Chapitre 1
Le rêve ne s’effaça pas lorsqu’elle ouvrit les yeux, il resta accroché à elle comme une brume trop dense pour se dissiper, une sensation persistante qui ne relevait ni tout à fait du souvenir ni tout à fait de la réalité, mais d’un entre-deux inconfortable où les émotions survivent plus longtemps que les images, où le corps se souvient avant l’esprit, et où quelque chose continue de regarder, même après la fin.
Lythra resta allongée sans bouger, le regard perdu dans l’obscurité encore bleutée de l’aube naissante, consciente de son propre souffle qui montait et descendait avec une régularité presque étrangère, comme si son corps appartenait à une autre et qu’elle n’était plus que l’observatrice silencieuse de ses propres gestes, incapable de déterminer à quel moment elle avait réellement quitté le rêve, ni si elle l’avait vraiment quitté.
Il n’y avait plus d’image précise dans son esprit, aucune scène claire à laquelle se raccrocher, aucun visage identifiable, aucune voix distincte, et pourtant la certitude d’une présence demeurait intacte, lourde, insistante, comme une empreinte invisible pressée contre sa nuque, un souvenir sans forme qui refusait de disparaître et qui, au lieu de s’effriter, semblait au contraire s’ancrer davantage à mesure qu’elle tentait de l’oublier.
Elle ferma les yeux un instant, espérant retrouver quelque chose, ne serait-ce qu’un fragment, une couleur, un mouvement, mais tout ce qui lui revint fut cette sensation étrange d’avoir été observée, non pas de loin, non pas avec curiosité, mais avec une attention précise, consciente, presque patiente, comme si ce regard avait attendu qu’elle se manifeste, qu’elle existe suffisamment pour être trouvée.
Un frisson remonta le long de sa colonne vertébrale, lent, maîtrisé, pas assez violent pour la faire sursauter mais suffisamment marqué pour s’inscrire dans son corps, et elle porta instinctivement la main à sa nuque, là où la sensation semblait la plus forte, comme si quelque chose avait effleuré sa peau sans qu’elle puisse en déterminer l’origine.
La pièce autour d’elle reprenait doucement forme, révélée par les premières lueurs du matin qui filtraient à travers les interstices du bois, dessinant des lignes pâles sur les murs et sur le sol, et avec elles revenaient les repères familiers, l’odeur du bois sec, celle plus diffuse de la terre froide ramenée la veille, et le silence particulier des maisons encore endormies, ce silence qui n’est jamais total mais qui enveloppe les bruits les plus infimes, les rendant plus perceptibles.
Elle inspira lentement, cherchant à s’ancrer dans ces sensations réelles, à se convaincre que tout cela n’était qu’un rêve comme les autres, un fragment de nuit sans conséquence, mais quelque chose résistait à cette conclusion, une part d’elle refusait de classer ce qu’elle avait ressenti dans la catégorie des illusions, comme si son instinct, plus profond que sa raison, reconnaissait une différence qu’elle ne pouvait pas encore expliquer.
Lorsqu’elle se redressa enfin, le mouvement lui sembla plus lourd qu’à l’ordinaire, non pas douloureux, mais chargé d’une fatigue étrange, comme si elle n’avait pas vraiment dormi, comme si son esprit avait été occupé ailleurs, retenu dans un espace dont elle ne conservait que l’ombre, et elle resta un moment assise sur le bord de sa paillasse, les mains posées sur ses genoux, à écouter.
Rien ne sortait de l’ordinaire, et pourtant tout lui paraissait légèrement décalé, comme si le monde avait glissé d’un souffle sans que personne ne s’en rende compte, comme si quelque chose avait changé pendant la nuit sans laisser de trace visible.
Elle finit par se lever, attrapant sa cape sans y penser, ses gestes guidés par l’habitude plus que par une réelle attention, et lorsqu’elle poussa la porte pour sortir, l’air froid du matin la saisit immédiatement, vif, tranchant, chargé de cette humidité particulière qui précède le lever complet du soleil.
Zabaska s’étendait devant elle, encore engourdie par le sommeil, les toits sombres des habitations se découpant à peine dans la lumière naissante, les champs encore couverts d’une fine couche de rosée qui reflétait les premières teintes dorées du jour, et ce paysage qu’elle connaissait par cœur, qu’elle avait parcouru des centaines de fois, lui sembla soudain plus vaste, plus silencieux, comme si chaque élément retenait quelque chose.
Elle inspira profondément, cherchant à retrouver cette familiarité rassurante, mais l’impression persistait, discrète mais tenace, comme une note fausse dans une mélodie trop bien connue.
Ses pas la menèrent presque malgré elle vers l’enclos.
Elle n’avait pas réfléchi à ce choix, et pourtant il lui parut évident, comme si quelque chose l’y attirait, non pas avec urgence, mais avec une douceur insistante, une direction imposée sans contrainte.
Lorsqu’elle s’en approcha, elle perçut immédiatement que quelque chose n’était pas normal.
Le silence.
Les Chabourka n’étaient jamais totalement silencieux, même au repos, il y avait toujours un froissement, un souffle, un déplacement léger, une respiration collective qui donnait à leur présence une forme de vie continue, mais cette fois, rien de tout cela ne parvenait jusqu’à elle, comme si l’enclos lui-même retenait le son.
Elle ralentit sans s’en rendre compte, ses pas devenant plus prudents, presque hésitants, tandis que son regard se fixait sur la barrière de bois qui délimitait l’espace, consciente que quelque chose l’attendait sans savoir quoi.
Puis elle entra.
Le changement fut immédiat.
Tous les Chabourka levèrent la tête.
En même temps.
Le mouvement fut si parfaitement synchronisé qu’il en devenait irréel, presque artificiel, comme si une seule volonté les animait tous, et Lythra sentit son souffle se suspendre dans sa poitrine sans qu’elle puisse le contrôler.
Leurs quatre yeux, chacun, étaient tournés vers elle.
Pas de manière dispersée, pas avec la curiosité habituelle qu’ils manifestaient parfois, mais avec une précision troublante, une attention concentrée qui ne laissait aucune place au hasard, comme si chacun d’eux savait exactement où la regarder.
Elle resta immobile, incapable d’avancer ou de reculer, consciente de la tension qui s’installait sans comprendre son origine, et pendant un instant qui lui sembla s’étirer bien au-delà de sa durée réelle, rien ne se produisit.
Puis l’un d’eux bougea.
Lentement.
Un Chabourka qu’elle reconnaissait sans effort, celui dont la corne unique présentait une légère fissure à sa base, un défaut qui l’avait toujours rendu moins apte aux rituels et qui l’avait, sans qu’elle sache pourquoi, toujours rapproché d’elle.
Il s’avança.
Ses six pattes se déplaçant avec une fluidité presque silencieuse, écrasant à peine l’herbe humide, son corps se balançant légèrement au rythme de sa progression, tandis que ses quatre yeux restaient fixés sur elle avec une intensité croissante.
Lythra sentit une tension étrange se former dans sa poitrine, un mélange de crainte et de reconnaissance qu’elle ne parvenait pas à dissocier, comme si une partie d’elle voulait reculer tandis qu’une autre, plus profonde, refusait de rompre ce lien invisible.
Lorsqu’il s’arrêta à quelques pas d’elle, elle remarqua le mouvement de sa tête, ce léger abaissement qui ressemblait presque à une inclinaison, et une sensation familière, troublante, traversa son esprit.
Ce n’était pas de la peur.
Ce n’était pas de l’agressivité.
C’était autre chose.
Quelque chose qu’elle n’avait jamais su nommer.
Elle tendit la main sans réfléchir.
Le geste lui parut à la fois naturel et déplacé, comme s’il ne lui appartenait pas entièrement, et elle sentit les regards des autres Chabourka peser sur elle, immobiles, silencieux, témoins d’une scène qu’aucun d’eux ne semblait vouloir interrompre.
Lorsque ses doigts effleurèrent la surface rugueuse de la corne, un frisson la traversa immédiatement, plus intense que le précédent, plus précis, comme si le contact avait activé quelque chose qu’elle ignorait porter en elle.
Et pendant une fraction de seconde.
Elle sentit.
Pas une image.
Pas une pensée claire.
Mais une présence.
Plus proche.
Plus nette.
Comme si ce qui l’avait observée dans son rêve venait de réduire la distance.
Elle retira brusquement sa main, le souffle coupé, incapable de comprendre ce qui venait de se produire, tandis que le Chabourka restait immobile, son regard toujours fixé sur elle avec cette même intensité inexplicable.
Autour d’eux, les autres n’avaient pas bougé.
Le silence persistait.
Mais il n’était plus vide.
Et quelque part, dans un espace qu’elle ne pouvait ni voir ni atteindre, quelque chose venait de la reconnaître.
Le contact s’était rompu trop brusquement pour qu’elle puisse en comprendre l’origine, comme si le monde lui-même avait été interrompu au milieu d’un souffle, et Lythra resta un instant immobile, la main encore suspendue dans l’air, le cœur battant trop vite pour une situation qu’elle ne parvenait pas à nommer, consciente d’un vide soudain là où quelque chose, quelques secondes plus tôt, semblait presque tangible.
Puis un bruit éclata derrière elle.
Un éclat de rire, vif, incontrôlé, trop bruyant pour l’enclos silencieux, trop réel pour appartenir à ce moment suspendu, et avant même qu’elle ait le temps de se retourner, une voix familière s’éleva, moqueuse et chaude à la fois, brisant d’un coup la tension invisible qui s’était installée autour d’elle.
— Si tu pouvais voir ta tête, Lythra, tu jurerais avoir croisé un esprit.
Le sursaut fut immédiat, instinctif, son corps réagissant avant son esprit, et elle se retourna brusquement, le souffle court, découvrant les silhouettes de ses deux amis appuyées contre la barrière de bois, leurs expressions partagées entre amusement et curiosité, comme si rien d’anormal ne venait de se produire.
Le contraste fut si violent qu’il lui fallut un instant pour ajuster sa perception, pour accepter que le monde avait repris, que le silence s’était dissipé sans qu’elle ne s’en aperçoive, remplacé par des bruits simples, familiers, presque rassurants, le froissement de l’herbe sous les sabots, un souffle rauque, un mouvement léger dans l’enclos.
Elle cligna des yeux, cherchant inconsciemment à retrouver ce qu’elle venait de ressentir, mais déjà les détails s’effaçaient, les contours devenaient flous, comme si le souvenir lui-même refusait de se fixer, et lorsqu’elle tourna à nouveau le regard vers les Chabourka, quelque chose avait changé.
Ils n’étaient plus immobiles.
Plus silencieux.
Leurs mouvements avaient repris, irréguliers, naturels, certains broutant l’herbe humide, d’autres se déplaçant lentement, leurs regards dispersés, sans cette fixation troublante qu’ils avaient eue quelques instants auparavant, et le Chabourka à la corne fissurée, celui qui s’était approché d’elle, avait reculé de quelques pas, son attention désormais tournée ailleurs, comme si rien ne s’était passé.
Lythra resta un instant figée, le regard posé sur lui, incapable de décider si elle avait imaginé ce qui venait de se produire, ou si le monde autour d’elle s’était simplement refermé sur lui-même, effaçant toute trace de ce moment.
— Tu comptes rester plantée là toute la matinée ou tu vas nous dire ce que tu faisais ?
La seconde voix, plus douce mais teintée d’un amusement discret, la ramena pleinement à la réalité, et elle détourna enfin les yeux de l’enclos pour se concentrer sur ses amis, laissant les derniers fragments du malaise se dissoudre sans qu’elle puisse les retenir.
Ils avaient déjà franchi la barrière, leurs pas familiers écrasant l’herbe avec une assurance tranquille, et leur présence suffisait à remplir l’espace d’une énergie différente, plus légère, plus vivante, comme si leur simple arrivée avait suffi à rétablir un équilibre invisible.
— Rien, répondit-elle après un court silence, sa voix légèrement plus basse qu’elle ne l’aurait voulu, je vérifiais juste les bêtes.
Le premier leva un sourcil, clairement peu convaincu, son regard glissant brièvement vers les Chabourka avant de revenir vers elle avec une lueur malicieuse.
— Vérifier les bêtes, répéta-t-il, on dirait surtout que tu étais en train de leur raconter tes secrets.
Lythra esquissa un léger sourire, malgré elle, sentant la tension quitter progressivement ses épaules, comme si chaque mot échangé repoussait un peu plus loin ce qu’elle avait ressenti, sans pour autant l’effacer complètement.
— Et elles ont répondu ? ajouta l’autre en s’approchant davantage, son regard curieux cherchant à capter le sien.
Elle hésita une fraction de seconde, consciente de la réponse qui lui traversait l’esprit, consciente aussi de l’étrangeté qu’elle aurait si elle la prononçait à voix haute, et elle détourna légèrement le regard en haussant les épaules.
— Non, dit-elle simplement.
Le silence qui suivit fut bref, aussitôt remplacé par un souffle amusé, puis par un rire léger qui s’éleva sans retenue, balayant les derniers restes d’inconfort qui subsistaient encore dans l’air.
— Tant mieux, répondit le premier, parce que si elles commencent à parler, je préfère ne pas être là pour entendre ça.
Le ton était léger, volontairement exagéré, et Lythra sentit ses lèvres s’étirer davantage, cette fois sans effort, le naturel revenant peu à peu, comme si le simple fait d’être entourée de voix familières suffisait à réancrer ses pensées dans quelque chose de concret.
L’un d’eux se laissa tomber contre la barrière, croisant les bras avec un soupir théâtral, avant de reprendre d’un ton conspirateur.
— Tu sais qui j’ai croisé hier soir ?
Lythra leva les yeux vers lui, déjà prête à accueillir l’anecdote, consciente du changement de sujet, reconnaissante sans vraiment se l’avouer de cette transition vers quelque chose de simple, de banal, presque nécessaire après ce qu’elle venait de ressentir.
— Personne d’intéressant, j’imagine.
— Oh, détrompe-toi, répondit-il avec un sourire en coin, j’ai vu la femme de Brakar sortir de chez le vieux Relven, tard, très tard, et je ne pense pas qu’elle y était pour échanger des légumes.
Lythra laissa échapper un souffle amusé, sentant malgré elle une chaleur familière se répandre dans sa poitrine, cette légèreté propre aux conversations sans importance, celles qui n’exigent rien d’autre qu’un peu d’attention et un sourire partagé.
— Tu racontes n’importe quoi.
— Je te jure que non, renchérit l’autre en s’approchant à son tour, visiblement ravi d’alimenter l’histoire, elle avait même essayé de se cacher, mais tu sais comment elle marche, on l’entend arriver de l’autre côté du village.
— Et Relven, ajouta le premier, n’a pas ouvert sa porte depuis ce matin, ce qui est, si tu veux mon avis, très révélateur.
Lythra secoua légèrement la tête, amusée malgré elle, laissant leurs voix se superposer, leurs suppositions s’enchaîner, chacune plus improbable que la précédente, et elle sentit un rire lui échapper, discret d’abord, puis plus franc, comme si son corps lui-même accueillait ce retour à la normalité avec soulagement.
Autour d’eux, les Chabourka continuaient leurs mouvements habituels, indifférents à la conversation, leurs respirations redevenues audibles, leurs gestes familiers, et si Lythra porta une dernière fois son regard sur celui à la corne fissurée, elle n’y trouva rien d’autre qu’un animal occupé à brouter l’herbe, sans trace de l’attention troublante qu’il lui avait accordée quelques instants plus tôt.
Le rêve, lui aussi, s’effaçait.
Pas complètement.
Jamais complètement.
Mais suffisamment pour qu’elle puisse s’en détacher, pour qu’il devienne ce qu’il aurait dû être depuis le début, un fragment de nuit sans importance, un souvenir flou destiné à disparaître au fil des heures.
Et pourtant, quelque part, profondément enfoui sous les rires et les paroles échangées, une sensation persistait, ténue, presque imperceptible, comme une braise recouverte de cendre, prête à se raviver sans prévenir.
Mais pour l’instant, elle n’y pensa plus.
Elle écouta.
Elle répondit.
Et elle sourit.

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