Chapitre 4

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La nuit s’était installée sans bruit sur la maison, avec cette douceur trompeuse des heures tardives où tout semble enfin à sa place, les voix éteintes, les pas tus, les murs eux-mêmes paraissant retenir leur souffle, et Lythra s’était laissée glisser dans le sommeil avec plus de facilité qu’elle ne l’aurait cru, bercée malgré elle par la respiration régulière de Nelya tout près d’elle, par la chaleur partagée sous les couvertures et par l’épuisement léger que laissait une journée trop pleine pour être réellement repensée avant de s’abandonner au repos.

Elle ne sut pas à quel moment exact le rêve commença, car il n’y eut pas de transition, pas de glissement progressif du réel vers autre chose, mais une rupture silencieuse, presque invisible, comme si le monde s’était retiré d’un seul coup derrière elle, et lorsqu’elle prit conscience de sa présence dans cet endroit, elle y était déjà depuis longtemps, avec cette certitude dérangeante de ne pas être arrivée quelque part mais d’y avoir toujours existé.

Le noir l’entourait entièrement, un noir dense, profond, sans limite ni contour, qui ne recouvrait pas l’espace mais le constituait, comme si toute chose avait été effacée pour ne laisser que cette matière vide, infinie, et dans cette immensité sans repère, seul le sol subsistait sous ses pieds, une surface lisse et irréelle, semblable à du verre parfaitement poli, qui s’étendait à perte de vue tout en donnant l’impression de ne reposer sur rien.

Sous cette surface, ou peut-être en elle, quelque chose bougeait.

Lythra baissa lentement les yeux, attirée malgré elle par cette présence diffuse, et ce qu’elle vit lui arracha un frisson qu’elle ne comprit pas immédiatement, car l’eau qui ondulait sous le verre n’était pas l’eau qu’elle connaissait, elle n’avait ni reflet du ciel, ni courant visible, ni profondeur définie, mais une lenteur organique, une densité presque vivante, comme si elle respirait à travers la matière qui la contenait, comme si elle attendait.

Son propre reflet y apparut alors, tremblé, légèrement déformé, comme capturé sous une surface qui refusait de lui renvoyer une image stable, et lorsqu’elle leva la main, le geste se reproduisit en dessous avec une infime latence, un retard presque imperceptible mais suffisant pour briser l’évidence, pour faire naître en elle cette sensation immédiate que quelque chose n’était pas à sa place.

C’est à cet instant que la voix surgit, sans origine, sans direction, comme si elle s’élevait directement du noir lui-même, grave, lente, enveloppante, et pourtant si proche qu’elle sembla se déposer contre sa peau plutôt que résonner dans l’air, et les mots, lorsqu’ils se formèrent, glissèrent autour d’elle avant de la traverser, porteurs d’une présence qui n’avait rien d’humain.

« Tu es enfin là… »

Lythra se figea, son souffle se suspendant dans sa poitrine alors que son cœur accélérait brutalement, et sans même s’en rendre compte, elle chercha autour d’elle une origine, un point d’ancrage, quelque chose qui pourrait donner un sens à cette voix, mais le noir resta immuable, impénétrable, indifférent à sa panique naissante.

« Tu as mis du temps… » poursuivit la voix, toujours avec cette lenteur presque patiente, comme si chaque mot existait indépendamment de sa réaction, comme si sa présence n’était qu’un détail dans quelque chose de beaucoup plus vaste.

— Qui est là ? tenta-t-elle, sa propre voix lui paraissant étrangère, trop faible, trop mince pour exister réellement dans cet espace.

La voix ne répondit pas à sa question, du moins pas de la manière qu’elle attendait, et continua, implacable, comme si elle suivait un fil que rien ne pouvait interrompre.

« Tu regardes… mais tu ne vois pas encore… »

Un frisson remonta le long de sa nuque, plus précis, plus ancré que tout ce qu’elle avait ressenti jusque-là, et Lythra porta instinctivement la main à cet endroit, comme pour vérifier que quelque chose ne s’y trouvait pas réellement, mais il n’y avait rien, seulement cette sensation persistante, brûlante, presque vivante.

— Montre-toi… murmura-t-elle, plus pour elle-même que pour la voix.

« Tu es déjà assez proche… »

Les mots glissèrent autour d’elle avec une douceur inquiétante, et c’est à cet instant qu’elle sentit le sol changer sous ses pieds, non pas d’un coup, mais progressivement, comme si la surface se dérobait lentement sans jamais se briser, comme si la matière elle-même décidait de céder.

Elle tenta de reculer.

Son pied glissa.

Son équilibre céda.

Et lorsqu’elle tomba à genoux, le choc n’eut pas lieu.

Son genou s’enfonça.

Pas dans une matière solide.

Pas dans une eau libre.

Mais dans quelque chose d’entre les deux, une surface qui acceptait son poids sans résistance, qui s’ouvrait sous elle comme une membrane vivante, et la sensation lui arracha un souffle brutal, mêlé de surprise et de peur.

Ses mains se posèrent au sol pour la soutenir.

Elles s’enfoncèrent à leur tour.

La froideur remonta immédiatement le long de ses paumes, non pas humide mais dense, comme une présence qui glisserait sous sa peau, et Lythra tenta de se redresser, de retirer ses mains, mais plus elle tirait, plus la surface semblait céder, se refermer autour d’elle, l’attirer.

« Ne lutte pas… »

La voix était plus proche maintenant, si proche qu’elle semblait vibrer dans son propre corps, et une panique plus brutale monta en elle, coupant sa respiration, accélérant son cœur jusqu’à l’étourdir.

— Non… non…

Elle tira de toutes ses forces.

Son autre genou céda à son tour.

S’enfonça.

Plus profondément.

Le sol ondulait autour d’elle, vivant, mouvant, et lorsqu’elle baissa les yeux, son reflet était toujours là, mais il ne bougeait plus comme elle, il la regardait, simplement, avec une fixité impossible, comme s’il existait indépendamment de ses gestes.

« Tu es déjà à moi… »

— Qui êtes-vous ? cria-t-elle, la voix brisée par la peur.

Un silence infime suivit.

Puis la réponse vint, plus lente encore, plus lourde, comme si elle devait traverser quelque chose de trop ancien pour être dit simplement.

« Ce que tu es… »

Le noir sembla se resserrer autour d’elle, non pas en se refermant, mais en devenant plus dense, plus présent, comme une pression invisible contre sa peau, et Lythra tenta encore de se dégager, de ramener ses bras vers elle, mais la surface l’avalait maintenant jusqu’aux poignets, jusqu’aux genoux, la retenant sans violence mais sans possibilité de fuite.

« Regarde… »

Elle ne voulait pas.

Mais ses yeux descendirent malgré elle.

Le reflet souriait.

Pas comme elle.

Pas avec elle.

Mais à elle.

Un sourire trop lent.

Trop conscient.

Et ce fut cela qui la brisa.

Elle se débattit, tira, cria sans vraiment s’entendre, sentant la matière vivante céder encore sous elle, l’engloutir davantage, et la voix, partout autour, en elle, poursuivit son murmure implacable.

« Reviens… »

Le mot résonna.

Se répéta.

« Reviens à moi… »

Elle ouvrit la bouche pour hurler.

Et se réveilla.

Lythra se redressa d’un coup, le souffle arraché, comme si elle venait d’émerger d’une eau trop profonde, ses mains agrippant la couverture avec une force incontrôlée, son cœur battant violemment dans sa poitrine, trop vite, trop fort, tandis que la réalité revenait par fragments, la chambre, l’obscurité, la respiration paisible de Nelya à ses côtés.

Sa peau était couverte de sueur, froide, collante, et malgré cela un frisson continuait de la traverser, comme si une partie d’elle était restée là-bas, dans ce noir, sur cette surface vivante, avec cette voix qui n’avait jamais cessé.

Elle porta lentement une main à sa nuque.

La chaleur y était intense.

Presque brûlante.

Et dans le silence retrouvé, alors qu’elle tentait de calmer sa respiration, une pensée s’imposa, plus instinctive que consciente, une certitude qu’elle n’aurait pas su expliquer.

Ce n’était pas un rêve.

Pas entièrement.

Le réveil ne fut ni brutal ni réellement paisible, comme si le sommeil l’avait relâchée trop tôt sans jamais la libérer complètement, laissant derrière lui une sensation diffuse, difficile à nommer, quelque chose qui persistait sans forme claire, et lorsque Lythra ouvrit les yeux, il lui fallut plusieurs secondes pour reconnaître pleinement la chambre, pour replacer les contours familiers du plafond, la lumière pâle filtrant à travers la fenêtre et la masse tranquille de la couverture remontée jusqu’à son épaule, comme si le monde mettait un léger retard à revenir vers elle.

Elle resta immobile plus longtemps qu’elle ne l’aurait fait d’ordinaire, consciente de son propre corps avec une précision inhabituelle, non pas douloureuse ni réellement fatiguée, mais ralentie, comme si chaque mouvement devait être précédé d’une intention claire, comme si quelque chose en elle hésitait encore à reprendre sa place, et cette simple impression suffit à la maintenir allongée, le regard perdu sans réellement se fixer, tandis qu’à côté d’elle, Nelya dormait encore profondément, tournée vers le mur, une main glissée sous sa joue, ses cheveux clairs étalés en désordre sur l’oreiller, et la régularité de sa respiration formait une présence stable, presque rassurante, qui ancrava doucement Lythra dans quelque chose de plus réel.

Elle inspira lentement, laissant l’air entrer avec une attention presque excessive, comme si elle devait vérifier que chaque sensation existait encore correctement, puis tenta de retrouver le rêve, non pas comme une suite d’images, mais comme une impression, une trace, quelque chose qui aurait dû être là, juste derrière ses pensées, et pourtant, plus elle cherchait à s’en approcher, plus cela lui échappait, comme si le souvenir refusait de se laisser saisir, glissant hors de portée au moment même où elle croyait l’atteindre.

Il ne restait qu’un vide.

Pas inquiétant.

Pas encore.

Juste… absent.

Sa nuque la tira brusquement de cette tentative.

La sensation n’était pas douloureuse, mais suffisamment nette pour s’imposer, un picotement précis, plus ancré que la veille, comme si la zone elle-même avait été réveillée avant le reste de son corps, et Lythra porta instinctivement la main à l’arrière de son cou, ses doigts rencontrant une peau simplement tiède, légèrement sensible, sans trace visible, sans rien qui justifie vraiment cette insistance.

Elle frotta doucement, puis insista un peu plus longtemps qu’il n’aurait été nécessaire.

— Ça pique encore ?

La voix de Nelya s’éleva à côté d’elle, encore voilée de sommeil, mais déjà attentive, et Lythra tourna la tête pour croiser son regard à moitié ouvert, cette curiosité intacte qui semblait toujours revenir avant même que la fatigue ne disparaisse complètement.

— Un peu, répondit-elle, ce n’est rien.

Nelya se redressa légèrement, s’étira longuement, ses bras s’élevant au-dessus de sa tête dans un mouvement désordonné, avant de retomber contre l’oreiller avec un soupir satisfait.

— Tu t’es grattée cette nuit, ajouta-t-elle, comme si elle n’était pas certaine de ce qu’elle disait mais qu’elle trouvait important de le mentionner quand même.

Lythra fronça légèrement les sourcils.

— Tu es sûre ?

— Je crois… j’ai ouvert les yeux et tu bougeais.

Elle haussa les épaules, déjà prête à abandonner le sujet, comme si l’information n’avait pas plus de poids que cela dans son esprit.

— Tu fais souvent ça ?

— Non, répondit Lythra, un peu trop rapidement pour que cela lui paraisse complètement naturel, même à elle-même.

Nelya ne releva pas, préférant tirer la couverture contre elle pour récupérer un peu de chaleur.

— Moi je parle dans mon sommeil, ajouta-t-elle avec sérieux, maman dit que je raconte n’importe quoi, mais moi je me souviens jamais.

Un léger sourire passa sur les lèvres de Lythra.

— Ça ne m’étonne pas.

— Hé.

Leur échange se perdit dans une simplicité presque rassurante, et pendant quelques secondes, tout sembla parfaitement normal, comme si la journée allait simplement reprendre son cours sans rien laisser paraître de ce qui avait précédé.

Lythra se redressa finalement, laissant la couverture glisser le long de ses jambes, ses pieds rencontrant le sol froid de la chambre, et cette sensation, pourtant familière, lui parut légèrement différente, non pas plus froide, non pas plus vive, mais décalée, comme si elle arrivait une fraction de seconde trop tard, comme si son corps enregistrait le contact après coup plutôt qu’au moment même.

Elle resta immobile une seconde.

Puis se leva complètement, chassant cette impression d’un simple mouvement d’épaules, passant une main dans ses cheveux avant de se diriger vers la porte, tandis que Nelya la suivait déjà, plus vive, plus ancrée, comme si rien ne la retenait ailleurs.

— Elles sont déjà réveillées ? demanda la petite en ajustant sa tunique.

— Probablement.

— Ta tante fait toujours du bruit le matin.

— Oui.

— Beaucoup de bruit.

— Oui.

Nelya hocha la tête avec satisfaction, comme si cela confirmait quelque chose d’important, et elles descendirent ensemble, rejoignant la pièce principale où la voix d’Elvara dominait déjà l’espace, accompagnée du bruit de vaisselle déplacée, de bois frotté et de gestes trop amples pour être discrets.

— Enfin debout, lança-t-elle en les voyant apparaître, j’allais monter vous chercher.

— On arrivait, répondit Lythra.

— Tu aurais pu te lever plus tôt, ajouta Elvara, mais sans réelle dureté, simplement avec cette franchise directe qui lui appartenait.

Sa mère se tenait près du plan de travail, concentrée sur ses gestes précis, coupant, mélangeant, disposant les aliments avec une régularité presque apaisante, tandis que son père, installé près de la fenêtre, observait sans intervenir, comme à son habitude, son regard passant parfois de l’extérieur à l’intérieur comme s’il notait silencieusement chaque détail.

Nelya s’installa aussitôt à table.

— J’ai faim.

— Comme toujours, répondit Elvara.

Le repas s’organisa rapidement, chacun trouvant sa place sans effort, et Lythra se laissa porter par la routine, par les gestes simples, par le bruit des ustensiles, par la chaleur du pain et des boissons, mais à plusieurs reprises, elle sentit son esprit glisser légèrement, perdre le fil d’une phrase, rattraper une réponse avec un infime retard, comme si quelque chose en elle fonctionnait encore à un rythme différent.

— Tu comptes sortir aujourd’hui ? demanda Elvara en posant les yeux sur elle.

Lythra releva légèrement la tête.

— Oui… répondit-elle, après une seconde de trop.

Elvara pencha légèrement la tête.

— Tu es encore à moitié endormie ?

— Un peu.

— Va prendre l’air, ça ira mieux.

— C’est prévu.

Le regard de sa mère passa brièvement sur elle, discret mais attentif, puis se détourna, comme si elle notait quelque chose sans vouloir le formuler.

Après le repas, Lythra proposa à Nelya de sortir, et la petite accepta immédiatement, ravie de quitter la maison, et dès qu’elles franchirent la porte, l’air extérieur sembla alléger légèrement la sensation étrange qui persistait en elle, comme si le mouvement, le bruit, la lumière suffisaient à recouvrir ce qui restait encore trop diffus pour être compris.

Elles marchèrent sans but précis, suivant les chemins familiers, croisant quelques habitants qui saluèrent distraitement, échangeant des mots simples, des gestes habituels, et pendant un moment, Lythra parvint presque à oublier complètement cette impression de décalage.

Puis elles passèrent près des enclos.

Elle ne chercha pas à regarder.

Mais son regard y revint.

Presque malgré elle.

Un Chabourka se tenait là.

Immobile.

Elle le vit.

Détourna les yeux.

Continua d’avancer.

Puis regarda à nouveau.

La bête broutait tranquillement.

Rien d’anormal.

Rien qui mérite qu’elle s’y attarde.

— Ils sont bizarres, dit Nelya.

— Qui ?

— Les Chabourka.

— Ils ont toujours été comme ça.

— Non…

La petite plissa légèrement les yeux, comme si elle cherchait à comprendre ce qu’elle ressentait.

— Celui-là.

Lythra suivit son geste.

Le même.

Ou peut-être pas.

Elle ne sut pas.

— Il regarde, ajouta Nelya, mais pas comme les autres.

Lythra esquissa un léger sourire, plus pour elle-même que pour répondre.

— Tu imagines.

— Peut-être.

Nelya haussa les épaules.

Et elles continuèrent.

Mais cette fois, Lythra ne se retourna pas.

Et pourtant, pendant quelques secondes encore, elle eut la sensation très nette de ne pas être entièrement seule à marcher.

Elles continuèrent de marcher sans vraiment se presser, laissant le village se déployer autour d’elles avec cette familiarité tranquille des lieux que l’on ne regarde plus vraiment, tant ils appartiennent déjà au corps, et pourtant, pour Lythra, quelque chose dans cette marche semblait légèrement décalé, non pas au point de l’arrêter ni même de l’inquiéter clairement, mais suffisamment pour que chaque détail paraisse un peu trop présent, comme si ses sens s’étaient ajustés autrement sans qu’elle ne sache quand ni comment ce changement s’était produit.

Nelya parlait à côté d’elle avec cette légèreté constante qui lui était propre, passant d’un sujet à l’autre sans transition réelle, évoquant le jeu de la veille, une remarque sur une voisine qu’elle trouvait « drôle mais un peu étrange », puis revenant soudain au roman de Lythra avec une curiosité intacte, et Lythra lui répondait sans difficulté apparente, ses mots trouvant leur place presque seuls, comme s’ils n’avaient pas besoin d’être pensés pour exister, tandis qu’une partie d’elle restait ailleurs, suspendue à une impression trop floue pour être nommée mais trop persistante pour être ignorée.

Le chemin les mena vers une zone plus dégagée, où la terre se faisait moins compacte et laissait apparaître des racines épaisses qui affleuraient à la surface, dessinant sous leurs pas des lignes irrégulières qu’elles contournaient sans même y réfléchir, et les arbres, plus anciens à cet endroit, projetaient une ombre plus dense, gardant sous leurs branches une fraîcheur qui contrastait légèrement avec le reste du village.

Lythra ralentit sans vraiment en prendre conscience, son regard accroché à l’un des troncs comme si quelque chose en lui appelait son attention, non pas par sa forme ou sa taille, mais par une présence plus diffuse, plus difficile à saisir, une manière qu’il avait d’exister là, simplement, mais avec une intensité qu’elle ne lui avait jamais accordée auparavant.

— Attends une seconde, dit-elle, sans vraiment réfléchir à ce qui la poussait à parler.

Nelya s’arrêta aussitôt, pivotant vers elle avec une curiosité immédiate.

— Quoi ?

Lythra hésita, son regard toujours posé sur l’arbre.

— Je ne sais pas… je…

Elle ne termina pas sa phrase, parce qu’elle n’avait pas de mot à y mettre, et déjà ses pas la portaient vers le tronc, comme si le geste s’imposait de lui-même sans qu’elle ait besoin de le décider, et lorsqu’elle tendit la main, ce fut avec la simplicité de quelqu’un qui répète un mouvement mille fois connu, sans attente particulière.

Ses doigts touchèrent l’écorce.

Et la sensation ne fut pas celle qu’elle attendait.

Ce n’était pas simplement la rugosité du bois, ni la fraîcheur retenue par l’ombre, mais quelque chose de plus profond, comme si le contact ne s’arrêtait pas à la surface, comme si ce qu’elle touchait ne se limitait pas à la matière sous ses doigts, mais s’étendait au-delà, glissant dans une direction qu’elle ne pouvait pas voir mais qu’elle percevait malgré tout, et pendant une seconde, le monde sembla se déplacer légèrement autour de ce point de contact.

Le bois ne lui apparut plus comme un objet immobile, mais comme une structure traversée par quelque chose, une lenteur interne, presque imperceptible, mais présente, comme si la matière elle-même portait un mouvement trop profond pour être visible, et cette impression, loin de rester abstraite, prit une forme plus précise dans son esprit, non pas comme une image claire, mais comme une orientation, une sensation de direction qui descendait, qui plongeait sous la surface, vers quelque chose d’enfoui.

Lythra retint son souffle sans s’en rendre compte.

Ses doigts restèrent posés là une seconde de trop.

Puis elle retira sa main brusquement, comme si le simple fait de rompre le contact pouvait suffire à interrompre ce qu’elle venait de ressentir, et aussitôt, tout redevint normal, ou du moins suffisamment normal pour qu’elle puisse douter de ce qui venait de se produire.

Elle recula d’un pas, inspira plus profondément, cherchant à retrouver quelque chose de stable, de familier, mais une part de la sensation persistait encore, non plus dans le bois, mais en elle, comme un écho léger qui refusait de disparaître complètement.

— Qu’est-ce que tu fais ? demanda Nelya, qui s’était rapprochée sans bruit.

Lythra tourna légèrement la tête vers elle.

— Rien… j’ai cru sentir quelque chose.

Nelya posa la main sur le tronc à son tour, exactement au même endroit, avec cette simplicité désarmante qui ne laissait aucune place à l’hésitation, et resta ainsi une seconde avant de hausser les épaules.

— C’est un arbre, dit-elle, comme si cela suffisait à répondre à tout.

Lythra la regarda.

— Tu ne sens rien d’autre ?

— Si… répondit Nelya en fronçant légèrement les sourcils, comme si elle faisait un effort pour analyser ce qu’elle ressentait, c’est rugueux… et un peu froid.

Elle retira sa main, tapota le bois une fois, sans plus d’attention.

— Pourquoi ?

Lythra baissa les yeux vers ses propres doigts, comme si elle espérait y trouver une différence, une trace, quelque chose qui confirmerait ou infirmerait ce qu’elle avait perçu, mais rien ne s’y trouvait, ni visuellement, ni dans la sensation immédiate.

— Je ne sais pas, répondit-elle finalement.

Nelya la fixa un instant, puis déclara avec une évidence tranquille :

— Tu es un peu bizarre aujourd’hui.

Un sourire léger passa sur les lèvres de Lythra.

— Merci.

— De rien.

La petite s’éloigna déjà, attirée par autre chose, et Lythra resta encore un instant près de l’arbre, son regard posé sur l’écorce, hésitant à renouveler le geste, à vérifier si la sensation reviendrait, mais quelque chose en elle refusa, non pas par peur franche, mais par instinct, comme si une part d’elle comprenait déjà qu’insister changerait quelque chose.

Elle finit par se détourner et rejoignit Nelya, reprenant leur marche comme si rien ne s’était produit, comme si l’instant pouvait être laissé derrière elle simplement en avançant, et pendant quelques minutes, cela sembla fonctionner, le bruit du village reprenant sa place, les voix, les pas, les gestes familiers venant recouvrir ce qui avait eu lieu.

Mais lorsqu’elle passa sa main distraitement contre une barrière un peu plus loin, sans même y penser, un frisson remonta le long de ses doigts, plus léger que le précédent, plus bref, mais suffisamment net pour la faire s’arrêter un instant, presque imperceptiblement.

Elle retira sa main aussitôt.

Elles reprirent leur marche sans rien ajouter, comme si l’instant venait de se refermer de lui-même, et pourtant Lythra sentait encore, sous la simplicité retrouvée du mouvement, une trace persistante, une impression qui ne disparaissait pas complètement mais se dissolvait juste assez pour devenir incertaine, comme un souvenir qu’on n’arrive pas à fixer et qui refuse pourtant de s’effacer, tandis que Nelya, elle, semblait avoir déjà tourné la page, reprenant ses observations avec une aisance intacte, désignant tour à tour une poule trop maigre, une fenêtre restée ouverte malgré le vent et un vieil homme qui marchait plus lentement que les autres.

— Tu vois, lui, il fait semblant de ne pas être fatigué.

Sa voix portait une certitude tranquille, comme si elle révélait quelque chose d’évident, et Lythra eut un léger sourire en lui répondant que tout le monde faisait semblant de quelque chose à un moment ou à un autre, sans vraiment savoir pourquoi cette réponse lui venait, ni pourquoi elle lui semblait légèrement plus lourde de sens que la situation ne le justifiait.

— Tout le monde fait semblant, parfois.

Nelya plissa légèrement les yeux, réfléchissant.

— Moi je fais pas semblant.

— Tu fais semblant de ne pas faire semblant.

— C’est pas pareil.

— Si.

La petite haussa les épaules, comme si la question n’avait finalement aucune importance, et elles continuèrent à avancer, leurs pas suivant sans effort les irrégularités du chemin, tandis que le village se déployait autour d’elles, stable, familier, presque rassurant dans sa répétition.

Nelya s’arrêta soudain devant une barrière basse, posant ses deux mains sur le bois pour se pencher au-dessus avec une curiosité immédiate.

— Regarde, ils ont changé l’enclos.

Lythra la rejoignit, posant elle aussi les mains sur la barrière sans y penser, et pendant une fraction de seconde, elle sentit à nouveau ce glissement, plus faible que contre l’arbre mais distinct, une vibration étouffée, comme si le bois conservait quelque chose, une trace trop discrète pour être vraiment perçue mais suffisamment présente pour troubler le contact.

Elle retira la main presque aussitôt.

— Tu viens ?

Nelya s’était déjà tournée vers le chemin, prête à repartir sans attendre.

— Oui, j’arrive.

Elles reprirent leur marche, et Lythra tenta de ramener ce qu’elle venait de ressentir à quelque chose de simple, murmurant presque pour elle-même que c’était sûrement le bois, l’humidité ou simplement son imagination.

— Tu parles toute seule ?

Nelya la regardait avec une curiosité sincère.

— Non… je réfléchis.

— C’est pareil.

— Pas vraiment.

— Si.

La discussion s’arrêta là, comme si aucune des deux n’avait réellement envie de défendre son point de vue, et elles continuèrent en silence quelques instants, avant de croiser une femme portant un panier trop chargé, qui s’arrêta pour échanger quelques mots avec elles.

— Tu profites bien de ton séjour ?

— Oui, répondit Nelya avec enthousiasme.

— Et toi, Lythra, tu aides toujours autant à la maison ?

— Oui.

— Elle aide, mais pas toujours quand on lui demande, ajouta Nelya avec un sérieux appliqué.

Lythra tourna la tête vers elle.

— Merci pour la précision.

— C’est important.

La femme laissa échapper un léger rire avant de reprendre son chemin, et Lythra sentit un instant la normalité de l’échange s’installer en elle, solide, rassurante, mais lorsqu’elle effleura distraitement le tissu de sa manche, une sensation infime remonta le long de ses doigts, trop légère pour être définie, mais suffisamment nette pour attirer son attention.

Elle passa de nouveau la main sur le tissu, plus lentement.

Rien.

Ou presque.

— Tu fais quoi encore ?

Nelya l’observait avec attention.

— Rien… j’ai cru qu’il y avait quelque chose.

— Quoi ?

— Je ne sais pas.

— Tu es vraiment bizarre aujourd’hui.

Lythra esquissa un léger sourire.

— Je sais.

Elles s’approchèrent d’un petit point d’eau, et Nelya s’accroupit immédiatement au bord, attirée par le mouvement de la surface.

— Elle est froide, tu crois ?

— Toujours.

La petite plongea ses doigts dans l’eau et frissonna légèrement.

— Oui… très froide.

Elle releva la tête vers Lythra.

— Tu touches ?

Lythra hésita une fraction de seconde avant de s’accroupir à son tour et de plonger les doigts dans l’eau, et le contact fut d’abord simple, clair, parfaitement attendu, mais presque aussitôt, une sensation différente se glissa derrière la première, plus diffuse, plus profonde, comme si l’eau ne s’arrêtait pas à sa peau mais poursuivait son mouvement au-delà.

Elle retira la main un peu trop vite.

— Alors ?

— Froide.

— Moi j’aime bien, ça pique un peu.

Nelya replongea ses doigts dans l’eau avec amusement, observant les ondulations se former et disparaître, tandis que Lythra restait accroupie, le regard posé sur la surface, avec cette impression fugace que le mouvement ne se comportait pas exactement comme il le devrait.

Elle cligna des yeux.

Tout redevint normal.

— On continue ?

— Oui.

Elles se relevèrent et reprirent leur marche, et cette fois, Lythra fit attention à ses gestes, touchant volontairement une pierre, puis un tronc, cherchant à retrouver la sensation, mais rien ne se produisit, et cette absence la troubla presque davantage.

— Tu touches vraiment tout.

— J’essaie de comprendre quelque chose.

— Quoi ?

Lythra hésita.

— Je ne sais pas encore.

Nelya hocha la tête.

— D’accord.

Elles avancèrent encore, et peu à peu, Lythra cessa d’essayer, laissant ses mains tranquilles, laissant le monde simplement exister sans chercher à le tester, mais au fond d’elle, la sensation persistait, étirée, silencieuse, comme une attente.

Puis, au moment où elle n’y pensait presque plus, un frisson remonta le long de ses doigts, sans contact, sans raison apparente.

Elle ralentit à peine.

— Tu viens ?

— Oui, j’arrive.

Et elle reprit sa marche.

Comme si de rien n’était.

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