Chapitre 5

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Le village reprit peu à peu sa densité autour d’elles à mesure qu’elles revenaient vers les zones les plus fréquentées, les voix se mêlant aux bruits familiers des pas, des outils et des animaux, et cette présence humaine, constante, presque rassurante dans sa banalité, eut un effet immédiat sur Lythra, comme si elle l’aidait à se raccrocher à quelque chose de stable, de compréhensible, quelque chose qui ne variait pas sans raison.

Nelya marchait légèrement en avance désormais, attirée par tout ce qui bougeait, saluant sans retenue ceux qu’elle reconnaissait à peine, et Lythra la suivait à un rythme un peu plus lent, laissant son regard glisser sur les visages, sur les gestes, sur les détails qu’elle connaissait déjà par cœur mais qui lui semblaient, sans qu’elle puisse dire pourquoi, légèrement plus nets, presque trop présents.

Au détour d’un chemin, les voix familières de ses amis lui parvinrent avant même qu’elle ne les voie, mêlées à un rire qu’elle reconnut aussitôt, et quelque chose en elle se détendit immédiatement, comme si ce simple son suffisait à remettre le monde à sa place.

Ils étaient là, regroupés près d’une barrière, leurs positions changeant au fil de la conversation sans qu’aucun ne cherche réellement à s’imposer, exactement comme toujours.

— Enfin, lança Ren en la voyant approcher, je me demandais si tu avais décidé de rester enfermée toute la journée.

— Ça aurait été plus calme, répondit Lythra avec un léger sourire.

— Pour toi peut-être, pas pour nous.

— Je doute que ma présence change grand-chose à votre niveau sonore.

— Tu sous-estimes ton importance, répliqua-t-il aussitôt.

Nelya, déjà intégrée au groupe sans effort, se glissa entre eux avec naturel.

— Ils parlent beaucoup.

— Elle aussi, répondit Myra en lui adressant un sourire complice.

— Non.

— Si.

— Non.

Le ton était sérieux, mais le regard ne l’était pas, et le rire qui suivit s’installa sans difficulté, entraînant le groupe dans cette dynamique familière où les échanges se superposaient sans ordre précis.

Lythra se laissa porter un instant, retrouvant cette facilité, cette impression que tout était à sa place, que rien n’avait changé, et pourtant, au milieu de cette simplicité, quelque chose résista.

Une fraction.

Un léger décalage.

Quand Kael posa les yeux sur elle, ce ne fut pas différent des autres fois, pas immédiatement du moins, mais il resta un peu plus longtemps, comme s’il cherchait quelque chose sans le formuler.

— Tu es fatiguée ? demanda-t-il finalement.

La question arriva simplement.

Sans insistance.

Mais elle la surprit.

— Un peu, répondit-elle.

— Tu as une tête étrange.

Ren se tourna aussitôt vers elle.

— Merci Kael pour cette délicatesse.

— Ce n’est pas ce que je voulais dire.

— Si, c’est exactement ce que tu as dit.

Lythra esquissa un sourire, mais celui-ci mit un instant de trop à apparaître, comme si la réaction avait dû passer par un filtre invisible avant de se former.

— J’ai mal dormi, dit-elle.

— Tu faisais quoi ? demanda Myra.

— Rien de particulier.

Elle répondit sans réfléchir.

Trop vite.

Ou peut-être pas assez.

Elle ne sut pas.

— Tu as rêvé ? reprit Nelya, toujours trop directe pour ignorer ce qui l’intéressait.

Lythra tourna légèrement la tête vers elle.

— Je ne me souviens pas.

Ce n’était pas tout à fait vrai.

Mais pas complètement faux non plus.

Kael ne la quittait pas des yeux.

— Tu es sûre ?

— Oui.

Le silence qui suivit fut bref.

Presque imperceptible.

Mais suffisant pour qu’elle en prenne conscience.

Ren intervint aussitôt, brisant la tension sans même la remarquer.

— De toute façon, les rêves, ça ne sert à rien, c’est toujours bizarre et ça ne veut rien dire.

— Ça dépend, répondit Myra, certains disent que ça révèle des choses.

— Comme quoi ?

— Comme ce qu’on pense vraiment.

— Donc si je rêve que je tombe dans un trou, ça veut dire que je pense vraiment tomber dans un trou ?

— Non, ça veut dire que tu réfléchis mal.

— Merci.

Le rire revint, simple, fluide, et Lythra le suivit, mais avec une légère hésitation, comme si elle devait s’y accrocher volontairement pour ne pas rester en retrait.

Elle sentit quelque chose dans sa main.

Pas une sensation forte.

Pas comme avant.

Juste une impression.

Elle regarda brièvement ses doigts.

Rien.

Elle les referma.

— Tu écoutes ? demanda Kael.

Elle releva les yeux.

— Oui.

— Tu étais ailleurs.

— Non.

— Si.

Le ton n’était pas accusateur.

Juste… constat.

— Je réfléchissais.

— À quoi ?

Elle hésita.

Une fraction de seconde.

— À rien.

Ren leva les yeux au ciel.

— Impressionnant.

— C’est une compétence rare, ajouta Myra.

— Je m’entraîne beaucoup, répondit Lythra.

Le groupe reprit naturellement son rythme, les échanges s’enchaînant sans difficulté, et pendant quelques minutes, tout sembla revenir à la normale, les voix, les gestes, les rires reprenant leur place comme si rien n’avait changé.

Mais à plusieurs reprises, Lythra sentit ce décalage revenir, dans la manière dont elle répondait, dans le temps qu’elle mettait à comprendre une remarque, dans ce léger retard entre ce qu’elle entendait et ce qu’elle ressentait.

— Tu viens ? demanda Edrin en désignant un peu plus loin.

— Oui.

Elle fit un pas.

Puis un autre.

Et pendant une seconde, elle eut l’impression que le sol ne réagissait pas exactement comme il le devrait, comme si le contact arrivait légèrement après le mouvement.

Elle s’arrêta.

Personne ne sembla le remarquer.

— Lythra ?

Kael.

Encore.

— Oui, j’arrive.

Elle reprit.

Et cette fois, tout sembla normal.

Ou suffisamment pour qu’elle ne s’y attarde pas.

Mais au fond d’elle, la sensation restait.

Discrète.

Persistante.

Comme quelque chose qui attend.

Le groupe se remit à marcher sans réellement choisir de direction, suivant simplement les chemins qu’ils connaissaient trop bien pour y réfléchir, ceux qui serpentaient entre les maisons basses, longeaient les enclos et contournaient les zones plus humides où la terre gardait encore la trace des dernières pluies, et très vite, la conversation reprit son cours naturel, portée par cette facilité qu’ils avaient à parler sans effort, en laissant les sujets naître et mourir d’eux-mêmes, comme si aucun silence n’avait jamais besoin d’être comblé.

Ren fut le premier à relancer, comme souvent, son regard glissant vers l’est du village avant de désigner vaguement une maison à moitié cachée par une rangée de clôtures irrégulières.

— Tu as vu ce qu’il a fait chez lui, Darek ?

Edrin leva légèrement les yeux, cherchant l’endroit.

— La clôture ?

— Si on peut appeler ça une clôture, répondit Ren avec un souffle amusé, il a déplacé trois planches, laissé un espace au milieu et il pense que ça suffit.

— Ça tient, non ? répondit Edrin sans vraiment chercher à contredire.

— Ça tient parce que personne ne s’en approche, corrigea Ren, nuance importante.

Myra laissa échapper un rire discret.

— Tu es incapable de reconnaître un effort, même quand il est là.

— Je reconnais les efforts utiles.

— Donc jamais les siens.

— Exactement.

Nelya, attentive, tira légèrement sur la manche de Lythra.

— C’est qui Darek ?

Ren répondit sans hésiter, comme si la définition allait de soi.

— Quelqu’un qui fait les choses à moitié.

Nelya inclina légèrement la tête.

— Comme toi ?

Le silence dura une seconde de trop, puis le rire éclata, franc et sans retenue, et même Ren ne chercha pas à se défendre, levant les mains avec un sourire résigné.

— Je vais faire semblant de ne pas avoir entendu ça.

Lythra esquissa un sourire, laissant passer un instant avant d’ajouter calmement :

— Tu fais souvent semblant.

Ren tourna la tête vers elle.

— Je choisis mes moments.

— C’est une stratégie, observa Kael avec son calme habituel.

— C’est une survie, corrigea Ren sans hésiter.

Ils poursuivirent leur marche, croisant deux femmes qui discutaient près d’un puits, un homme qui réparait un outil devant sa porte, et quelques enfants qui couraient sans réelle direction, et tout cela formait une toile vivante, familière, dans laquelle ils s’inscrivaient sans effort.

— Ma mère dit qu’ils vont refaire la route principale avant l’hiver, reprit Myra en désignant le sol légèrement abîmé sous leurs pieds.

Edrin haussa les épaules.

— Elle dit ça tous les ans.

— Oui, mais cette fois ils ont commencé.

— Ils ont posé deux pierres, répondit Ren, c’est pas un chantier, c’est une intention.

— C’est un début, insista Myra.

— C’est une illusion.

— Tu es insupportable.

— Je suis cohérent.

Kael intervint, plus posé.

— Ça dépend surtout de qui s’en occupe.

— Si c’est les mêmes que l’année dernière, on peut attendre longtemps, ajouta Ren.

Nelya leva les yeux vers Lythra, concentrée.

— Pourquoi ils attendent que ce soit cassé pour réparer ?

Lythra prit une seconde.

— Parce que ça demande du temps… et des ressources.

— Donc ils attendent que ce soit pire ?

— Souvent, oui.

Nelya réfléchit, puis conclut avec sérieux :

— C’est pas logique.

Ren eut un léger sourire.

— Bienvenue ici.

Le rire qui suivit fut plus doux, presque familier, et pendant un moment, ils laissèrent la conversation se calmer, avançant simplement ensemble, bercés par le bruit du village.

Puis, presque naturellement, le sujet dériva vers l’avenir.

Edrin parla le premier.

— Moi, je reste.

Ren tourna la tête vers lui.

— Évidemment.

— Il y a assez à faire ici.

— Ou tu refuses de voir qu’il y a autre chose.

— Ou je vois assez ici.

Ren haussa légèrement les épaules.

— Et toi, tu pars quand ?

— Quand j’aurai une raison.

— Tu attends qu’elle vienne toute seule ?

— Je suis patient.

— Tu es surtout immobile.

Myra intervint, plus calme.

— Moi, je partirai un temps.

Kael la regarda.

— Pour faire quoi ?

— Apprendre quelque chose de précis… voir comment ça fonctionne ailleurs… puis revenir.

Ren eut un léger sourire.

— Tout le monde dit ça.

— Peut-être, répondit-elle, mais tout le monde ne le fait pas.

— Et si tu ne reviens pas ?

Elle haussa légèrement les épaules.

— Alors ça voudra dire que j’aurai trouvé autre chose.

Un silence suivit, pas lourd, mais ouvert, et ce fut Nelya qui le brisa en se tournant vers Lythra.

— Et toi ?

Les regards se posèrent sur elle.

Sans pression.

Mais présents.

Lythra inspira légèrement.

— Je ne sais pas encore.

Ren sourit immédiatement.

— Réponse officielle.

— C’est une réponse honnête.

— C’est une réponse pratique.

— Tu préfères une réponse inventée ?

— Si elle est intéressante, oui.

Myra secoua la tête.

— Laisse-la tranquille.

Kael ne détourna pas le regard.

— Tu n’as vraiment aucune idée ?

Lythra laissa ses yeux glisser autour d’elle, sur les maisons, les chemins, les gens qu’elle connaissait depuis toujours.

— J’aime comprendre… dit-elle lentement, observer… voir comment les choses fonctionnent.

Ren eut un léger souffle.

— Ce n’est pas un métier.

— Ça peut le devenir, répondit Myra.

— Si tu trouves comment.

Edrin ajouta :

— Tu pourrais apprendre quelque chose de précis.

— Comme quoi ? demanda Ren.

Lythra hésita.

Puis haussa légèrement les épaules.

— Je ne sais pas.

Et cette fois, elle laissa la réponse telle quelle.

Nelya leva alors la main.

— Moi je sais.

Tous se tournèrent vers elle.

— Je veux m’occuper des animaux… ou des fleurs… ou les deux.

Ren hocha la tête avec sérieux.

— C’est le projet le plus solide qu’on ait entendu aujourd’hui.

— Je sais.

Le rire revint, simple, naturel, et Lythra s’y joignit, retrouvant une légèreté familière.

Ils continuèrent à marcher, la conversation dérivant encore, évoquant les prochaines fêtes, les récoltes, les familles, et pendant un moment, tout sembla parfaitement normal.

Puis, presque sans y penser, Lythra porta la main à sa nuque.

Kael le remarqua.

— Tu es sûre que ça va ?

Elle tourna la tête vers lui.

— Oui… juste fatiguée.

Il la regarda encore un instant.

— Tu es différente aujourd’hui.

Elle esquissa un sourire.

— C’est juste la nuit.

Il hocha la tête.

— D’accord.

Et la conversation reprit.

Comme si rien n’avait été dit.

Mais au fond d’elle, Lythra sentit que quelque chose ne suivait plus exactement le même rythme.

Le groupe se dispersa sans qu’aucun d’eux n’ait réellement besoin de l’annoncer, comme si la conversation elle-même s’était lentement relâchée jusqu’à ne plus retenir personne, certains bifurquant vers les maisons les plus proches en évoquant une tâche à finir ou un détour rapide, d’autres ralentissant avant de s’arrêter complètement, et très vite, les voix qui s’étaient mêlées quelques instants plus tôt commencèrent à s’éloigner, non pas brusquement mais en s’effilant, perdant en intensité jusqu’à devenir un fond sonore indistinct, laissant derrière elles un silence différent, plus ouvert, plus calme, qui semblait prendre naturellement leur place.

Ren fut le premier à vraiment rompre ce qui restait du groupe, levant une main distraite en lançant qu’il devait rentrer avant que quelqu’un ne vienne le chercher lui-même, et Myra, après une hésitation à peine perceptible, finit par le suivre en évoquant quelque chose à vérifier chez elle, ce qui laissa Lythra les observer s’éloigner avec cette impression étrange que rien ne s’était vraiment terminé et que pourtant quelque chose venait de changer, comme si le simple fait qu’ils ne soient plus tous ensemble modifiait la texture même du moment.

— Tu rentres ? lança Ren en se retournant une dernière fois, sa voix déjà un peu plus lointaine.

Lythra secoua légèrement la tête, sans élever la voix.

— Pas tout de suite.

Myra lui adressa un sourire léger, presque complice.

— Ne traîne pas trop.

— Je ne promets rien.

— Évidemment.

Leur rire se perdit avec la distance, se mêlant aux autres bruits du village, et lorsqu’ils disparurent finalement au détour d’un chemin, il ne resta plus que quatre silhouettes là où quelques minutes auparavant l’espace était rempli de présence et de mouvement, quatre silhouettes qui ne cherchèrent pas immédiatement à combler le vide laissé par les autres, comme si ce calme nouveau avait sa propre légitimité.

Kael marchait légèrement en retrait, les mains dans les poches, son regard glissant parfois vers les maisons avant de revenir vers le chemin, avec cette manière qu’il avait de tout observer sans donner l’impression d’y accorder trop d’importance, tandis que Nelya conservait une énergie intacte, avançant de quelques pas puis revenant en arrière, attirée par le moindre détail, et Lythra, entre les deux, ralentissait presque imperceptiblement, comme si elle s’adaptait à ce changement sans avoir besoin de le formuler.

— Ils partent toujours comme ça ? demanda Nelya en regardant derrière eux, comme si elle s’attendait encore à les voir revenir.

— Oui, répondit Lythra doucement, c’est rarement organisé.

— On dirait qu’ils disparaissent.

— Ils reviennent aussi vite.

Nelya sembla satisfaite de cette réponse, hochant la tête avant de s’éloigner de quelques pas pour examiner quelque chose au sol, et pendant ce court instant où elle les laissa seuls, Lythra sentit le silence entre elle et Kael devenir plus présent, non pas lourd ni inconfortable, mais différent, comme s’il demandait moins à être rempli et plus à être simplement vécu.

Ce fut Kael qui parla en premier, sans élever la voix, presque comme s’il poursuivait une pensée commencée ailleurs.

— Torvan n’était pas là.

La remarque glissa dans l’air sans s’imposer, mais Lythra tourna légèrement la tête vers lui, attentive à la manière dont il l’avait formulée, comme si ce n’était pas simplement une observation.

— Non, répondit-elle.

Kael marqua une légère pause, son regard fixé devant lui.

— Il aurait dû passer.

— Peut-être qu’il a trouvé autre chose à faire.

— Il trouve toujours autre chose à faire.

Le ton restait neutre, mais il y avait quelque chose dans la répétition, dans la manière dont il insistait sans en avoir l’air, et Lythra ne répondit pas immédiatement, laissant le silence s’étirer juste assez pour exister.

— Il s’est encore battu hier, ajouta-t-il après un instant, comme si l’information s’imposait d’elle-même.

— Ça ne change pas vraiment, répondit-elle avec douceur.

— Non.

Un souffle.

— Ils étaient trois.

Lythra laissa échapper un léger sourire, presque malgré elle.

— Et il a quand même essayé ?

— Il essaie toujours.

Nelya revint vers eux en courant légèrement, attirée par la conversation sans en avoir tout entendu.

— Qui essaie quoi ?

Lythra jeta un regard à Kael avant de répondre.

— Torvan.

Les yeux de Nelya s’illuminèrent d’un intérêt immédiat.

— C’est vrai qu’il se bat tout le temps ?

— Oui.

— Pourquoi ?

Kael répondit avant même que Lythra n’ouvre la bouche, son ton toujours calme, mais plus précis.

— Parce qu’il ne sait pas faire autrement.

Nelya fronça les sourcils, visiblement peu convaincue.

— Personne n’est obligé de se battre.

— Non, répondit-il, mais certains le font quand même.

— C’est stupide.

Kael eut un léger mouvement d’épaules.

— Probablement.

Ils continuèrent à avancer, mais plus lentement, comme si aucun d’eux ne ressentait le besoin d’aller quelque part en particulier, et le chemin les mena vers une zone plus dégagée, où quelques pierres plates formaient un espace naturel pour s’arrêter, un endroit qu’ils connaissaient déjà sans avoir besoin de le nommer.

Nelya s’assit la première, sans hésitation, posant ses mains derrière elle pour se maintenir, et Lythra suivit après un instant, prenant place à côté d’elle, tandis que Kael s’installait légèrement en retrait, comme s’il cherchait instinctivement une position qui lui permette de voir sans être au centre.

Le silence revint, mais cette fois il s’installa pleinement, sans gêne ni attente, porté simplement par leur présence commune, et Nelya ramassa un petit caillou qu’elle lança sans viser, observant sa trajectoire avec un sérieux inattendu.

— Tu crois qu’il va encore revenir blessé ? demanda-t-elle après un moment.

Lythra la regarda.

— Qui ?

— Torvan.

Kael releva légèrement la tête.

— Probablement.

— Il a déjà été vraiment blessé ?

— Oui.

— Beaucoup ?

Kael hésita à peine.

— Assez.

Nelya resta silencieuse une seconde, puis reprit :

— Et ça lui fait rien ?

— Si.

Il marqua une pause, plus longue cette fois.

— Mais il continue.

Le silence qui suivit fut plus dense, non pas lourd, mais plus chargé, comme si quelque chose dans cette réponse dépassait ce qu’elle contenait, et Lythra sentit son regard se poser sur Kael avec plus d’attention, notant la manière dont il parlait, dont il choisissait ses mots, dont il connaissait des détails qu’il ne cherchait pas à mettre en avant.

Elle ne dit rien.

Elle observa.

La manière dont il évoquait Torvan.

La manière dont il ne le jugeait pas vraiment.

La manière dont il savait.

Et quelque chose en elle commença à prendre forme, pas encore clairement, pas encore suffisamment pour être nommé, mais assez pour exister.

Le vent passa doucement entre eux, soulevant légèrement ses cheveux, et Lythra les repoussa sans y penser, son regard glissant vers le chemin qu’ils avaient emprunté, vers l’endroit où les autres avaient disparu, vers ce moment qui, sans qu’elle puisse dire exactement quand, avait changé de nature.

Elle inspira lentement.

Et resta là.

Avec eux.

Sans chercher à parler.

Sans chercher à comprendre tout de suite.

Mais avec cette sensation très nette, au fond d’elle, que quelque chose venait de commencer.

Le calme s’installa sans qu’aucun d’eux ne cherche à le rompre, comme si le simple fait d’être restés suffisait à donner à cet instant une forme particulière, différente de tout ce qui avait précédé dans la journée, et autour d’eux, le village continuait pourtant de vivre sans se soucier de leur immobilité, les voix lointaines glissant dans l’air avec une douceur atténuée par la distance, les bruits de pas, de portes et d’outils se mêlant en un fond sonore régulier, presque apaisant, qui donnait à leur silence une consistance plutôt qu’un vide.

Le soleil avait légèrement baissé, sans encore entamer sa descente réelle, mais suffisamment pour étirer les ombres et adoucir la lumière, donnant aux pierres sur lesquelles ils étaient assis une teinte plus chaude, presque dorée, et Lythra laissa son regard s’attarder sur ces détails sans raison particulière, comme si elle avait besoin de s’ancrer dans quelque chose de simple, de tangible, pour équilibrer ce qu’elle ne parvenait pas encore à formuler.

Nelya, fidèle à elle-même, ne resta pas immobile bien longtemps, passant d’un caillou à un autre, traçant des lignes dans la poussière, puis revenant s’asseoir quelques instants avant de repartir, sa présence oscillant entre agitation et tranquillité avec une facilité naturelle qui ne demandait aucune justification, tandis que Kael, à quelques pas d’elle, semblait au contraire s’être installé dans une forme de stabilité presque volontaire, ses épaules légèrement relâchées, ses mains toujours enfouies dans ses poches, comme s’il s’autorisait à rester là sans avoir besoin d’en expliquer la raison.

Lythra observa cette différence sans vraiment y réfléchir, notant simplement la manière dont chacun occupait l’espace, dont chacun existait dans ce moment précis, et pendant quelques secondes, elle eut l’impression que le temps lui-même ralentissait, non pas de manière visible, mais dans la manière dont elle le percevait.

Ce fut Kael qui rompit finalement le silence, non pas par besoin de parler, mais comme si une idée venait de s’imposer à lui sans prévenir, et il sortit lentement une main de sa poche avant de fouiller brièvement dans l’autre, ses gestes simples, presque mécaniques, jusqu’à ce qu’il en retire un objet qu’il observa un instant avant de tendre le bras vers Lythra.

— Tiens.

Le geste était direct, sans mise en scène, et Lythra mit une seconde à comprendre qu’il lui était destiné, ses yeux passant de sa main à l’objet qu’il tenait avant de finalement le prendre.

C’était un carnet.

Pas neuf.

La couverture, d’un brun légèrement passé, portait les marques d’une utilisation déjà ancienne, les coins usés, le cuir assoupli par le temps, et lorsqu’elle le fit glisser entre ses doigts, elle sentit immédiatement qu’il avait déjà vécu, qu’il avait été ouvert, refermé, transporté, oublié puis retrouvé, comme s’il avait déjà traversé plusieurs moments avant d’arriver entre ses mains.

Elle releva les yeux vers lui, surprise sans vraiment savoir comment exprimer cette surprise.

— Pourquoi ?

Kael haussa légèrement les épaules, son regard se détournant presque aussitôt vers l’horizon, comme s’il refusait de donner trop de poids à ce qu’il venait de faire.

— Parce que tu gardes tout dans ta tête.

La réponse était simple, presque évidente, et pourtant elle resta un instant suspendue entre eux, comme si elle contenait quelque chose de plus qu’elle ne disait.

— Et alors ?

Il inspira légèrement, comme s’il cherchait à formuler sans compliquer.

— Écris.

Lythra baissa les yeux vers le carnet, faisant glisser son pouce sur le bord des pages sans encore l’ouvrir.

— Écrire quoi ?

— N’importe quoi.

Il marqua une courte pause.

— Même ce que tu ne comprends pas.

Le ton restait posé, sans insistance, mais il y avait dans cette manière de parler une précision qui trahissait une réflexion déjà faite, comme s’il avait pensé à cela avant de le lui donner.

Nelya, revenue entre eux sans bruit, se pencha immédiatement pour regarder.

— C’est pour toi ?

— Oui, répondit Lythra.

— Tu vas écrire quoi ?

Lythra eut un léger sourire.

— Je ne sais pas encore.

— Tu peux dessiner aussi.

— Peut-être.

Nelya hocha la tête, satisfaite de cette réponse, puis se redressa avant de repartir aussitôt vers un autre point d’intérêt, laissant à nouveau un espace entre eux.

Lythra resta un instant silencieuse, son regard toujours posé sur le carnet, avant de murmurer, presque sans y penser :

— Merci.

Kael eut un léger mouvement d’épaules, comme pour repousser l’importance du geste.

— Ce n’est rien.

Mais Lythra ne répondit pas immédiatement, parce que ce n’était pas rien, pas vraiment, et même si elle n’aurait pas su expliquer pourquoi, elle sentait que ce simple objet venait de prendre une place qu’elle n’avait pas anticipée.

Le silence revint, mais il était différent cette fois, moins vide, presque rempli par ce qui venait de se passer, et après quelques instants, la conversation reprit, glissant naturellement vers un sujet déjà présent, comme si rien n’avait été interrompu.

— Il aurait aimé ça, dit Kael soudain, sans préciser immédiatement de qui il parlait.

Lythra releva légèrement la tête.

— Qui ?

— Torvan.

Le nom s’installa entre eux avec une évidence tranquille, et Kael détourna légèrement le regard, comme s’il observait quelque chose qui n’était pas là.

— Écrire, reprit-il, il ne le ferait pas… mais il dirait que c’est inutile.

— Il dirait que ça sert à rien de réfléchir trop longtemps, ajouta Lythra.

— Oui.

Un léger souffle.

— Et il finirait par faire autre chose.

Lythra esquissa un sourire.

— Comme toujours.

Kael hocha légèrement la tête, mais ne répondit pas immédiatement, et ce silence, cette fois, attira davantage l’attention de Lythra, qui observa la manière dont il fixait le sol, comme s’il suivait une pensée qu’il ne formulait pas.

— Tu parles beaucoup de lui, dit-elle finalement, sans brusquerie, presque avec curiosité.

Kael releva les yeux vers elle.

— Non.

La réponse arriva trop vite.

Trop simple.

Et son regard se détourna presque aussitôt, glissant ailleurs, comme s’il cherchait quelque chose à fixer.

Lythra pencha légèrement la tête, un sourire discret aux lèvres.

— Si.

Nelya, revenue une fois de plus sans prévenir, regarda de l’un à l’autre.

— Qui parle de qui ?

— Personne, répondit Kael, un peu trop rapidement.

— De Torvan, répondit Lythra dans le même temps.

Nelya sembla réfléchir, puis haussa les épaules.

— Il est pas là.

— Justement, murmura Lythra.

Kael ne répondit pas, son regard fixé sur un point vague à l’horizon, et Lythra sentit cette fois plus clairement le décalage, cette manière qu’il avait de refermer la conversation sans vraiment la nier, de se retirer sans s’éloigner.

Elle n’insista pas.

Pas encore.

Le vent passa à nouveau entre eux, plus frais cette fois, soulevant légèrement les pages du carnet que Lythra tenait encore, et elle le referma doucement, posant la paume de sa main dessus comme pour en ancrer la présence.

Autour d’eux, le village continuait de respirer, les voix toujours là, les gestes, les déplacements, et pourtant, dans cet espace précis, quelque chose s’était déplacé, quelque chose qui ne se disait pas mais qui existait malgré tout.

Lythra regarda Kael une dernière fois, sans chercher à croiser son regard, simplement en notant la manière dont il restait là, présent et ailleurs à la fois, et elle comprit, sans pouvoir encore le formuler complètement, que ce qu’elle avait perçu n’était pas une simple habitude, ni une coïncidence.

Elle ne dit rien.

Elle ne posa pas de question.

Mais elle le garda.

Comme une idée à écrire.

Plus tard.

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