Chapitre 2

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Le rire s’était installé naturellement, comme si rien n’avait jamais troublé le matin, comme si les silences qui avaient précédé s’étaient simplement dissous dans l’air froid de Zabaska, et Lythra se laissa porter par cette légèreté retrouvée, consciente que la présence de ses amis suffisait à réorganiser le monde autour d’elle, à lui rendre une forme plus stable, plus compréhensible, presque rassurante dans sa simplicité.

Ils étaient déjà tous là, ou presque, regroupés sans vraiment s’en rendre compte près de la barrière de l’enclos, leurs positions changeant au fil de la conversation sans qu’aucun ne cherche à s’imposer, comme si leur manière d’être ensemble s’était construite sans règles, au fil des années, dans une évidence silencieuse qui n’avait jamais eu besoin d’être expliquée.

Kael se tenait le plus proche d’elle, les bras croisés contre sa poitrine, son regard vert passant des Chabourka à Lythra avec cette attention discrète qui le définissait mieux que n’importe quel mot, comme s’il vérifiait sans en avoir l’air que tout allait bien, que rien ne dépassait, que rien ne menaçait cet équilibre fragile qu’il semblait toujours vouloir préserver.

À côté de lui, Ren s’appuyait contre la barrière avec une décontraction exagérée, ses cheveux blond foncé déjà en désordre, ses mains accompagnant chacun de ses mots comme s’il était incapable de parler sans les faire exister dans l’espace, sa voix animant la scène avec une facilité presque agaçante, mais toujours bienvenue.

Un peu plus loin, Edrin traçait distraitement des lignes dans la terre du bout de sa chaussure, son regard gris tourné vers l’horizon, comme si une partie de lui se trouvait déjà ailleurs, au-delà des champs, au-delà du village, et même lorsqu’il participait à la conversation, ses mots semblaient venir de cet autre endroit qu’il n’avait jamais quitté.

Torvan, lui, venait d’arriver, comme toujours un peu en retard, son pas légèrement déséquilibré trahissant l’effort qu’il faisait pour paraître intact, mais l’éraflure sur son avant-bras racontait une autre version, plus honnête, que personne ne manqua de remarquer.

— Qu’est-ce que t’as encore fait ? lança Ren avec un sourire trop large pour être innocent.

Torvan haussa les épaules, comme si la question ne valait pas vraiment la peine d’être posée, mais son menton se redressa légèrement.

— Rien de spécial, répondit-il, j’ai juste croisé Darek et ses cousins.

— Encore, souffla Vara, qui venait d’arriver sans bruit, les bras déjà croisés, ses yeux verts fixés sur lui avec un mélange d’amusement et de lucidité, comme si elle connaissait déjà la fin de l’histoire avant même qu’il ne la raconte.

— Et tu as encore essayé de leur prouver que tu étais plus fort, ajouta Edrin sans détourner le regard de l’horizon.

— Je leur ai prouvé, corrigea Torvan.

— Avec ça ? demanda Lythra en désignant la blessure, un sourire discret sur les lèvres.

Il hésita juste assez pour que Ren éclate déjà de rire.

— Disons que j’ai décidé d’arrêter avant qu’ils ne comprennent.

— Donc tu as perdu, conclut Kael calmement.

— J’ai choisi de partir.

— Après avoir été frappé.

— Stratégiquement.

Le rire qui suivit se répandit naturellement entre eux, et même Torvan finit par sourire, acceptant sans résistance la manière dont son récit se transformait, comme toujours, en quelque chose de plus grand, de plus ridicule, de plus vivant.

Puis un bruit au-dessus d’eux attira leur attention.

Un grincement léger, suivi d’un mouvement rapide.

Lythra leva les yeux en même temps que les autres, juste à temps pour voir Myra apparaître à la fenêtre, déjà penchée vers l’extérieur, sa main accrochée au rebord avec une assurance familière.

Sans attendre, elle se laissa tomber, ses pieds trouvant le sol avec une précision presque élégante, et elle se redressa immédiatement, repoussant une mèche de ses cheveux châtains avec un geste agacé.

— Encore punie ? lança Ren.

Elle leva les yeux vers lui, sans presser sa réponse.

— À ton avis.

— Qu’est-ce que t’as fait cette fois ? demanda Torvan.

Un court silence s’installa, juste assez pour que les autres s’en emparent.

— Elle a refusé d’obéir, dit Kael.

— Comme d’habitude, ajouta Edrin.

— Non, corrigea Vara, elle a obéi… mais mal.

— C’est pire.

— Elle a fait exprès, conclut Kael, plus doucement.

Myra croisa les bras, les observant sans nier, sans confirmer.

— Vous avez fini ?

— Pas encore, répondit Ren avec enthousiasme.

— Elle a essayé de partir, proposa Edrin.

— Sans prévenir.

— Sans permission.

— Sans plan.

— J’avais un plan, coupa Myra.

— Ah oui ?

— Partir.

Le rire fut plus doux cette fois, plus complice, et Lythra sentit quelque chose se détendre en elle en les regardant, en observant cette manière qu’ils avaient de transformer chaque tension en moment partagé.

— Tu finiras par y arriver, dit-elle doucement.

Edrin tourna légèrement la tête vers elle.

— Peut-être, répondit-il, mais pas tout seul.

Le silence qui suivit ne pesa pas, il s’installa simplement, rempli de ce qu’ils ne disaient pas.

Puis Vara se redressa.

— On bouge ?

Ils quittèrent l’enclos sans vraiment décider qui avait lancé le mouvement, leurs pas les menant naturellement vers le village, où la vie s’était déjà pleinement réveillée.

Les maisons de bois s’alignaient le long du chemin, leurs façades marquées par les années et le climat, certaines portes ouvertes laissant échapper des voix, des odeurs de pain chaud ou de légumes en train de cuire, tandis que des habitants traversaient les ruelles avec des gestes habituels, portant des outils, des paniers, échangeant quelques mots sans jamais vraiment s’arrêter.

Un enfant passa en courant, poursuivi par un autre, leurs rires éclatant dans l’air froid, et plus loin, une femme appelait quelqu’un depuis le seuil de sa maison, sa voix portant sans effort au-dessus du reste.

La terre sous leurs pieds était encore humide, légèrement collante, et Lythra sentit la texture familière à travers ses pas, l’irrégularité du sol, les pierres à éviter sans y penser, tout ce qui faisait de cet endroit un espace qu’elle connaissait sans avoir besoin de le regarder.

Selen les rejoignit à ce moment-là, apparaissant depuis une ruelle latérale, ses cheveux blonds captant la lumière naissante, son regard doux se posant successivement sur chacun d’eux.

— Vous êtes déjà tous là.

— Presque, répondit Ren, on attendait plus que toi pour que la journée devienne intéressante.

Elle esquissa un sourire, venant naturellement se placer près de Lythra, sa présence apaisante comme toujours.

— Et elle, demanda-t-elle en désignant Myra d’un mouvement de tête, elle est encore en guerre contre le monde ?

— Toujours, répondit Vara.

Le groupe continua d’avancer, leurs voix se mêlant à celles du village, leurs histoires s’entrecroisant avec celles des autres, et Lythra se laissa porter par ce mouvement, par cette vie simple, par cette chaleur discrète qui circulait entre eux.

Et pendant un instant, tout sembla parfaitement à sa place.

Mais quelque part, profondément enfoui sous les rires et les voix, quelque chose restait.

Silencieux.

Patient.

Et elle ne le regarda pas.

Pas encore.

Le chemin s’ouvrait devant eux dans une familiarité presque rassurante, une ligne de terre battue irrégulière qu’aucun d’eux n’avait jamais eu besoin d’apprendre à suivre, tant leurs corps en connaissaient déjà chaque creux, chaque pierre, chaque déviation imperceptible, et Lythra se laissa porter par ce mouvement collectif, par le simple fait d’avancer ensemble, entourée de voix, de gestes et de présences qui lui étaient plus familiers que ses propres pensées.

Zabaska s’éveillait pleinement autour d’eux, et ce qui, quelques instants plus tôt, n’était qu’un décor silencieux devenait peu à peu un espace habité, traversé de bruits et d’odeurs, de mouvements discrets et de voix qui s’appelaient d’une maison à l’autre, comme si le village tout entier reprenait son souffle en même temps.

Une porte claqua quelque part sur leur gauche, suivie d’un juron étouffé, et Ren tourna aussitôt la tête avec un intérêt évident, comme s’il était incapable de laisser passer le moindre détail sans s’y accrocher.

— Je parie que c’est encore Brakar, dit-il en ralentissant légèrement pour observer, il a cette manière de fermer les portes comme s’il voulait qu’on l’entende à l’autre bout du village.

— Ou comme s’il voulait casser quelque chose, répondit Vara sans même regarder dans la direction indiquée.

— Ça revient au même, ajouta Torvan.

Kael, lui, continua d’avancer sans commenter, son regard glissant brièvement vers les maisons avant de revenir sur le chemin, comme s’il enregistrait chaque élément sans ressentir le besoin de le transformer en parole.

Lythra inspira doucement, laissant les odeurs se mêler autour d’elle, le bois humide, la terre encore froide, et bientôt une autre, plus dense, plus présente, qui s’imposa sans effort.

Le pain.

Une odeur épaisse, chaude, légèrement amère.

Trop amère.

Ren s’arrêta net.

— Oh non.

Ils tournèrent tous la tête en même temps vers la petite maison d’angle, celle dont la fenêtre était déjà ouverte malgré l’heure, laissant s’échapper une fumée sombre qui montait lentement dans l’air froid, comme un signal évident que quelque chose n’avait pas été maîtrisé.

— Elle recommence, souffla Vara.

Une voix s’éleva à l’intérieur, forte, irritée, chargée d’une frustration qui semblait familière.

— Par tous les dieux, pas encore !

La porte s’ouvrit brusquement, laissant apparaître la boulangère, une femme aux épaules larges et aux mains encore couvertes de farine, qui tenait entre ses doigts un morceau de pain visiblement trop cuit, presque noir sur les bords.

— Ce n’est pas possible, marmonna-t-elle en observant le désastre, j’ai fait exactement comme hier.

— C’est peut-être ça le problème, répondit Ren sans la moindre hésitation.

Tous les regards se tournèrent vers lui.

La boulangère plissa les yeux.

— Tu veux dire quoi par là ?

— Que si ça a brûlé hier, peut-être qu’il fallait changer quelque chose aujourd’hui.

Un silence s’installa, bref, tendu, puis Vara leva les yeux au ciel.

— Ou peut-être qu’il ne fallait pas parler.

Torvan étouffa un rire, tandis que Kael posait déjà un regard discret sur Lythra, comme pour s’assurer qu’elle suivait encore, qu’elle était là, ancrée dans cet échange banal qui avait pourtant quelque chose d’étrangement réconfortant.

Selen s’approcha doucement de la femme, sans brusquerie, ses gestes calmes contrastant avec l’agitation ambiante.

— Vous avez laissé trop longtemps, dit-elle avec douceur, en observant le pain, la croûte est trop épaisse.

La boulangère la regarda un instant, son expression se détendant légèrement.

— Tu crois ?

— Oui… mais l’intérieur doit encore être bon.

Un silence.

Puis la femme soupira, moins dure.

— Entre.

Ren ouvrit déjà la bouche pour suivre.

— Pas toi, coupa-t-elle aussitôt.

Le rire éclata immédiatement, et même Lythra sentit ses lèvres s’étirer, la tension qu’elle n’avait pas entièrement identifiée se dissipant un peu plus à chaque échange, comme si ces moments simples suffisaient à la maintenir dans quelque chose de tangible.

Selen disparut à l’intérieur quelques instants, pendant que les autres restaient dehors, leurs regards glissant déjà vers autre chose, incapables de rester fixés longtemps sur un même point.

— Elle va encore revenir avec du pain pour nous, murmura Ren avec satisfaction.

— Elle ne te donne rien à toi, corrigea Vara.

— Elle me tolère.

— C’est déjà beaucoup.

Selen ressortit finalement avec un morceau de pain coupé, encore chaud malgré la croûte brûlée, et le tendit sans un mot.

Ren le prit immédiatement.

— Je savais que je venais pour une bonne raison.

— Tu ne viens jamais pour une bonne raison, répondit Kael.

Ils reprirent leur marche sans vraiment marquer de transition, leurs pas retrouvant le rythme naturel du groupe, et le village continua de se déployer autour d’eux, plus vivant à chaque instant.

Plus loin, les maisons s’espacèrent légèrement, laissant apparaître un espace plus dégagé où quelques habitants s’étaient déjà regroupés, leurs silhouettes formant une masse compacte dont les voix ne portaient pas clairement, mais dont l’énergie suffisait à attirer l’attention.

Kael ralentit légèrement.

Torvan aussi.

Ren, au contraire, se redressa avec intérêt.

— Ah.

Vara soupira.

— Évidemment.

Ils s’approchèrent.

Darek était là.

Adossé à un poteau de bois, entouré de deux autres garçons, leurs regards glissant immédiatement vers le groupe, et plus particulièrement vers Torvan, comme si la tension existait déjà avant même qu’aucun mot ne soit prononcé.

Le silence s’étira légèrement.

Pas assez pour être visible.

Mais assez pour être ressenti.

Torvan se redressa imperceptiblement, ses épaules se tendant, son regard se fixant sans détour sur celui de Darek, et Lythra sentit le changement dans l’air, cette manière subtile qu’avaient les choses de basculer sans bruit.

— Tu tiens encore debout, dit Darek finalement.

— Ça t’étonne ? répondit Torvan.

— Un peu.

Ren ouvrit déjà la bouche.

Vara lui lança un regard.

Il se tut.

Kael fit un pas.

À peine.

Mais suffisamment pour se placer légèrement entre eux.

— On n’a pas le temps, dit-il simplement.

Sa voix était calme.

Pas agressive.

Pas provocante.

Mais ferme.

Darek observa le groupe, son regard s’attardant un instant sur chacun, puis il haussa les épaules.

— Une autre fois.

Torvan ne répondit pas.

Mais son regard resta.

Quelques secondes de trop.

Puis ils avancèrent.

Et le bruit revint.

Comme si rien ne s’était passé.

Mais Lythra sentit encore la tension dans leurs corps, dans leurs silences, dans la manière dont chacun reprenait sa place sans vraiment relâcher complètement.

Le village continuait.

Et eux avec.

Ils laissèrent derrière eux le groupe sans se retourner, mais la présence de Darek ne disparut pas immédiatement. Elle resta un moment accrochée à eux, diffuse et persistante, comme une tension invisible qui refusait de se dissoudre complètement dans le mouvement du village, et Lythra sentit cette lourdeur s’étirer dans leurs silences, dans leurs pas, dans cette manière qu’ils avaient tous de reprendre leur route sans vraiment reprendre leur souffle.

Peu à peu, pourtant, Zabaska reprit sa place autour d’eux, non pas en effaçant ce qui venait de se produire, mais en le recouvrant, en l’absorbant dans la continuité de ses gestes habituels, dans les voix qui s’élevaient d’une maison à l’autre, dans les portes qui s’ouvraient, dans les pas qui croisaient les leurs sans s’arrêter, et leurs propres voix finirent par revenir, d’abord hésitantes, puis plus naturelles, comme si le groupe lui-même refusait de laisser le silence s’installer trop longtemps.

Ren fut le premier à rompre cette retenue.

  • Il a vraiment une tête à mériter qu’on lui renverse un seau d’eau sur le crâne, grommela-t-il en jetant un regard par-dessus son épaule.

Vara leva les yeux au ciel.

  • Toi, tu trouves que tout le monde mérite qu’on lui renverse un seau d’eau sur le crâne.
  • Pas tout le monde , protesta Ren.
  • Toi, par exemple, tu mérites mieux. Quelque chose de plus élaboré.
  • Tu vois, c’est exactement pour ça que personne ne te prend au sérieux.

Torvan souffla du nez, moitié amusé, moitié encore agacé.

  • Il se prend surtout pour quelqu’un qu’il n’est pas.

Kael, qui marchait un peu en avant, tourna légèrement la tête vers lui.

  • Laisse tomber.
  • J’ai rien dit, répondit Torvan, même si la raideur de ses épaules racontait tout autre chose.

Selen, qui s’était rapprochée de Lythra sans qu’elle s’en rende vraiment compte, effleura doucement son bras du bout des doigts.

  • Ça va ?

Lythra hocha la tête presque aussitôt, plus par réflexe que par réelle conviction.

  • Oui.

Selen ne la contredit pas, mais son regard resta sur elle un bref instant, suffisamment longtemps pour faire comprendre qu’elle n’était pas dupe.

À l’autre bout du groupe, Edrin avait relevé les yeux vers les champs qui s’étendaient au-delà des dernières maisons. Le vent y passait plus librement, courbant les herbes dans une même direction, et son regard gris semblait déjà s’y perdre.

  • Vous avez déjà remarqué , dit-il d’une voix plus basse que les autres, comme c’est différent, là-bas ?

Ren fronça les sourcils.

  • Différent comment ?

Edrin désigna vaguement l’horizon.

  • Plus loin. Plus grand. Comme si l’air lui-même n’était pas le même.
  • Tu veux dire vide, corrigea Vara.
  • Non, répondit Edrin sans se vexer. Pas vide. Juste… pas fermé.

Myra, qui marchait les bras croisés, leva légèrement le menton vers les champs.

  • Tu veux dire ailleurs.

Edrin esquissa un léger sourire.

  • Oui. Peut-être.

Lythra sentit quelque chose bouger en elle à cette idée, une vibration trop discrète pour être saisie, mais assez nette pour la troubler. Elle ne savait pas si c’était l’écho du rêve, le souvenir du matin, ou simplement cette façon qu’avait Edrin de parler du dehors comme d’une promesse.

  • Tu finiras par y aller , dit-elle finalement.

Edrin tourna la tête vers elle, un sourire à peine visible étirant ses lèvres.

  • Peut-être.

Ren poussa un soupir théâtral.

  • Très bien, mais alors on se met d’accord tout de suite, s’il y a un départ, je viens seulement si quelqu’un d’autre porte la nourriture.
  • Tu ne survivrais pas deux jours , lâcha Vara.
  • Deux jours ? Je survivrais une semaine entière.
  • En mangeant quoi ?

Ren réfléchit sérieusement.

  • Les réserves des autres.

Torvan laissa échapper un rire.

  • Pour une fois, c’est honnête.

Le groupe retrouva peu à peu son rythme, ses voix se superposant de nouveau, ses gestes redevenant familiers, et Lythra sentit la tension précédente s’éloigner légèrement, comme si elle se retirait sans disparaître complètement, laissant derrière elle une trace plus diffuse, un reste de malaise qu’elle n’aurait su nommer.

C’est à ce moment-là que son regard glissa vers l’enclos.

Au premier abord, rien n’avait vraiment changé. La clôture de bois grinçait légèrement sous le vent, l’herbe humide formait des touffes irrégulières au pied des piquets, et les Chabourka occupaient l’espace avec cette présence étrange qui leur appartenait, ni tout à fait docile, ni vraiment sauvage. Pourtant, quelque chose détonnait dans l’ensemble, quelque chose de minuscule, mais suffisamment déplacé pour retenir l’attention.

Ren ralentit le premier.

  • Attendez…

Les autres suivirent son regard et s’arrêtèrent presque en même temps.

L’un des Chabourka se tenait à quelques pas de la barrière, légèrement détaché du troupeau. Ses six pattes étaient ancrées dans la terre humide avec une stabilité presque dérangeante, sa tête inclinée d’une manière trop fixe pour être anodine, et surtout, il n’était pas attaché.

Torvan se redressa aussitôt.

  • Il s’est échappé.
  • Tu en es sûr ? demanda Selen.
  • Regarde-le , répondit-il. Il n’est pas à sa place.

Vara fronça légèrement les sourcils.

  • Ils sont toujours attachés quand ils sont près du chemin.

Ren plissa les yeux, comme si cela pouvait l’aider à mieux comprendre.

  • Peut-être que quelqu’un l’a mal fixé.

Kael fit un pas en avant, très léger, mais sa voix, lorsqu’il parla, imposa immédiatement le calme. « Ne bougez pas trop vite. »

Torvan tourna la tête vers lui.

  • Je peux le ramener.
  • Je sais, répondit Kael. Mais attends.

Il ne parlait jamais fort, et pourtant le groupe se tut sans discuter. Même Ren garda le silence, ce qui, à lui seul, suffisait à prouver que quelque chose dans l’instant méritait qu’on s’y attarde.

Le Chabourka leva alors la tête.

Ses quatre yeux se tournèrent vers eux.

Ou plutôt vers elle.

Lythra sentit immédiatement cette attention se poser sur elle avec une précision troublante, comme si la bête ne voyait rien d’autre, comme si tout le reste autour d’elle avait disparu. Une sensation étrange glissa le long de sa nuque, ni chaude ni froide, mais profondément familière, et son souffle se modifia sans qu’elle le décide.

  • Lythra ? murmura Selen.

Mais Lythra avait déjà avancé.

Elle n’aurait pas su dire pourquoi. Aucun mot ne s’était formé dans son esprit, aucun raisonnement clair n’avait précédé son geste, et pourtant ses pieds trouvèrent d’eux-mêmes le chemin dans la terre, la portant lentement vers la clôture, puis au-delà, tandis que derrière elle le groupe restait immobile.

  • Qu’est-ce qu’elle fait ? souffla Ren.
  • Rien de stupide, j’espère, répondit Vara, sans pour autant détourner les yeux.

Kael ne dit rien, mais Lythra sentit son attention, dense, stable, posée sur elle comme une protection silencieuse.

Le Chabourka ne recula pas. Il ne s’agita pas non plus. Au contraire, il resta là, parfaitement stable, comme s’il attendait, comme si ce mouvement avait toujours été destiné à se produire.

L’air sembla se resserrer autour d’elle à mesure qu’elle s’approchait, non pas au point de l’étouffer, mais d’une manière assez nette pour qu’elle en prenne conscience. Chaque pas lui donnait l’impression de traverser quelque chose d’invisible, une couche plus dense du monde, et le bruit du village derrière elle perdit légèrement de sa netteté.

  • Lythra , appela Torvan, plus bas cette fois, fais attention.

Elle ne répondit pas.

Le Chabourka inclina légèrement la tête. Sa corne unique capta un éclat pâle de lumière, et l’une de ses pattes se déplaça avec lenteur dans l’herbe, sans menace, sans nervosité.

Lythra tendit la main.

Le geste lui parut naturel au point d’en devenir inquiétant.

Derrière elle, Ren souffla presque sans bruit :

  • Par tous les dieux…

Ses doigts touchèrent la corne.

La sensation remonta aussitôt, plus nette que le matin, plus profonde aussi, comme si le contact avait ouvert une porte qui n’attendait qu’un geste pour céder. Ce n’était ni une image ni une voix, mais une conscience, une proximité si vive qu’elle en eut presque le vertige, la certitude brutale que quelque chose répondait de l’autre côté de ce simple toucher.

Elle retira lentement sa main, le cœur battant trop vite, et pendant une seconde le monde sembla vaciller autour d’elle, non pas au point de disparaître, mais assez pour lui donner l’impression qu’il existait autre chose, juste derrière, juste au-delà, quelque chose d’invisible et pourtant terriblement proche.

Le Chabourka souffla longuement, d’un souffle calme, presque apaisé, puis détourna la tête, comme si l’instant venait de se refermer de lui-même. Sans un bruit, il pivota sur ses six pattes et revint vers le reste du troupeau avec une docilité soudaine.

Le village reprit sa place d’un coup, les voix lointaines, le vent, les pas, tout ce qui, un instant plus tôt, avait semblé s’éloigner.

  • Qu’est-ce que c’était que ça ? demanda Ren, incapable de contenir plus longtemps sa stupeur.
  • Rien de normal, répondit Vara aussitôt.

Torvan s’avança de deux pas, regardant le Chabourka comme s’il espérait y lire une explication.

  • Il s’est calmé quand elle l’a touché.
  • Je l’ai vu aussi, dit Selen, sa voix douce trahissant pourtant une vraie inquiétude.

Kael finit par quitter Lythra des yeux pour regarder la bête, puis revint à elle avec une attention plus grave que d’ordinaire.

  • Tu vas bien ?

La question, simple, la ramena plus efficacement que tout le reste.

Lythra inspira et hocha légèrement la tête, même si elle n’était pas certaine que ce soit vrai.

  • Oui.

Ren la dévisagea.

  • Tu viens de faire en sorte qu’un Chabourka libre retourne à sa place comme s’il t’obéissait.
  • Il ne m’obéissait pas, répondit-elle.
  • Ah bon ? Parce que vu d’ici, ça y ressemblait beaucoup.

Vara observa encore l’enclos quelques instants avant de croiser les bras.

  • Peut-être qu’il n’était pas échappé. Peut-être qu’il attendait juste qu’elle passe.

Ren tourna vivement la tête vers elle.

  • Tu pouvais éviter de dire ça comme ça.
  • Pourquoi ? C’est exactement ce que ça avait l’air d’être.

Torvan se frotta la nuque.

  • J’aime pas ça.
  • Tu n’aimes rien de ce que tu ne comprends pas, lâcha Vara.
  • Et toi, tu aimes trop prétendre que tu comprends tout.

Edrin, qui n’avait encore rien dit, gardait les yeux fixés sur le Chabourka avec une intensité inhabituelle.

  • Ce n’était pas lui, murmura-t-il finalement.

Tous tournèrent la tête vers lui.

  • Qu’est-ce que tu veux dire ? demanda Lythra.

Il hésita, puis secoua légèrement la tête.

  • Rien. Juste… on aurait dit qu’il regardait autre chose à travers elle.

Un silence suivit ses mots, bref mais dense, et Lythra sentit une tension fine courir sous sa peau.

Ren fut le premier à le briser.

  • Très bien, c’est officiel, vous êtes tous devenus inquiétants. On devrait repartir avant que quelqu’un d’autre dise quelque chose d’encore pire.

Selen laissa échapper un souffle qui ressemblait à un rire discret.

  • Pour une fois, je suis d’accord avec lui.

Kael fit un léger mouvement de tête vers le chemin.

  • On y va.

Le groupe reprit sa marche, mais plus lentement qu’avant, comme si chacun emportait avec lui une partie de ce qui venait de se produire. Les voix revinrent, oui, mais avec un décalage, une prudence plus difficile à masquer, et Lythra, en quittant l’enclos, sentit que rien n’était tout à fait revenu à sa place.

Elle n’aurait pas su dire ce qui avait changé, ni pourquoi ce simple contact avait laissé une telle impression derrière lui, mais au moment où elle jeta un dernier regard au Chabourka, celui-ci relevait de nouveau légèrement la tête dans sa direction.

Cette fois, pourtant, elle détourna les yeux la première.

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