Chapitre huit : Edvald
Edvald resta un instant pétrifié, le regard fasciné par l’immense silhouette qui le surplombait. Fendris. La légende était plus terrifiante encore que ses imaginations les plus folles.
— Voyons voir… clac… si vous survivrez à votre jugement… clac, grinça le chat mécanique avant de s’évaporer dans l’ombre.
— Je savais qu’il ne fallait pas faire confiance à ce chat de malheur ! s’insurgea Roxanne.
Sa distraction fut presque fatale. Fendris bondit, griffes acérées en avant. D’un réflexe purement instinctif, le jeune Titan se jeta entre eux et assena un coup de poing violent sur le museau de la bête.
— Mer…
—Ne baisse jamais ta garde, idiote ! tonna Edvald.
Le loup grogna, reportant ses yeux prédateurs sur le guerrier.
— C’est quoi le plan ? demanda Roxanne, la voix trahissant une légère panique.
— Fonce dans la bataille et gagne !
Sur ce cri de guerre féroce, Edvald se lança corps et âme. Fendris referma sa gueule béante sur le vide ; le Titan avait déjà pivoté sur le côté. Sa hache double fendit l’air et s’écrasa contre la mâchoire du monstre. Un craquement d’os sinistre résonna, et un sang brûlant éclaboussa le visage d'Edvald. Il ne recula pas, malgré l'égratignure cuisante qui marquait sa joue après un coup de patte désordonné.
— Viens, je t’attends ! provoqua-t-il en arrachant sa cape pour la jeter sur les yeux de la créature.
Aveuglé, le loup griffa les murs dans un accès de rage, offrant à Edvald le temps de sectionner un tendon à l'articulation de sa patte. L'odeur nauséabonde du sang et les grognements de douleur emplissaient désormais l'air saturé de tension. Edvald, voyant la bête faiblir, laissa poindre un sourire arrogant. Il levait déjà sa hache pour l'achever quand le hurlement de Roxanne déchira le vacarme.
— Dégage de là !
Une colonne s'effondra dans un fracas de poussière juste devant lui, le forçant à bondir en arrière. Furieux, il leva les yeux vers Roxanne, perchée sur la galerie supérieure. — J’étais sur le point de l’achever ! Qu’est-ce qui t’a… — Regarde les flammes ! cria-t-elle en pointant son épée vers le monstre.
Des flammes bleutées, spectrales, enveloppaient Fendris. Sous les yeux médusés du guerrier, les plaies se refermèrent. La créature doubla de volume, plus menaçante que jamais.
— Ce n'est pas possible... murmura-t-il, confus.
— Pas le temps pour ça ! On doit l’immobiliser. Si on essaie de le tuer, on va juste se faire égorger ! On doit l’assommer !
— Très bien. Cette fois, je n’échouerai pas.
Mais l'entêtement du Titan reprit le dessus. Ignorant les supplications de sa compagne, il voulut s'imposer selon ses propres règles. Sa hache fendit l'air avec une force surhumaine, mais chaque coup semblait glisser sur l'aura magique du loup. Fendris finit par l'écraser sous une patte massive.
« Non, je ne peux pas mourir ainsi… » songea-t-il alors que le poids du monstre menaçait de broyer ses côtes.
Soudain, un hurlement de frustration s'éleva. Fendris relâcha sa prise, se débattant frénétiquement. Edvald redressa la tête et vit Roxanne, suspendue dans le vide, les mains crispées sur la garde de son épée profondément plantée dans la cuisse de la bête.
— Tiens bon !
Elle perdit prise. Edvald se rua en avant et la réceptionna de justesse. Elle était légère dans ses bras, le souffle court.
— Suis-je morte ?
— Non, répliqua-t-il froidement, le cœur battant pourtant à tout rompre.
Pendant de nombreuses secondes, elle ne dit rien car encore choquée de son expérience. Au bout de quelques esquives d’Edvald, elle reprit la parole.
— Super ! Maintenant, prends de la hauteur
. — Ne me donne pas d’ordre.
— Pour l’amour des anciens, saute juste sur cette plateforme ! Tu comprendras mieux !
Agacé mais acculé, Edvald céda. Il utilisa le crâne du loup comme tremplin dans un bond prodigieux pour atteindre la structure métallique où le chat se trouvait plus tôt.
— À présent, on fait quoi ?
— Observe, au lieu de râler.
Il suivit son regard. Au sol, les dalles révélaient un immense cercle runique titanide. « Comment ai-je pu manquer cela ? »
— Attrape ! lança-t-elle en lui tendant un bout de bannière.
— Tu penses vraiment qu’un bout de tissu va le vaincre ? demanda-t-il avec condescendance
. — Le vaincre, non. L’aveugler, oui. Les nœuds existent pour ça, chérie.
Elle fit tournoyer les cordes dorées de la banderole avec un sourire narquois. Fendris se rapprochait, l'odorat en alerte.
— Le loulou nous a repérés. Prêt pour le grand saut ?
Ils plongèrent ensemble. Dans une synchronisation parfaite, ils s'agrippèrent aux poils des oreilles du loup, glissant le long de son cou pour nouer solidement les cordes. Privé de vue, Fendris s'agita violemment. Edvald serra Roxanne contre lui avant de sauter au sol.
— C’est un bon début, haleta-t-elle.
— Il peut toujours nous entendre.
— Je sais. On va s'occuper de son odorat. Regarde les tonneaux !
Roxanne fonça vers la droite tandis qu'Edvald, comprenant enfin le plan, bifurqua à gauche. Fendris le suivit, guidé par le bruit. D’un coup de hache, Edvald brisa les premiers fûts, libérant un mélange d’alcool et d’huiles parfumées qui inonda la pièce, saturant les sens de la bête. Roxanne, de son côté, peinait avec les siens.
— Fais-les rouler vers moi ! hurla-t-il.
Elle projeta les tonneaux au sol et Edvald les pulvérisa avec une précision chirurgicale.
— Prêt ?
— Prêt.
— Ouh, ouh ! Mon loulou, par ici ! cria Roxanne en courant pour attirer l'attention du monstre.
« Quel parfait appât elle fait… » pensa Edvald, non sans une pointe de respect.
Pendant qu'elle l'épuisait, Edvald frappait aux articulations, utilisant chaque colonne comme un levier jusqu'à ce que le colosse s'effondre, assommé. Le silence retomba, pesant. Une lumière magique enveloppa Fendris, le réintégrant dans sa prison de tapisserie.
— On l’a fait ! On est vivant ! s'exclama Roxanne en improvisant une petite danse joyeuse.
Edvald la regarda faire, l'air sombre.
— Qu'est-ce que tu as ?
— Je savoure notre victoire.
— Il n’y a rien à savourer. Nous n’avons pas gagné à la loyale.
Une porte apparut avant qu'elle ne puisse répliquer.
— Allons-y, l’oiseau céleste nous attend.
— Tant mieux, j'ai hâte de sortir d'ici.
Ils rejoignirent le messager divin.
— Vous êtes enfin de retour, gardiens.
— À ma plus grande surprise, on l’est ! lança Roxanne en courant vers lui.
Edvald resta en retrait un instant, fixant ses mains souillées.
« Gagner… mais à quel prix ? Une victoire sans honneur vaut elle quelque chose ? »

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