du sac de mon arrière-grand-mère en cette période troublée de guerre.

Il est toutefois possible que certains détails aient été ajustés. Le lieu, notamment… ou peut-être pas. Qui sait ?

Et certains évènements resteront, hélas, à jamais mystérieux.

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