Entrée apocryphe — Gutuater Le Bel

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Je vous passe les circonstances exactes de mon arrivée. Vous commencez à comprendre le schéma : repéré malgré moi, inquisition — et en l’espèce presque au sens propre — langage oral incompréhensible…

Toujours est-il que je me suis réveillé à Bourges.
Encore.
Mais cette fois, avec une nette dégradation de mon confort social.

Après s’être enquis de mes origines, de mon statut et autre harcèlement d’usage, je décidai non plus d’user du seul panache, mais de l’audace. Un culot franc, convoqué avec tant d’aplomb — que je commençais à manier avec une aisance inquiétante au gré de ces déplacements temporels — qu’on finissait toujours par me donner le bon Dieu sans confession.

Je déclarai ainsi être chevalier.
Rien que ça.

Au service de messire Hugues de Vierzon, une assertion aussi invérifiable que crédible, seigneur des lieux — titre que j’inventai avec suffisamment de conviction pour qu’il paraisse ancien.

Par un miracle administratif dont je ne souhaite pas détailler les rouages — tant ils sont à la fois ennuyeux et inquiétants — cette version fut acceptée.

Je fus néanmoins placé sous bonne garde, jusqu’à témoignage de probité.
Et cette probité s’affirma par la voix de Dame Alix de Vierzon.

Elle entra dans la salle comme on entre dans un jeu dont on connaît déjà les règles.
Un regard vif, trahissant immédiatement intelligence et malice, et surtout cette assurance tranquille des âmes bien nées.

Elle me regarda longuement.

— Chevalier, dites-vous ?

Je répondis oui avec une dignité que je ne possédais pas.

Elle tourna légèrement autour de moi. Comme on observe un objet mal classé.

— Voilà qui est fâcheux, dit-elle enfin.
Car je ne vous reconnais point.

Puis, après un temps qui me parut interminable :

— Mais je vous reconnais assez pour savoir que vous m’appartenez désormais.

Je ne compris pas immédiatement.

Elle, si.

— Vous avez été trouvé sur mes terres. Je vous offre un statut contre un serment.

Elle esquissa un sourire presque imperceptible.

— Je vous attache donc à mon service.

Un chevalier sans terre, sans armes et sans passé, rattaché à une dame qui semblait s’en amuser plus qu’elle ne s’en souciait.

Une douce ironie, quand on y pense. Cette fois, il n’est point question d’une dame en détresse secourue par un noble chevalier, mais d’une dame secourant un simulacre de chevalier en péril.

Et parfois, il suffit qu’une personne décide que vous existez pour que cela devienne vrai.

Les jours suivants confirmèrent ma nouvelle condition.

On m’appela « messire ». Et je dois avouer qu’après tant de péripéties, je commençais à prendre goût à ce statut usurpé, dont les avantages ne cessaient de m’emplir d’une jubilation à peine coupable.

Ainsi donc, j’étais noble.
Moi qui n’ai jamais su nouer une cravate correctement, j’ai désormais, officiellement, le sang bleu.

Mais je vous rassure : il reste tout à fait rouge dans les faits.

Spéciale dédicace à ce cher Raoul, qui aurait sans doute approuvé cet anoblissement — non dénué de panache, je le reconnais — et dont les palmeraies fermentaient bien mieux que mes idées.

Néanmoins, tandis que je savourais, pour un temps indéterminé — dans l’attente ou la redoute d’un prochain saut temporel — mon énième nouvelle vie, j’attirai malgré moi l’attention d’une figure notable de l’époque.

Cela advint lors d’une invitation à la cour de France, où j’accompagnais, fidèle chevalier servant que j’étais devenu, Dame Alix, régente de la seigneurie depuis la mort de son époux et la minorité de ses enfants.

Cette figure, autant admirée que redoutée — celle-là même qui fera plier la tiare papale, les templiers, puis plaçant habilement sur le trône des États pontificaux un évêque français au service du Royaume — et pilier infaillible du roi Philippe IV…

J’ai nommé : Guillaume de Nogaret.

Conseiller du roi.
Juriste redoutable.
Et, à en juger par les regards que son nom provoque, quelque chose entre une institution et une menace.

Je me retrouvai alors attaché à son service, après m’être distingué — bien malgré moi — dans le secours quelque peu hasardeux de Dame Alix.

Je vous épargnerai les détails. Sachez seulement qu’il est, tristement et à regret, là aussi question de porc.
Un exploit peu chevaleresque.

Me voici donc préposé à ce que l’on appelle ici la gestion des affaires fiscales du royaume.

Quant au roi…

Philippe IV, dit « le Bel ».

S’il est généralement admis que juger sur l’apparence — et à raison — est fort discourtois et quelque peu mesquin, je me dois néanmoins de vous informer que si cet homme mérite ce titre, à la limite de la fraude, de « le Bel », alors, si d’aventure la chance me sourit et me propulse à nouveau au XXIe siècle, j’envisage sérieusement de postuler au titre de « Mister France », car je crois, en toute sincérité, avoir de bonnes chances de l’obtenir.

Je tâche néanmoins de me faire discret, et de rester le plus loin possible du pouvoir.
Ce qui est quelque peu ironique, quand on sait que je suis précisément au service de ce même pouvoir que je fuis.

Car j’ai comme l’impression tenace, cette fois, que le danger ne viendra ni d’un malentendu, ni d’un banquet, ni des Romains, des révolutionnaires ou des nazis…

Mais d’un registre.

Si je disparais ici, sachez-le :

ce ne sera ni héroïque, ni glorieux.

Mais parfaitement conforme.

Et dûment archivé.

Note de l'auteur :

Raoul est un aristocrate français en exil à Chandrapuram, en une période, il faut bien le dire, peu favorable à la noblesse.
Gutuater le rencontrera lors de son voyage, par bateau, au départ de Lorient en 1793, peu avant la prise de Pondichéry.
Il y séjournera quelques années, mettant à profit son expérience — acquise au fil de plusieurs siècles — dans la gestion de la palmeraie que possède Raoul… devenu Rahūl.

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