Chapitre 3

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Le groupe se dispersa sans qu’aucun d’eux n’ait réellement besoin de le décider, comme si la fin de leur marche s’imposait d’elle-même une fois revenus au cœur du village, chacun retrouvant naturellement une direction, une habitude, une tâche à reprendre dans le rythme ordinaire de Zabaska, et Lythra sentit ce moment glisser doucement, sans rupture ni heurt, comme une vague qui se retire sans laisser de trace visible, emportant avec elle les rires et les voix qui, quelques instants plus tôt encore, les avaient reliés les uns aux autres.

Ren fut le premier à s’éloigner, attiré par une voix qu’il reconnut aussitôt et qu’il rejoignit sans la moindre hésitation, déjà en train de parler avant même d’être arrivé à hauteur de son interlocuteur, tandis que Vara leva les yeux au ciel avec cette exaspération familière qui ne masquait jamais tout à fait son amusement avant de bifurquer dans une ruelle latérale, comme si elle refusait par principe de suivre le même chemin que lui, et Torvan resta un instant de plus, son regard passant de Lythra à Kael puis, presque malgré lui, vers l’enclos au loin, avant de hausser les épaules et de lâcher qu’il avait “quelque chose à finir”, sans préciser davantage, comme s’il préférait ne pas revenir sur ce qui s’était produit.

Selen posa une dernière fois sa main sur le bras de Lythra, un geste léger, presque imperceptible, mais chargé d’une douceur constante qui n’avait jamais besoin de mots pour exister, puis elle s’éloigna à son tour, sa silhouette se fondant rapidement dans le mouvement du village, tandis que Myra, après un bref regard vers la maison dont elle s’était échappée un peu plus tôt, prit la direction opposée avec cette assurance tranquille qui lui appartenait, et Edrin, enfin, tarda un peu plus longtemps que les autres, comme s’il hésitait encore entre rester et suivre une autre route, son regard une dernière fois posé vers l’horizon avant qu’il ne disparaisse lui aussi dans une ruelle plus étroite.

Et soudain, sans qu’aucun mot ne soit prononcé, ils ne furent plus que deux.

Kael ne bougea pas, et Lythra non plus, comme si ce moment suspendu ne leur appartenait pas tout à fait mais refusait malgré tout de les quitter, et même si le village continuait de vivre autour d’eux, avec ses voix, ses pas, ses portes qui s’ouvraient et se refermaient, quelque chose dans cet instant semblait légèrement décalé, comme si le monde poursuivait son cours sans les inclure complètement.

Kael fut le premier à rompre ce silence, sans brusquerie, sans insistance, simplement en posant sa voix dans l’espace qui s’était ouvert entre eux.

— Tu comptes rester là encore longtemps ?

Lythra haussa légèrement les épaules, sans vraiment chercher à donner du poids à sa réponse, son regard dérivant sans se fixer sur un point précis, comme si quelque chose en elle cherchait encore à se stabiliser.

— Je ne sais pas, répondit-elle doucement.

Kael ne commenta pas immédiatement, comme s’il acceptait cette réponse sans chercher à la prolonger, et le silence qui suivit ne pesa pas, il s’installa simplement, rempli de cette familiarité qui leur permettait d’exister côte à côte sans avoir besoin de combler chaque instant.

C’est alors que le regard de Lythra glissa presque malgré elle vers l’enclos.

Elle le vit immédiatement.

Le Chabourka ne se trouvait pas à sa place, non pas parce qu’il s’était éloigné du groupe, mais parce que quelque chose dans son immobilité détonnait avec le reste du troupeau, ses six pattes ancrées dans la terre humide avec une stabilité trop parfaite pour être anodine, sa tête légèrement inclinée, et surtout, ses quatre yeux tournés dans sa direction avec une intensité qui ne laissait aucune place au doute.

Il ne regardait pas dans sa direction.

Il la regardait elle.

Lythra sentit son souffle ralentir sans qu’elle en prenne la décision, comme si son corps reconnaissait ce regard avant même qu’elle ne le comprenne, et une sensation familière remonta en elle, plus nette que plus tôt, plus insistante aussi, comme un écho qui refusait désormais de s’effacer.

Kael remarqua le changement avant même qu’elle ne parle, son regard quittant un instant le chemin pour suivre la direction du sien, et il observa la bête avec cette attention calme qui le caractérisait, sans précipitation, sans jugement.

— Lythra ?

Sa voix la ramena légèrement à l’instant présent, mais elle ne détourna pas immédiatement les yeux.

— Tu le vois ? demanda-t-elle, presque à voix basse.

Kael hocha légèrement la tête, mais son regard restait différent, plus neutre, moins chargé de ce qu’elle ressentait.

— Oui, répondit-il.

Elle inspira lentement, consciente de la difficulté à mettre des mots sur ce qu’elle percevait.

— Il ne regarde pas comme les autres.

Kael resta silencieux quelques secondes, comme s’il pesait ce qu’il voyait et ce qu’elle disait, refusant d’en tirer une conclusion trop rapide.

— Les Chabourka sont étranges, dit-il finalement.

Lythra secoua légèrement la tête.

— Ce n’est pas ça.

Elle marqua une pause, cherchant les mots justes.

— Il me regarde.

Cette fois, Kael tourna légèrement la tête vers elle, son attention se déplaçant entièrement sur son visage.

— Tu en es sûre ?

Elle hésita à peine, puis hocha la tête.

— Oui.

Le silence qui suivit se fit plus dense, non pas lourd, mais chargé d’une réflexion qui ne cherchait pas à s’imposer, et lorsque Lythra reporta son regard vers l’enclos, le Chabourka n’avait pas bougé, pas d’un pas, pas d’un geste, et pourtant l’impression persistait, intacte, comme si le regard lui-même avait une présence.

Elle finit par détourner les yeux.

Et aussitôt, le monde reprit.

Les voix, le vent, les mouvements, tout revint à sa place avec une facilité presque dérangeante, comme si rien n’avait été interrompu.

Kael reprit la parole, cette fois avec plus de lenteur, comme s’il avançait avec précaution.

— Ce matin… avec le Chabourka.

Elle comprit immédiatement.

— Tu l’as vu, dit-elle.

— Oui.

Il ne détourna pas le regard.

— Il s’est calmé quand tu l’as touché.

Lythra inspira lentement, ses doigts se refermant légèrement sur eux-mêmes.

— Je ne l’ai pas calmé.

— Alors quoi ?

Elle secoua la tête.

— Je ne sais pas.

Kael resta immobile, son regard posé sur elle avec une attention plus profonde, comme s’il cherchait à comprendre ce qu’elle-même n’arrivait pas encore à saisir.

— Ça ne t’inquiète pas ? demanda-t-il.

La question resta suspendue un instant, et Lythra sentit le poids de sa propre réponse avant même de la formuler.

— Si.

Le mot sortit doucement, sans résistance.

Kael hocha légèrement la tête, sans jugement, sans surprise.

— D’accord.

Et dans cette simplicité, quelque chose se détendit en elle, comme si le fait de ne pas avoir à se justifier suffisait à alléger une partie de ce qu’elle ressentait.

Elle détourna légèrement le regard.

Et cette fois, ce ne fut pas un souvenir.

Ni une impression.

Mais une sensation nette.

Quelque chose.

Là.

Pas visible.

Pas audible.

Mais présent.

Elle se figea imperceptiblement.

Kael le remarqua immédiatement.

— Quoi ?

Elle secoua la tête.

— Rien.

Mais cette fois, elle savait que ce n’était pas vrai.

Et quelque part, derrière le monde qu’elle connaissait encore...

Quelque chose attendait.

Lythra resta encore quelques instants auprès de Kael après que leurs paroles se furent épuisées, non pas parce qu’il restait encore quelque chose à dire, mais parce que ni l’un ni l’autre ne semblaient pressés de rompre complètement ce calme un peu étrange qui s’était installé entre eux. Le village poursuivait pourtant son mouvement autour d’eux avec une indifférence tranquille, les portes continuaient de s’ouvrir et de se refermer, des voix s’appelaient d’une maison à l’autre, un chien aboya au loin avant d’être rabroué par une vieille femme dont le ton agacé fit rire deux enfants passant en courant, et tout cela aurait dû suffire à ramener Lythra entièrement dans le réel, à lisser ce qu’elle sentait encore sous sa peau, mais quelque chose persistait malgré le bruit, malgré la lumière plus franche du matin, malgré la chaleur simple de cette vie qu’elle connaissait par cœur.

Kael finit par jeter un regard vers la route qui montait en direction des maisons les plus hautes du village, puis revint à elle avec cette manière qu’il avait de ne jamais forcer les choses, de laisser les autres choisir sans les y pousser.

— Tu rentres ?

Lythra hocha légèrement la tête.

— Oui. Ma mère va finir par croire que je me suis perdue entre deux enclos.

Une ombre de sourire passa sur les lèvres de Kael.

— Ça ferait désordre.

— Un peu.

Il demeura encore une seconde, comme s’il hésitait à ajouter quelque chose, puis il secoua presque imperceptiblement la tête.

— Repose-toi un peu, dit-il finalement. Tu as l’air… fatiguée.

Elle aurait pu répondre qu’elle allait bien, comme elle l’avait déjà fait plus tôt, par habitude plus que par conviction, mais quelque chose dans son regard calme et attentif lui ôta l’envie de mentir.

— Peut-être, admit-elle.

— On se voit demain ?

— Oui.

Cette fois, il hocha la tête et s’éloigna sans se retourner, ses épaules larges se fondant peu à peu dans le va-et-vient du village, et Lythra le suivit du regard jusqu’à ce qu’il disparaisse derrière une maison basse aux volets encore entrouverts. Lorsqu’elle reprit sa marche, seule, le silence qui l’accompagnait n’avait rien de pesant, mais il lui parut plus dense qu’à l’ordinaire, comme si la journée, malgré sa clarté paisible, gardait quelque chose en réserve.

Le chemin vers sa maison longeait les dernières habitations avant de s’ouvrir légèrement sur une zone plus dégagée, où quelques jardins étroits s’étendaient derrière des barrières irrégulières. Les herbes y poussaient librement autour des rangées de légumes, et des rubans de tissu fanés noués aux piquets claquaient faiblement sous un vent trop discret pour être vraiment frais. À mesure qu’elle approchait, les odeurs lui devenaient plus familières, plus personnelles aussi, celle de la terre retournée derrière la maison, celle du bois coupé empilé contre le mur, et surtout celle, plus subtile, des plantes médicinales que sa mère faisait sécher sous l’auvent quand le temps le permettait.

La maison de ses parents n’avait rien d’imposant, mais elle avait cette solidité rassurante des bâtisses qui ont résisté à trop d’hivers pour sembler fragiles. Le bois sombre des murs portait les traces du temps, la porte grinçait toujours un peu malgré les tentatives répétées de son père pour y remédier, et le toit, couvert de plaques épaisses et irrégulières, retenait la chaleur plus efficacement qu’il n’en avait l’air. Derrière la maison s’étendaient un petit potager, une remise, et un coin de terrain où son père entreposait ses outils avec un ordre si méthodique que personne n’osait vraiment y toucher.

Quand elle entra, la chaleur plus douce de l’intérieur l’enveloppa aussitôt. Le foyer était allumé, pas assez pour chauffer toute la pièce, mais suffisamment pour y poser une présence stable, et la lumière passait à travers les vitres imparfaites en dessinant sur la table des taches pâles et mouvantes.

Sa mère se tenait près du plan de travail, occupée à couper des racines et des herbes avec une précision presque mécanique. Elle avait gardé une silhouette fine malgré les années de labeur, des gestes rapides, exacts, qui ne perdaient jamais de temps, et ses cheveux sombres, retenus en arrière, révélaient un visage aux traits tirés mais encore beaux, marqué moins par l’âge que par une fatigue ancienne qui semblait vivre en elle depuis toujours. Son regard, quand il se leva sur Lythra, fut bref, attentif, comme s’il vérifiait d’un coup d’œil plusieurs choses à la fois.

Son père, lui, était assis près de la fenêtre, un outil démonté entre les mains. Plus massif, plus silencieux, il occupait l’espace d’une manière tranquille, presque immobile, mais son immobilité n’était jamais vide. Chez lui, chaque geste avait un but, chaque mot une utilité, et même son silence semblait travaillé par quelque chose qu’il ne formulait pas. Ses cheveux grisonnaient aux tempes, sa barbe courte était plus claire qu’autrefois, et ses mains larges portaient les traces de toutes les années passées à réparer, bâtir, porter, maintenir.

Sa mère fut la première à parler.

— Te voilà enfin. Tu as passé toute la matinée dehors ?

— Pas toute la matinée.

— Presque, corrigea-t-elle en reposant sa lame.

Le ton n’était pas sévère, simplement familier, mais il portait cette nuance d’attention qui, chez elle, se cachait souvent derrière la remarque la plus simple.

Son père releva les yeux de ce qu’il tenait.

— Tout va bien ?

La question était courte, mais plus directe que celle de sa mère. Lythra sentit une part d’elle se tendre aussitôt, comme si elle craignait qu’ils perçoivent quelque chose qu’elle-même ne comprenait pas encore.

— Oui, répondit-elle, un peu trop vite peut-être. On a juste traîné dans le village.

Sa mère l’observa encore un instant, puis reprit son geste.

— Tant mieux, dit-elle. Ta tante et ta cousine arrivent dans une heure.

Lythra cligna des yeux.

— Aujourd’hui ?

— Tu l’avais oublié, dit son père avec une pointe presque imperceptible d’amusement.

— Non, mentit-elle sans conviction. J’avais juste… oublié que c’était aujourd’hui.

Sa mère soupira légèrement, mais sans véritable reproche.

— Ta tante ne va pas tarder, et si elle trouve la maison en désordre, elle trouvera aussi le moyen de nous le rappeler pendant tout le repas.

Cela arracha à Lythra un sourire plus sincère.

— Alors je vais éviter de lui donner une raison.

Elle les aida un moment, rangeant quelques affaires sur la table, ramenant deux couvertures pliées depuis le banc près du foyer, essuyant distraitement le rebord d’une étagère déjà propre. Les gestes simples l’apaisèrent un peu, suffisamment pour faire taire ce qui continuait de vibrer à l’arrière de son esprit, et lorsqu’il ne resta plus rien d’urgent à faire, elle monta dans sa chambre avec le sentiment rare d’avoir devant elle une heure sans tâche précise.

Sa chambre n’était pas grande, mais elle lui appartenait vraiment, et cette simple idée suffisait parfois à la rendre précieuse. Le lit contre le mur, la petite étagère de bois que son père lui avait fabriquée des années plus tôt, la caisse dans laquelle elle rangeait ses affaires les plus personnelles, la couverture un peu rêche pliée au pied du lit, tout cela formait un espace modeste mais familier, un lieu où le village, ses regards, ses attentes, semblaient parfois un peu plus loin.

Elle alla chercher, dans la caisse près de la fenêtre, le premier tome d’une vieille saga de fantasy qu’elle relisait régulièrement depuis plusieurs années. Le cuir de la couverture avait été usé par le temps et les manipulations, les coins étaient émoussés, certaines pages s’étaient légèrement gondolées à force d’avoir été tournées trop vite, mais le plaisir qu’elle éprouvait à y replonger restait intact. Elle s’installa près de la fenêtre, là où la lumière suffisait encore, et ouvrit le livre à un passage qu’elle connaissait déjà presque par cœur, celui où l’héroïne quittait pour la première fois son village pour suivre un chevalier qu’elle n’avait aucune raison de croire.

Les mots eurent d’abord l’effet attendu, ils l’emportèrent doucement ailleurs, dans une forêt étrangère, sous un ciel qu’elle n’avait jamais vu, auprès de personnages dont elle connaissait pourtant chaque hésitation, chaque peur, chaque mouvement. Elle se laissa glisser dans cette lecture avec une facilité reconnaissante, retrouvant cette sensation particulière qu’elle éprouvait chaque fois, celle d’habiter brièvement un autre monde sans quitter sa chambre.

Puis sa nuque se mit à picoter.

Ce ne fut d’abord qu’une gêne légère, un fourmillement diffus qu’elle ignora sans même relever les yeux de sa page, mais la sensation persista, puis se renforça un peu, devenant plus précise, comme si une zone de peau s’éveillait brusquement sous ses cheveux. Lythra porta distraitement la main à l’arrière de son cou, frotta légèrement l’endroit, puis reprit sa lecture, persuadée que cela passerait.

Ce ne fut pas le cas.

Le picotement devint plus marqué, pas douloureux, mais assez insistant pour défaire sa concentration mot après mot, et après quelques minutes elle referma le livre avec un soupir contenu. Ce n’était probablement rien, une irritation due au froid du matin ou à une plante qu’elle avait frôlée plus tôt, mais la sensation l’agaçait par sa persistance.

Elle se leva, traversa sa chambre puis redescendit chercher le petit pot de crème que sa mère gardait sur une étagère de la pièce commune, un mélange épais d’herbes et d’huiles qu’elle utilisait pour les irritations, les griffures légères et les peaux trop sèches. Sa mère leva brièvement les yeux quand elle le prit.

— Qu’est-ce que tu as ?

— Rien, répondit Lythra. Ça me pique un peu à la nuque.

Sa mère fronça légèrement les sourcils.

— Montre.

Lythra hésita, puis se pencha légèrement. Sa mère écarta ses cheveux du bout des doigts, son geste précis mais un peu plus lent qu’à l’ordinaire.

— Je ne vois rien, dit-elle au bout de quelques secondes. Peut-être une irritation.

— C’est ce que je me disais.

— Mets-en quand même.

Lythra remonta avec le pot, s’assit de nouveau près de la fenêtre, et appliqua la crème à l’endroit sensible du bout des doigts. Le contact frais lui procura un soulagement immédiat, simple, presque rassurant, et elle attendit quelques instants avant de reprendre son livre. Cette fois, la lecture l’emporta plus complètement, ou du moins assez pour que le reste du monde s’efface pendant une demi-heure, jusqu’à ce que les voix venant d’en bas, plus nombreuses et plus fortes, lui indiquent que sa tante et sa cousine venaient d’arriver.

Elle referma son roman, le posa sur le lit et descendit.

Sa tante emplissait déjà l’entrée de sa présence avant même qu’on ne la voie vraiment. Elvara avait cette manière d’occuper l’espace sans effort, une énergie constante dans chacun de ses gestes, une voix naturellement plus forte que celle des autres, même lorsqu’elle croyait parler bas, et un regard vif qui semblait toujours chercher quelque chose à commenter, à comprendre ou à juger avec cette franchise qui la caractérisait. Son sourire était franc, presque envahissant, et ses bras se refermaient sans hésitation autour de ceux qu’elle retrouvait, comme si chaque rencontre devait être marquée physiquement.

Sa cousine, Nelya, se tenait un peu en retrait, sans véritable timidité, mais avec cette prudence naturelle des enfants qui observent avant de s’engager complètement. Ses cheveux clairs, attachés à la hâte, laissaient s’échapper quelques mèches fines qui encadraient son visage encore rond, et ses yeux, grands et attentifs, semblaient absorber chaque détail avec une curiosité silencieuse.

— Enfin, te voilà, lança Elvara en apercevant Lythra. J’allais finir par croire que tu te cachais.

— Je lisais, répondit Lythra.

— Évidemment. Toujours avec un livre.

La remarque n’avait rien de méchant, simplement cette légèreté un peu moqueuse qu’Elvara appliquait à tout, et Nelya, elle, s’approcha davantage, attirée par le sujet avec un intérêt immédiat.

— Tu lisais quoi ? demanda-t-elle.

Lythra s’accroupit légèrement pour se mettre à sa hauteur.

— Le premier tome de la saga dont je t’ai parlé la dernière fois.

— Celle avec la fille qui ment au chevalier ?

Un sourire étira les lèvres de Lythra.

— Oui, celle-là.

Plus tard, autour de la table, la conversation dériva naturellement, comme elle le faisait toujours lorsque Elvara était présente, passant d’un sujet à l’autre sans transition réelle, chaque idée en appelant une autre, et le simple fait qu’elle parle suffisait à donner du mouvement à la pièce.

— Dans trois jours déjà, dit Elvara en secouant la tête. On dirait que l’hiver approche à peine, et pourtant on y est presque.

Son père acquiesça lentement.

— Le temps passe vite.

— Trop vite, ajouta sa mère.

Nelya leva les yeux vers les adultes.

— On pourra venir voir ?

Elvara eut un petit souffle.

— Voir de loin, peut-être.

— Je veux voir les rubans aux cornes, pas le reste.

— Tant mieux, répondit sa mère.

Un court silence suivit, léger mais réel, comme souvent lorsque le rituel était évoqué, puis Elvara reprit, essuyant ses mains sur un linge avant de poser son regard sur Lythra avec une attention plus précise.

— Et toi, alors, qu’est-ce que tu comptes faire ?

Lythra releva légèrement la tête.

— Faire de quoi ?

— De ta vie, voyons.

Le ton n’était pas agressif, mais direct, comme toujours avec Elvara, qui n’avait jamais aimé tourner autour des choses.

— J’ai encore le temps, répondit Lythra.

— Bien sûr que tu as encore le temps, reprit sa tante, mais ce n’est pas une raison pour ne jamais y penser. Tu ne vas pas rester éternellement à lire près d’une fenêtre et à traîner avec tes amis.

Nelya intervint aussitôt, sérieuse.

— Moi, je veux lire près d’une fenêtre.

Un léger rire circula autour de la table, et la tension se relâcha à peine, juste assez pour ne pas s’installer complètement.

— Et toi, Nelya, qu’est-ce que tu veux faire ? demanda Lythra, cherchant instinctivement à détourner un peu l’attention.

La petite réfléchit avec une intensité appliquée.

— Quelque chose avec des chevaux… ou des fleurs… ou les deux.

— Voilà un projet très précis, dit son père calmement.

— C’est déjà plus précis que ta fille, répondit Elvara sans détour, même si son ton s’était légèrement adouci.

Sa mère releva les yeux, cette fois.

— Elle n’a pas besoin de décider ce soir.

— Je ne lui demande pas de décider ce soir, répondit Elvara, simplement d’y penser sérieusement. Elle n’est plus une enfant.

Le regard de Lythra glissa brièvement vers son père, qui resta silencieux, comme s’il choisissait volontairement de ne pas intervenir trop tôt, puis vers sa mère, dont l’attention s’était déjà reportée sur la table, mais dont les gestes avaient ralenti.

— J’y pense, dit Lythra, sans être certaine de dire complètement vrai.

Elvara la fixa un instant, puis hocha légèrement la tête.

— Bien. Parce que tu n’es pas comme les autres, ajouta-t-elle, comme si cela allait de soi. Tu observes trop, tu réfléchis trop, et même quand tu fais semblant de ne pas t’en rendre compte, ça se voit. Ça finira forcément par te mener quelque part.

La phrase resta en suspens quelques secondes, comme si personne ne savait vraiment comment y répondre, et Lythra sentit quelque chose se resserrer légèrement en elle, sans douleur, mais avec cette impression étrange d’être regardée d’une manière qu’elle ne maîtrisait pas complètement.

Nelya, qui ne percevait pas cette nuance, reprit aussitôt la parole.

— Moi, je trouve que Lythra pourrait raconter des histoires.

Cette fois, le sourire de sa mère fut plus visible.

— C’est une idée.

— Elle pourrait faire les deux, dit son père, travailler et raconter des histoires.

— Comme tout le monde, conclut Elvara avec un léger soupir amusé.

La conversation dériva ensuite vers des sujets plus légers, vers le jeu qu’ils sortirent après le repas, vers des histoires de voisinage, des souvenirs racontés et déformés, et la pièce se remplit à nouveau de rires, de protestations et de remarques lancées trop vite, jusqu’à ce que la soirée glisse doucement vers quelque chose de plus calme.

Et plus tard, dans la chambre :

Nelya, installée près de Lythra, s’enthousiasmait pour tout avec une énergie qui semblait inépuisable, se penchant trop près du plateau de jeu un peu plus tôt, oubliant ses propres tours, posant des questions qui s’enchaînaient sans attendre de réponse complète, et maintenant encore, sous la couverture, elle continuait de parler à voix basse, comme si le simple fait d’être là suffisait à prolonger la journée.

— Tu me montreras ton livre demain ? murmura-t-elle.

— Oui, répondit doucement Lythra.

— Et tu me raconteras la suite ?

— Si tu t’endors.

— Je suis déjà presque endormie.

Lythra esquissa un sourire dans l’obscurité.

— Menteuse.

Un petit rire étouffé lui répondit, puis le silence revint peu à peu, porté par la respiration régulière de Nelya, qui s’endormit sans lutter davantage, laissant derrière elle une présence apaisante, simple, ancrée.

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