Chapitre 6
Le silence qui suivit ne fut ni gêné ni fragile, il s’installa au contraire avec une simplicité presque naturelle, ainsi la conversation avait atteint son point juste, celui à partir duquel il devenait inutile d’ajouter quoi que ce soit, et Lythra, le carnet encore posé entre ses mains, sentit que le moment avait changé de texture sans qu’aucun événement précis n’en soit responsable, comme si le simple fait d’avoir accepté ce petit objet, d’avoir entendu les mots de Kael et d’avoir saisi, à demi seulement, ce qu’il taisait à propos de Torvan avait déplacé quelque chose entre eux.
Autour d’eux, la lumière avait encore changé, glissant lentement vers des teintes plus chaudes, plus dorées, qui allongeaient les ombres et adoucissaient les contours les plus durs du village, et les pierres sur lesquelles ils s’étaient installés retenaient encore un peu de chaleur, assez pour qu’on y reste sans y penser, tandis qu’un vent léger passait à intervalles irréguliers, soulevant parfois une mèche de cheveux, une poussière fine ou les bords des vêtements, donnant à tout cela une impression de calme vivant, loin du silence figé des heures trop vides.
Nelya, après s’être éloignée une fois de plus de quelques pas, revint s’asseoir près de Lythra avec la souplesse immédiate des enfants qui n’ont jamais besoin de décider s’ils restent ou non, et elle jeta un regard très sérieux au carnet avant de relever les yeux vers elle.
— Tu vas vraiment écrire dedans ?
Lythra fit glisser son pouce sur la couverture un peu usée, observant la souplesse du cuir sous la lumière.
— Je pense.
— Quoi ?
La question était posée sans ironie, sans curiosité déplacée, avec cette simplicité droite que Nelya mettait dans presque tout.
— Je ne sais pas encore, répondit Lythra, peut-être n’importe quoi.
— Tu peux écrire sur nous.
Lythra tourna légèrement la tête vers elle, surprise malgré elle par cette idée.
— Sur vous ?
— Oui, dit Nelya avec un sérieux presque comique. Comme ça, quand on sera vieux, tu sauras encore à quoi on ressemblait.
Kael laissa échapper un souffle qui ressemblait presque à un rire, discret, retenu, et Nelya se tourna vers lui aussitôt.
— Quoi ?
— Rien, répondit-il.
— Si, tu rigoles.
— À peine.
— Donc tu rigoles.
Le silence se fendit légèrement, juste assez pour laisser passer quelque chose de plus léger, et Lythra sourit sans effort, non pas seulement à ce que Nelya venait de dire, mais à la manière dont cette petite idée, formulée si simplement, venait toucher quelque chose de plus profond sans le savoir.
Écrire sur eux.
L’idée paraissait presque absurde, ou du moins trop grande pour être envisagée sérieusement, et pourtant elle resta là, suspendue dans son esprit, non comme une phrase exacte, mais comme une sensation, celle que le carnet pouvait peut-être contenir davantage que des pensées vagues ou des observations dispersées, qu’il pouvait aussi garder une part de ce qu’elle voyait, de ce qu’elle partageait, de ces visages qu’elle connaissait si bien qu’elle n’avait jamais imaginé devoir un jour les retenir autrement que par l’habitude.
Kael, qui s’était légèrement penché pour ramasser un petit éclat de pierre à ses pieds, le fit rouler entre ses doigts avant de le jeter plus loin, sans viser réellement, et lorsqu’il reprit la parole, ce fut d’un ton si calme qu’il sembla simplement prolonger le moment plutôt que l’interrompre.
— Torvan détesterait qu’on écrive sur lui.
Lythra releva lentement les yeux vers lui, et cette fois son sourire s’élargit un peu.
— C’est sûrement pour ça que ce serait intéressant.
Kael eut un très léger mouvement d’épaules, comme s’il ne voulait ni contredire ni approuver tout à fait.
— Il dirait que ça ne sert à rien.
— Il dit ça de beaucoup de choses.
— Parce qu’il ne sait pas rester tranquille assez longtemps pour tester le reste.
— Tu le connais bien, dit Lythra, avec une douceur volontaire qui tenait moins de l’accusation que d’une simple observation.
Cette fois, Kael ne répondit pas tout de suite. Son regard glissa vers le chemin en contrebas, là où quelques silhouettes passaient encore entre les maisons, puis vers les champs plus loin, comme s’il cherchait une ligne d’horizon à laquelle accrocher sa pensée.
— On se connaît tous depuis longtemps, dit-il finalement.
La réponse était juste, mais insuffisante, et Lythra le savait aussi bien que lui.
— Ce n’est pas ce que je voulais dire.
Kael ne la regarda pas.
— Je sais.
Nelya, qui suivait l’échange sans en saisir toutes les nuances, fronça légèrement les sourcils.
— Pourquoi vous parlez comme si vous cachiez quelque chose ?
Lythra baissa les yeux vers elle avec un sourire amusé.
— Parce qu’on est compliqués.
— C’est faux, répondit Nelya du tac au tac, vous êtes juste grands.
Cette fois, le rire leur vint plus franchement, même à Kael, qui secoua légèrement la tête avant de laisser enfin son regard revenir vers elles.
— C’est presque la même chose, dit-il.
Nelya sembla considérer la possibilité, puis décida visiblement que non, et reporta son attention sur une brindille qu’elle se mit à casser entre ses doigts avec application, laissant de nouveau l’espace s’ouvrir entre les deux plus âgés.
Lythra se redressa légèrement, ramenant un genou contre elle tandis que le carnet reposait désormais dans son autre main, et son regard se posa un instant sur les maisons les plus proches, sur les toits inégaux, sur les fenêtres entrouvertes, sur les linges pendus qui bougeaient à peine sous le vent. Il y avait quelque chose de profondément ordinaire dans cette vue, quelque chose qu’elle aurait autrefois traversé sans y penser, et pourtant, depuis quelque temps, depuis quand exactement elle n’aurait pas su le dire, chaque détail semblait porter plus de poids, comme si le monde lui demandait doucement d’y faire attention.
Peut-être que le carnet arrivait au bon moment.
Peut-être pas.
Elle n’avait aucune certitude, seulement cette impression diffuse qu’on venait de lui tendre quelque chose qu’elle n’aurait pas su réclamer, mais dont elle avait peut-être besoin malgré tout.
— Tu l’as trouvé où ? demanda-t-elle finalement.
Kael jeta un regard au carnet.
— Chez nous.
— À toi ?
— Pas vraiment.
— Donc tu me donnes quelque chose qui n’était pas à toi.
— Je te donne quelque chose dont personne ne se servait.
Lythra laissa échapper un souffle amusé.
— C’est une nuance pratique.
— C’est une nuance utile.
— Ren serait fier.
— Ren trouverait le moyen de dire que c’était son idée.
— Et Torvan dirait que personne n’a besoin de carnet, ajouta Lythra.
Cette fois, Kael sourit vraiment, brièvement, mais assez pour que cela change quelque chose dans son visage.
— Oui.
Le silence revint ensuite, plus souple encore qu’avant, comme si ce genre d’échange, avec ses petites taquineries et ses demi-aveux involontaires, avait suffi à lisser tout ce qu’il pouvait y avoir d’inconfortable, et Lythra, pendant quelques instants, se contenta d’être là, véritablement là, avec cette sensation rare que rien n’avait besoin d’aller plus vite que le moment lui-même.
Nelya finit par se relever, attirée par quelques fleurs basses qui poussaient près du chemin, et s’éloigna juste assez pour leur laisser plus d’espace, sans réellement les quitter. Elle parlait parfois seule, parfois à voix basse à quelque chose qu’elle semblait inventer au fur et à mesure, et cette présence discrète, un peu en retrait, rendait la scène plus douce encore, comme si le temps lui-même avait choisi de ralentir.
Lythra posa alors les yeux sur Kael avec une attention différente, non pas parce qu’elle cherchait à le mettre mal à l’aise, mais parce qu’elle sentait qu’une part de lui lui était apparue plus clairement qu’auparavant. Elle ne l’avait jamais vu comme mystérieux, ni fermé au sens où certains le deviennent pour se protéger, mais il y avait chez lui une manière de contenir les choses, de les garder à bonne distance des autres, qui lui parut soudain plus visible.
— Tu t’inquiètes pour lui, dit-elle doucement.
Kael ne répondit pas tout de suite, et ce silence-là n’avait rien d’un déni, il était plutôt celui de quelqu’un qui mesure si répondre servirait réellement à quelque chose.
— Il finit toujours par revenir blessé, dit-il enfin, le regard dirigé quelque part devant lui.
— Oui.
— Et chaque fois, il agit comme si ça n’avait aucune importance.
— C’est sa façon d’exister.
Kael hocha légèrement la tête.
— Peut-être.
Puis, après un instant :
— Ça n’empêche pas que c’est idiot.
Lythra sourit, mais son sourire était plus doux cette fois, presque mélancolique sans qu’elle sache exactement pourquoi.
— Tu ne dis pas ça comme quelqu’un qui en a juste assez de ses bêtises.
Kael baissa les yeux vers ses mains.
— Tu analyses trop.
— C’est possible.
Il la regarda enfin, avec une fatigue légère dans l’expression, comme s’il savait qu’elle avait vu juste et qu’il n’avait plus vraiment l’énergie de prétendre le contraire.
— N’en parle pas aux autres.
La phrase était simple, presque plate, mais elle contenait plus qu’il n’aurait probablement voulu laisser paraître.
Lythra le fixa une seconde, puis inclina légèrement la tête.
— Je n’avais pas prévu de le faire.
— Bien.
— Et puis, ajouta-t-elle après une courte pause, je pense qu’ils savent déjà tous quelque chose, sans forcément mettre le bon mot dessus.
Kael eut un très léger souffle, ni rire ni soupir.
— C’est encore pire.
— Peut-être.
Ils laissèrent retomber la conversation, non pas parce qu’elle était close, mais parce qu’elle avait atteint ce qu’elle devait atteindre pour l’instant, et Lythra baissa de nouveau les yeux vers le carnet. Ses doigts se resserrèrent légèrement autour de la couverture, pas assez pour le froisser, simplement pour sentir qu’il était bien là.
C’est alors que quelque chose en elle bascula, non pas de manière spectaculaire, ni même vraiment douloureuse, mais avec cette netteté tranquille qu’ont parfois les pensées importantes lorsqu’elles arrivent sans prévenir. Elle regarda Nelya, occupée plus loin à choisir les fleurs qu’elle préférait, puis Kael, assis à quelques pas, le regard un peu ailleurs, et derrière eux le village, les chemins, les maisons, tout ce qu’elle connaissait depuis toujours, et elle comprit sans le formuler entièrement qu’un jour ce genre de moment n’existerait plus de cette façon-là.
Ce ne serait pas nécessairement une catastrophe.
Ni même un drame visible.
Ce serait peut-être plus simple que cela, plus ordinaire, plus cruel aussi d’une certaine manière, car rien n’aurait besoin de se briser pour que tout change. Il suffirait que les jours passent, que chacun avance, que certains partent, que d’autres restent mais différemment, qu’un lien se déplace, qu’une habitude disparaisse, et ce qui leur semblait aujourd’hui si naturel, si évident, deviendrait peu à peu autre chose, un souvenir plus qu’un présent, une image qu’on garde sans pouvoir réellement la revivre.
Elle ne ressentit pas cette idée comme une douleur franche, plutôt comme une pression douce contre sa poitrine, une lucidité soudaine, presque tendre, qui rendait le moment plus précieux au lieu de l’assombrir complètement. Peut-être était-ce justement parce que rien d’exceptionnel ne se produisait qu’elle le voyait enfin. Ni départ, ni adieu, ni promesse, seulement eux, assis là, dans la lumière décroissante, avec leurs silences, leurs demi-vérités, leur fatigue légère et leurs voix connues.
Elle baissa les yeux vers le carnet, puis l’ouvrit enfin.
Les premières pages étaient vierges.
Parfaitement.
Cela la troubla davantage qu’elle ne l’aurait cru. Une page vide avait toujours quelque chose de plus vaste qu’elle n’en avait l’air, comme si elle contenait déjà tout ce qu’elle n’avait pas encore osé dire, tout ce qu’elle ne savait pas encore penser.
— Tu écris déjà ? demanda Nelya, revenue sans qu’elle s’en aperçoive.
— Non, répondit Lythra avec un léger sourire. Pas encore.
— Tu devrais.
— Pourquoi ?
Nelya haussa les épaules.
— Parce que sinon tu vas attendre trop longtemps.
Kael baissa brièvement les yeux vers la page ouverte.
— Elle n’a pas tort.
Lythra les regarda l’un après l’autre, puis baissa de nouveau les yeux vers le carnet, et sans chercher une phrase parfaite, sans même vraiment réfléchir, elle prit le petit morceau de charbon que Kael avait glissé entre les pages et écrivit quelques mots sur la première ligne. Elle n’eut pas besoin de lire à voix haute, ni même de relire immédiatement, mais le simple fait de les voir là, noir sur la page claire, lui donna la sensation étrange d’avoir sauvé quelque chose d’invisible avant qu’il ne disparaisse.
Nelya se pencha, essayant de lire.
— Qu’est-ce que tu as écrit ?
Lythra referma doucement le carnet avant qu’elle ne puisse voir.
— Rien d’important.
— Donc c’est important, conclut Nelya avec satisfaction.
Cette fois, Kael rit franchement, brièvement, et Lythra sentit la même chose lui venir, légère mais sincère, tandis qu’elle serrait le carnet contre elle avec une douceur presque instinctive.
Le soleil descendait encore un peu, les ombres s’allongeaient davantage, et quelque part dans le village une voix appela un nom qu’elle ne reconnut pas. Le monde poursuivait son cours, exactement comme toujours.
Mais elle savait désormais qu’elle avait raison de vouloir en garder des traces.
Parce qu’un jour, sans doute plus vite qu’elle ne voulait le croire, ce genre de fin d’après-midi n’existerait plus que dans les pages qu’elle aurait eu le courage de remplir.
Le carnet resta quelques instants entre les mains de Lythra sans qu’elle éprouve réellement le besoin de le rouvrir, comme si le simple fait d’avoir tracé quelques mots sur cette première page suffisait déjà à donner au petit objet une densité nouvelle, presque inattendue, et elle sentit cette impression s’installer en elle plus durablement qu’elle ne l’aurait cru, non pas comme une émotion franche ni comme un bouleversement visible, mais comme une légère modification de la manière dont elle tenait maintenant ce carnet, dont ses doigts s’y refermaient, dont elle en percevait le poids contre sa paume. Il ne lui paraissait pas plus lourd qu’un instant auparavant, et pourtant elle avait le sentiment étrange qu’il contenait déjà quelque chose d’irréversible, quelque chose d’infime peut-être, mais qu’il serait désormais impossible d’annuler complètement, c'était comme si le fait d’avoir écrit ne fût-ce qu’une seule ligne avait transformé cette page vierge en commencement réel.
Elle baissa de nouveau les yeux vers la couverture brune, dont les bords usés, la couture légèrement relâchée par endroits et la souplesse du cuir rendaient le tout plus humain qu’un objet neuf n’aurait pu l’être, et pendant un bref instant elle se demanda ce qu’il avait bien pu contenir avant elle, s’il avait appartenu à quelqu’un qui écrivait beaucoup ou au contraire presque jamais, s’il avait été commencé puis abandonné, ou simplement oublié au fond d’un coffre jusqu’au jour où Kael l’avait retrouvé. L’idée qu’il eût déjà eu une histoire avant de lui être donné aurait dû la rendre moins impressionnante, mais ce fut presque l’inverse qui se produisit, car elle eut soudain la sensation très nette qu’un objet déjà traversé par d’autres mains pouvait retenir plus facilement ce qu’on lui confiait, comme si les choses usées savaient mieux garder les traces que celles qui n’avaient encore servi à rien.
Nelya, revenue tout près d’elle sans qu’elle s’en aperçoive, observa longuement le carnet avant de pencher légèrement la tête, cette manière qu’elle avait d’examiner les choses avec un sérieux disproportionné à son âge donnant toujours à ses questions une gravité involontaire.
— Tu vas le relire ?
Lythra releva les yeux vers elle, puis les baissa aussitôt vers le carnet comme si la réponse se trouvait encore quelque part dans la première ligne qu’elle venait d’y inscrire.
— Pas maintenant, répondit-elle doucement.
Nelya prit cette réponse comme une information suffisante, mais pas forcément satisfaisante, et s’assit plus près encore, ramenant ses jambes contre elle.
— Pourquoi pas maintenant ?
Lythra esquissa un très léger sourire, sans moquerie, seulement avec cette tendresse distraite qu’inspirait souvent la logique obstinée de sa cousine.
— Parce que si je le relis tout de suite, ça va peut-être devenir moins vrai.
Nelya fronça légèrement les sourcils, réfléchit à cela avec l’application entière qu’elle mettait dans tout ce qu’elle ne comprenait pas immédiatement, puis tourna la tête vers Kael.
— Ça arrive, ça ?
Kael, qui avait les avant-bras posés sur ses genoux et le regard vague de quelqu’un qui écoute plus qu’il ne regarde, leva les yeux vers elle avant de répondre.
— Parfois.
— C’est nul, conclut-elle avec franchise.
Cette fois, un vrai sourire passa sur les lèvres de Lythra, discret mais plus net, et elle fit glisser son pouce sur la tranche des pages sans encore les ouvrir.
— Oui, un peu.
Le silence retomba après cela sans peser, comme si leur échange n’avait fait qu’en changer légèrement la couleur, et le village continua autour d’eux à vivre selon son propre rythme, avec les voix lointaines, le grincement d’une roue qu’on déplaçait quelque part derrière une maison, un appel lancé d’une porte à une autre, et la lumière elle-même paraissait s’être encore modifiée, s’abaissant peu à peu en devenant plus douce, plus dense aussi, comme si les choses commençaient à se déposer à leur place au lieu de simplement exister.
Lythra sentit alors qu’elle avait envie de rouvrir le carnet, non pas pour ajouter autre chose, mais simplement pour vérifier que les mots y étaient encore, que la ligne qu’elle venait d’écrire n’avait pas perdu sa forme en se fixant sur la page, et cette envie la troubla légèrement, parce qu’elle ne venait ni de la curiosité ni du doute, mais d’un besoin plus difficile à nommer, celui de constater que quelque chose d’intérieur avait désormais une existence visible. Pourtant elle ne le fit pas. Elle le garda fermé, posé contre sa cuisse, comme on garde près de soi une pensée qu’on n’est pas encore prêt à regarder trop longtemps.
Autour d’eux, le vent se leva un peu, pas assez pour troubler réellement l’après-midi, mais suffisamment pour faire bouger les herbes les plus hautes au bord du chemin et soulever de temps à autre une poussière fine, qui passait ensuite devant eux avec cette légèreté presque dorée que prend la terre lorsqu’elle croise la lumière basse. Nelya finit par se relever, attirée par quelques fleurs basses qui poussaient non loin des pierres, et elle s’éloigna de quelques pas seulement, assez pour leur laisser de l’espace sans véritablement quitter la scène, tandis que Kael ramenait une main contre lui pour frotter distraitement une petite trace de terre sur sa manche.
Lythra regarda un instant le chemin en contrebas, les silhouettes qui y passaient encore, puis le carnet dans sa main, puis Kael, sans que cela forme encore une pensée claire, seulement une impression diffuse que les choses, depuis ce matin, s’assemblaient autrement qu’avant, comme si quelque chose cherchait à se dessiner à travers les détails les plus ordinaires. Le carnet, dans cette sensation, occupait déjà une place étrange, presque disproportionnée, et elle comprit qu’il ne lui serait probablement plus possible de le considérer comme un simple objet donné au hasard. Il y avait dans ce geste de Kael quelque chose qu’il avait minimisé, naturellement, comme il minimisait tout ce qui comptait vraiment, mais dont elle percevait maintenant davantage le sens.
Elle allait lui dire quelque chose, peut-être simplement encore merci, ou autre chose qu’elle n’avait pas encore trouvé, lorsqu’une voix venue du chemin plus bas traversa l’air, suffisamment forte pour leur parvenir distinctement.
— S’il rentre dans cet état encore une fois, sa mère va finir par le tuer elle-même.
La remarque était accompagnée d’un rire, suivi d’un second, plus étouffé, et Lythra reconnut le ton avant même de reconnaître les silhouettes, deux hommes du village qui remontaient lentement en portant entre eux une caisse de bois, absorbés par leur propre conversation sans se soucier d’être entendus.
— Ce n’était pas bien grave, répondit l’autre. Juste une lèvre fendue et l’arcade ouverte.
— Pour Torvan, tu veux dire que ce n’était pas bien grave.
Le nom s’inscrivit dans l’air avec une netteté presque matérielle, et Lythra n’eut pas besoin de tourner la tête vers Kael pour sentir le léger changement dans sa posture, ce resserrement presque invisible de l’attention qui trahissait davantage qu’un simple intérêt.
Les deux hommes continuaient d’avancer sans les regarder, poursuivant leur échange avec cette tranquillité désinvolte de ceux qui parlent d’une chose qu’ils jugent connue, presque banale.
— Il a encore cherché, de toute façon.
— Ouais, mais cette fois ils étaient plusieurs, ajouta le premier en haussant les épaules. Il aurait dû laisser tomber.
— Torvan et laisser tomber, tu rêves.
Leur rire se perdit peu à peu tandis qu’ils s’éloignaient, mais quelque chose de leur passage resta suspendu entre les trois silhouettes demeurées sur les pierres.
Nelya releva aussitôt la tête, ses fleurs oubliées entre les doigts.
— Il s’est encore battu ?
Kael ne répondit pas tout de suite. Son regard suivait encore le chemin là où les hommes venaient de disparaître, et ce silence, chez lui, n’avait jamais la même qualité que celui des autres. Il n’était pas vide. Il travaillait.
— Apparemment, dit-il enfin.
Lythra garda les yeux sur lui une seconde de trop, juste assez pour remarquer le changement infime dans sa mâchoire, la tension discrète de son regard, et elle comprit que ce n’était pas seulement la blessure qui le touchait, ni même le fait que Torvan se fût encore battu, mais quelque chose de plus ancien, de plus installé, une forme d’inquiétude devenue presque habituelle à force de se répéter.
Nelya, elle, n’avait pas cette retenue.
— Pourquoi il fait toujours ça ?
Kael expira lentement avant de répondre, et sa voix, lorsqu’elle revint, resta calme, presque trop calme.
— Parce qu’il pense toujours qu’il pourra s’en sortir.
— Mais s’il revient blessé, c’est qu’il ne s’en sort pas vraiment.
— Ce n’est pas comme ça qu’il voit les choses.
Lythra baissa les yeux vers le carnet, puis vers la poussière claire autour de leurs pieds, et sentit une forme de tristesse douce s’installer en elle, non pas à cause de Torvan seulement, ni même à cause de Kael, mais à cause de ce qu’elle percevait dans la manière dont chacun semblait déjà engagé sur une route qu’il ne savait pas vraiment quitter. Torvan avec sa violence, Kael avec ce silence qu’il appelait sans doute prudence alors qu’il ressemblait de plus en plus à une fidélité inquiète, elle-même avec ce besoin grandissant de regarder les choses comme si elles risquaient de disparaître avant qu’elle n’ait eu le temps de les comprendre.
— Ce n’était pas bien grave, répéta-t-elle doucement, plus pour elle-même qu’en réponse à ce qu’elle avait entendu.
Kael tourna légèrement la tête vers elle.
— Pour lui, non.
Elle releva les yeux.
— Pour toi, si.
Leur regard se croisa cette fois plus franchement, et il ne détourna pas immédiatement les yeux, peut-être parce qu’il n’en avait plus réellement la force, peut-être parce qu’il savait qu’elle avait cessé de se contenter des demi-réponses.
— J’ai juste assez vu revenir blessé pour savoir quand ça cesse d’être drôle, dit-il au bout d’un moment.
La phrase était simple, presque sèche, mais elle contenait tout ce qu’il ne voulait pas nommer plus clairement, et Lythra sentit que si elle insistait davantage, le moment risquait de se refermer. Elle n’en avait pas envie. Pas maintenant.
Nelya, toujours trop honnête pour laisser les choses en suspens très longtemps, revint pourtant à la charge, mais avec l’innocence qui lui permettait d’atteindre parfois le cœur des choses sans même le vouloir.
— Tu l’aimes beaucoup, toi.
Cette fois, le silence fut total pendant une seconde, non pas figé mais net, et Lythra sentit malgré elle un sourire naître sur ses lèvres, non pas moqueur, seulement surpris par la justesse brutale de la remarque.
Kael baissa les yeux presque aussitôt.
— Nelya.
— Quoi ? demanda-t-elle, sincèrement déconcertée. C’est vrai.
Lythra intervint avant que la gêne ne s’installe davantage.
— Tu n’es pas obligée de tout dire à voix haute.
— Pourquoi, si c’est vrai ?
Cette fois, Kael laissa échapper un souffle qui n’était ni un rire ni un soupir, plutôt quelque chose entre les deux, comme s’il ne savait pas s’il devait être agacé ou résigné.
— Parce que certaines choses n’ont pas besoin d’être dites comme ça.
— Alors comment ?
Il ne répondit pas.
Et ce non-geste, cette impossibilité même de répondre, eut presque plus de force que n’importe quel aveu. Lythra détourna les yeux vers le chemin, par pudeur plus que par gêne, et serra un peu plus le carnet contre elle.
Les voix du village étaient revenues au premier plan, plus nombreuses maintenant que l’après-midi avançait, et un chien aboya au loin avant qu’une femme ne l’interrompe d’un ton sec. Quelque part, une charrette roula sur les pierres. Une fenêtre se referma. Rien d’important, rien d’exceptionnel, seulement la vie poursuivant son cours, et cela rendait l’instant encore plus délicat, comme si ce qui venait d’être aperçu entre eux n’avait pas besoin d’un grand décor pour exister.
Nelya finit par hausser les épaules, comme elle le faisait toujours quand le monde adulte cessait brutalement d’être logique à ses yeux, puis elle revint s’asseoir près de Lythra, déposant ses fleurs sur ses genoux avec le sérieux d’un geste important.
— Tu peux écrire sur lui aussi, dit-elle en désignant vaguement Kael du menton.
Cette fois, Lythra rit franchement, et même Kael ferma les yeux une seconde, comme s’il acceptait enfin qu’il n’y avait plus rien à défendre.
— Je vais déjà essayer d’écrire tout le reste, répondit-elle.
Mais en disant cela, elle comprit qu’elle le ferait sans doute. Pas forcément ce soir. Pas forcément bientôt. Mais un jour, elle écrirait aussi sur eux, sur Kael, sur Torvan, sur Nelya, sur cette lumière basse, sur cette conversation, sur ce moment si calme et pourtant déjà chargé d’une nostalgie qu’elle n’aurait pas dû ressentir si tôt.
Et c’est peut-être cela qui lui pesa le plus doucement au cœur : non pas l’idée que tout allait disparaître d’un seul coup, mais celle que tout était déjà, d’une certaine façon, en train de changer pendant qu’ils vivaient encore dedans.

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