Chapitre 7
Ils reprirent leur marche sans se presser, laissant le chemin décider pour eux, et peu à peu le village se rapprocha, les sons devenant plus distincts, les silhouettes plus précises, comme si le monde reprenait sa place autour d’eux après s’être tenu un instant à distance. Nelya avançait devant, incapable de rester droite très longtemps, sautant d’un bord à l’autre du chemin, s’arrêtant parfois sans prévenir pour observer quelque chose d’invisible aux autres, tandis que Kael restait en retrait, silencieux, ses mains toujours enfouies dans ses poches, et Lythra se tenait entre les deux, attentive à cette impression diffuse que tout lui paraissait légèrement différent, sans qu’elle sache encore dire en quoi.
Nelya ralentit soudain, sans prévenir, et cette fois elle ne bougea plus. Son regard restait fixé devant elle, avec cette intensité particulière qu’elle avait lorsqu’elle ne comprenait pas encore ce qu’elle voyait.
Lythra suivit naturellement la direction de ses yeux.
Une silhouette remontait le chemin.
Pas pressée. Pas hésitante non plus.
Torvan.
Même de loin, il était reconnaissable, dans sa manière de marcher comme si rien ne pouvait vraiment l’atteindre, et à mesure qu’il approchait, les détails devinrent plus nets. Une coupure au-dessus de l’œil, encore fraîche. Une trace sombre sur la tempe. Sa lèvre légèrement gonflée. Rien de spectaculaire, mais suffisamment pour raconter le reste.
Nelya souffla, presque impressionnée.
— Il a encore fait n’importe quoi.
Torvan les remarqua à son tour et esquissa un sourire, celui qu’il avait toujours dans ce genre de situation, à mi-chemin entre l’amusement et le défi.
— Vous me regardez comme si j’avais fait exprès.
Lythra pencha légèrement la tête.
— T’as fait exprès.
— C’est possible.
Nelya s’approcha sans aucune retenue.
— T’es encore blessé.
Torvan baissa brièvement les yeux, comme s’il vérifiait.
— Ça se voit tant que ça ?
— Oui.
— Bon.
— Et ?
— Et quoi ?
— Ça fait mal ?
Il la fixa une seconde, hésita presque, puis haussa les épaules.
— Un peu.
— Donc beaucoup.
Un léger rire lui échappa.
— Tu négocies bien.
Pendant ce temps, Kael n’avait pas avancé. Il n’avait rien dit non plus. Mais son regard, lui, ne quittait pas Torvan, détaillant sans commentaire, et Lythra sentit cette tension silencieuse revenir, plus claire que tout à l’heure, comme si quelque chose venait de se resserrer.
Elle prit la parole, doucement.
— Ils étaient combien ?
Torvan réfléchit une seconde, comme s’il cherchait à rendre la réponse moins importante qu’elle ne l’était.
— Assez pour s’ennuyer.
— Ça veut dire quoi ?
— Ça veut dire que ça valait pas vraiment le coup.
— Et t’y es allé quand même.
— Évidemment.
Nelya croisa les bras.
— Donc t’as perdu.
Torvan leva un sourcil.
— J’ai décidé d’arrêter.
— Après avoir pris des coups.
— Je choisis toujours le bon moment.
Lythra eut un léger sourire.
— Bien sûr.
Un silence passa, plus dense, et elle le regarda un peu plus attentivement.
— Sérieusement… ça valait le coup ?
Torvan ne répondit pas tout de suite. Son regard se posa ailleurs, sur le chemin, sur les maisons derrière eux, puis revint vers elle.
— Non.
Puis, presque aussitôt :
— Mais j’allais pas partir.
La réponse resta là, simple, sans justification, et Lythra sentit quelque chose résonner, comme une phrase déjà entendue sous une autre forme.
Ce fut Kael qui parla cette fois, sans élever la voix.
— Tu pourrais, pourtant.
Torvan tourna la tête vers lui, un peu surpris, ou peut-être simplement attentif.
— Partir ?
— Oui.
Un temps.
— Laisser tomber.
Torvan esquissa un sourire, différent des autres, plus court.
— Tu sais très bien que non.
— Je sais que tu pourrais.
— Et moi je sais que je le ferai pas.
Le ton restait calme, presque neutre, mais quelque chose passait entre eux, quelque chose que Nelya ne percevait pas encore mais que Lythra comprenait sans avoir besoin de l’expliquer.
— Ça finira mal, ajouta Kael.
Torvan haussa les épaules.
— Ça finit toujours quelque part.
— C’est pas une réponse.
— C’est la mienne.
Le silence qui suivit n’était plus le même que celui d’avant. Il n’était pas lourd, mais il n’était plus simple non plus.
Torvan détourna légèrement le regard, comme pour relâcher la tension, et ses yeux tombèrent sur le carnet que Lythra tenait encore.
— C’est nouveau, ça.
Elle leva légèrement la main.
— Oui.
— Pourquoi ?
— J’écris.
Il eut un léger rire, sans moquerie réelle.
— Mauvaise idée.
— Je m’en doutais.
— Tu vas passer ton temps à réfléchir.
— C’est déjà le cas.
— Alors t’es foutue.
— Possible.
Nelya regarda Kael.
— Dis-lui d’arrêter pour de vrai.
Kael répondit sans le regarder.
— Je le fais.
— Et ça marche ?
Torvan répondit à sa place.
— Parfois.
— Donc non.
— Donc ça dépend.
Un sourire passa brièvement entre eux, discret, presque involontaire, et Lythra le remarqua sans rien dire.
Torvan recula légèrement, comme si le moment touchait à sa fin.
— Vous rentrez ?
— Oui.
— Moi aussi.
Il hésita une seconde, à peine, puis ajouta :
— À demain.
— À demain, répondit Lythra.
— Essaie de pas te battre, lança Nelya.
Torvan eut un sourire plus franc.
— Je vais y penser.
— Tu vas pas le faire.
— Probablement pas.
Il passa à côté d’eux, sans les toucher mais suffisamment proche pour que sa présence laisse une trace, puis continua sans se retourner.
Kael le suivit du regard un peu plus longtemps que les autres.
Personne ne parla tout de suite.
Puis Nelya haussa les épaules.
— Il va jamais arrêter.
Kael répondit simplement :
— Non.
Lythra serra légèrement le carnet contre elle.
— Mais tu continueras à essayer.
Il ne répondit pas.
Mais cette fois, il ne détourna pas le regard.
Et ça suffisait.
Le silence qui suivit leur séparation avec Torvan ne dura pas longtemps, mais il laissa une trace différente de celui d’avant, comme s’il contenait encore quelque chose qui n’avait pas complètement trouvé sa place, et Lythra continua de marcher sans accélérer, consciente que Kael, à côté d’elle, n’avait rien ajouté non plus, mais qu’il n’était pas revenu à cet état plus léger qu’il avait avant leur rencontre.
Nelya, elle, n’avait pas cette retenue et reprit très vite son mouvement habituel, avançant de quelques pas avant de revenir, sautant par-dessus une pierre, puis s’arrêtant brusquement pour observer une feuille accrochée à une clôture, comme si le monde entier pouvait encore être découvert à chaque instant.
— Il ment quand il dit que ça fait pas mal, lança-t-elle sans prévenir.
Lythra tourna légèrement la tête vers elle.
— Oui.
— Ça se voit.
— Oui.
— Alors pourquoi il le dit ?
Lythra prit une seconde.
— Parce qu’il préfère ça.
Nelya réfléchit, puis secoua la tête.
— C’est bizarre.
Kael, sans regarder ni l’une ni l’autre, répondit d’une voix plus basse :
— C’est plus simple.
— C’est pas plus simple, c’est juste faux, répliqua-t-elle immédiatement.
Un léger souffle passa entre eux, quelque chose qui ressemblait presque à un sourire chez Lythra, tandis que Kael ne répondit pas, mais son silence n’était pas vide, simplement fermé.
Ils atteignirent le croisement principal sans vraiment s’en rendre compte, et cette fois, ce fut lui qui ralentit légèrement, comme si le moment de se séparer s’imposait naturellement.
— Je passe par là, dit-il en désignant une ruelle plus étroite.
Nelya leva les yeux.
— Tu viens demain ?
— Oui.
— Tôt ?
— Peut-être.
— Donc non.
Lythra eut un léger sourire.
— Tu pourrais dire oui, juste pour voir.
Kael leva brièvement les yeux vers elle, et quelque chose passa dans son regard, rapide mais clair.
— Je pourrais.
Il ne le fit pas.
— À demain, ajouta-t-il simplement.
— À demain, répondit-elle.
Leurs regards se croisèrent une seconde de trop, puis il détourna le sien le premier et s’éloigna, disparaissant rapidement derrière les maisons, et Lythra resta immobile un instant, sans raison apparente, comme si elle attendait que quelque chose se termine complètement avant de reprendre.
— Vous êtes tous bizarres, conclut Nelya.
— C’est possible.
Elles reprirent leur marche, cette fois sans détour, et la maison apparut rapidement, ancrée dans le paysage avec cette familiarité rassurante qu’elle avait toujours eue, même lorsque tout le reste semblait légèrement décalé.
Nelya entra la première, poussant la porte sans frapper.
— On est rentrées !
La chaleur de l’intérieur les enveloppa immédiatement, mêlée à l’odeur du repas qui terminait de cuire, et les bruits familiers reprirent leur place, les pas dans la pièce voisine, le froissement d’un tissu, le bois qui craquait légèrement sous les mouvements.
Elvara apparut presque aussitôt, comme si elle avait attendu ce moment précis, son regard vif passant de Nelya à Lythra avant de s’arrêter sur ce qu’elle tenait encore.
— Et ça, qu’est-ce que c’est ?
Lythra leva légèrement la main, consciente que l’objet attirait l’attention plus qu’elle ne l’aurait voulu.
— Un carnet.
Elvara s’approcha de quelques pas, plissant légèrement les yeux comme si cela lui permettait de mieux comprendre.
— Je vois bien. Mais pourquoi ?
Lythra ouvrit la bouche, sans trouver immédiatement la réponse qui conviendrait, et ce fut sa mère qui intervint avant elle, sans se presser, continuant ce qu’elle faisait comme si la question n’avait rien d’urgent.
— Kael lui a donné.
Elvara tourna la tête vers elle.
— Kael ?
— Oui.
— Et il lui donne des carnets maintenant ?
— Apparemment.
Le ton était calme, presque neutre, mais suffisamment posé pour empêcher la remarque de devenir une critique ouverte.
Elvara reporta son attention sur Lythra.
— Et tu comptes en faire quoi ?
Lythra serra légèrement ses doigts autour de la couverture.
— Écrire.
— Écrire quoi ?
— Ce que je veux.
Un léger silence passa, et Lythra sentit la tension monter d’un cran, pas violente, mais suffisamment présente pour être perçue.
— C’est vague, reprit Elvara.
— Elle vient de rentrer, intervint sa mère sans lever la voix.
Le ton était doux, mais il marquait une limite claire, et Lythra sentit immédiatement que la pression se relâchait légèrement, même si sa tante n’avait pas dit son dernier mot.
— Je pose une question, répondit Elvara.
— Et elle y répondra quand elle saura, ajouta sa mère en relevant enfin les yeux.
Leurs regards se croisèrent brièvement, et quelque chose passa entre elles, rapide, maîtrisé, comme une habitude ancienne de se comprendre sans s’opposer frontalement.
Nelya leva alors la main, comme si elle participait à une discussion importante.
— Elle va écrire sur nous.
Elvara haussa légèrement les sourcils.
— Sur vous ?
— Oui.
— Pourquoi ?
— Pour se souvenir.
Un silence suivit, plus net cette fois, et Lythra sentit quelque chose se poser dans la pièce, une forme d’attention différente, moins critique, plus difficile à définir.
— Se souvenir de quoi ? demanda Elvara.
Nelya haussa les épaules.
— De maintenant.
Personne ne répondit immédiatement, et ce simple mot sembla suffire à ralentir tout le reste, comme si le temps lui-même venait d’être désigné sans que personne ne sache quoi en faire.
Sa mère posa ce qu’elle tenait et se redressa.
— Va poser tes affaires, dit-elle doucement à Lythra.
Elle hocha la tête sans discuter et monta les marches, le carnet toujours contre elle, comme si elle refusait de le laisser en bas, dans un espace où il ne lui appartenait plus complètement.
La porte de sa chambre se referma derrière elle avec un léger bruit étouffé, et le silence qui suivit n’avait rien à voir avec celui de l’extérieur. Il était plus stable, plus intérieur, presque immobile.
Elle resta debout un instant, sans bouger, puis s’assit sur le bord de son lit et posa enfin le carnet devant elle.
Elle le regarda.
Longuement.
Comme si elle attendait qu’il lui dise quoi faire.
Puis elle l’ouvrit.
Les mots étaient là.
Simples.
Présents.
Elle passa ses doigts dessus, lentement, comme pour vérifier qu’ils ne disparaîtraient pas, puis, sans réfléchir davantage, elle ajouta une seconde ligne, plus courte, presque instinctive.
Elle referma aussitôt.
Pas pour cacher.
Pour garder.
En bas, les voix reprenaient, familières, continues, les échanges, le repas, les habitudes qui ne changeaient pas.
Et pourtant, quelque chose avait bougé.
Elle posa le carnet près de son oreiller, à portée de main, et resta un moment immobile, regardant la lumière glisser doucement sur le mur.
Elle ne comprenait pas encore tout.
Mais elle savait une chose.
Ce qu’elle venait de commencer ne s’arrêterait pas là.
Et pour la première fois, cette idée ne lui faisait pas peur.
Lorsqu’elle redescendit, la lumière avait encore changé, glissant vers une teinte plus chaude qui donnait à la maison quelque chose de plus clos, de plus dense, comme si l’extérieur avait cessé d’exister dès l’instant où elle avait quitté l’escalier, et cette impression, pourtant familière, lui parut plus nette qu’à l’ordinaire. Il y avait dans la pièce cette chaleur du soir qui venait des plats encore fumants, du bois des murs, des tissus suspendus, de l’air retenu depuis toute la journée, et tout cela aurait dû lui sembler rassurant sans réserve, mais elle gardait en elle une sensation plus difficile à dissoudre, quelque chose d’à peine perceptible, comme si le calme lui-même était devenu trop conscient de sa propre présence.
La table était prête. Sa mère terminait d’ajuster les dernières choses avec cette précision tranquille qui lui appartenait, un geste pour replacer un bol, un autre pour essuyer une goutte invisible sur le bois, et cette manière qu’elle avait de faire tenir ensemble les choses simples, sans bruit, sans les rendre solennelles, toucha Lythra plus qu’elle ne l’aurait cru. Elvara, elle, était déjà assise, attentive sans en avoir l’air, le regard mobile, prêt à s’arrêter sur n’importe quel détail susceptible d’être commenté, interrogé, jugé avec cette franchise qui chez elle ne ressemblait jamais tout à fait à de la méchanceté, mais qui savait pourtant appuyer exactement là où il fallait pour forcer une réponse. Nelya, enfin, attendait avec son impatience habituelle, ses doigts jouant avec le bord de son assiette, incapable de rester longtemps immobile quand il y avait encore des choses à voir ou à entendre.
Elvara fut la première à lever les yeux vers elle.
— Tu t’es attardée.
La remarque, prononcée sans dureté véritable, contenait malgré tout l’invitation tacite à s’expliquer, et Lythra sentit immédiatement que la réponse qu’elle donnerait serait examinée moins pour son contenu que pour la manière dont elle la dirait.
— Un peu, répondit-elle en tirant sa chaise.
Elle s’assit sans se presser, consciente du regard de sa tante toujours posé sur elle, et cette simple attention lui rappela presque malgré elle le carnet encore en haut, le fait d’avoir écrit, le fait surtout d’avoir accepté ce geste de Kael comme si cela allait de soi alors que rien, dans le fond, n’allait encore vraiment de soi.
— Avec les autres ? demanda Elvara.
— Oui.
Un silence bref suivit, de ceux qui ressemblent à une marche supplémentaire dans un escalier qu’on n’avait pas prévu de monter.
— Et alors ?
Lythra retint presque un sourire à l’intérieur d’elle-même. La question avait l’air simple, mais elle savait déjà qu’un “rien” trop rapide ne suffirait pas.
— Rien de particulier.
Elle le dit calmement, et en même temps elle sentit combien cette réponse était fausse dans sa simplicité. Rien de particulier. Alors qu’elle avait un carnet, un aveu à demi formulé, une présence de plus en plus nette dans son esprit, et ce sentiment persistant que les choses les plus discrètes étaient en train de devenir les plus importantes.
— Rien du tout ? reprit Elvara, légèrement.
Avant qu’elle n’ait besoin de choisir un autre mot, sa mère intervint avec cette douceur presque imperceptible qui n’effaçait rien mais déplaçait toujours l’angle des choses.
— Laisse-la respirer un peu.
Elvara eut un léger souffle par le nez, ni agacé ni amusé, simplement fidèle à elle-même.
— Je pose une question.
— Et elle y répond, dit sa mère, sans lever la voix.
Le ton était calme, et pourtant il suffisait à refermer la discussion sans la rendre plus lourde. Lythra sentit aussitôt le mouvement, cette manière qu’avait sa mère d’absorber l’élan des remontrances avant qu’elles ne deviennent des remontrances véritables, et cela lui procura une gratitude silencieuse qu’elle ne montra pas.
Nelya leva soudain la tête, incapable de laisser un sujet mourir tout à fait s’il lui paraissait intéressant.
— Elle a écrit.
Elvara tourna les yeux vers elle.
— Déjà ?
Lythra sentit aussitôt la suite venir avant même qu’elle n’arrive.
— Oui, répondit Nelya avec conviction.
— Sur quoi ? demanda Elvara.
Nelya haussa les épaules.
— Sur nous, je crois.
Lythra laissa échapper un léger souffle qui ressemblait presque à un rire, mais quelque chose dans la phrase de sa cousine se posa tout de même en elle avec plus de poids qu’elle ne l’aurait voulu. Sur nous. Ce n’était pas exactement vrai. Pas encore. Et pourtant, cela l’était déjà un peu.
— Peut-être, dit-elle.
Elvara pencha légèrement la tête.
— Déjà ?
Le mot, répété, ne portait plus exactement sur l’action d’écrire, mais sur l’idée même qu’un instant aussi simple mérite d’être gardé. Lythra ne sut pas si cela l’amusait, l’intriguait ou l’inquiétait.
— Juste quelques mots.
— Ça commence toujours comme ça, dit Elvara.
Sa mère posa alors le plat au centre de la table.
— Mangez.
Ce simple mot suffit à réorganiser la pièce. Les mains bougèrent, les assiettes changèrent légèrement de place, les couverts reprirent leur fonction au lieu de rester des objets inertes entre deux conversations, et Lythra se laissa porter par cette reprise concrète, heureuse d’avoir quelques secondes pendant lesquelles personne n’attendait d’elle autre chose que les gestes les plus simples.
Le repas commença ainsi, doucement, sur des choses ordinaires, la cuisson d’un plat, la voisine qui avait encore oublié quelque chose chez quelqu’un d’autre, le bruit d’une charrette entendu plus tôt dans l’après-midi, et Lythra sentit peu à peu son souffle se calmer. Pourtant, elle ne se détendit pas complètement. Quelque chose, depuis qu’elle avait rejoint la table, restait à l’arrière de son esprit, comme une phrase inachevée.
Elvara ramena le sujet vers autre chose au moment où Lythra s’y attendait le moins.
— Dans deux jours, vous avez le rituel.
Lythra releva légèrement les yeux. Le mot semblait simple, connu, presque usé à force de revenir chaque année au même moment, et pourtant ce soir-là il prit une consistance différente.
— Oui.
— Tu y vas sans te poser de questions ? demanda sa tante.
La formulation la fit hésiter une fraction de seconde. Non pas parce qu’elle ne savait pas répondre, mais parce qu’elle comprit immédiatement que la véritable question n’était pas celle-là. Il ne s’agissait pas du rituel seulement. Il s’agissait de tout ce qu’on continue de faire sans savoir exactement à quel point on y croit encore.
— Si, dit-elle. Je m’en pose.
Elvara la regarda avec un intérêt plus vif.
— Et tu continues quand même.
— Oui.
Ce “oui” lui parut plus dense qu’il ne l’aurait dû. Elle-même ne savait pas exactement ce qu’elle défendait en le prononçant.
— C’est intéressant, dit Elvara.
Sa mère releva les yeux.
— Ou simplement normal.
— Ça dépend de ce qu’on appelle normal.
— Ça dépend surtout de ce qu’on comprend, répondit sa mère.
Lythra garda le silence. Leurs échanges lui donnaient souvent l’impression d’assister à une conversation commencée bien avant elle, une conversation qu’elle comprenait par morceaux seulement, par éclats, et ce soir cette impression était plus forte encore.
Nelya, comme si elle sentait que le fil risquait de devenir trop tendu, intervint avec son sérieux désarmant.
— Moi je veux voir les rubans.
Sa mère répondit aussitôt :
— Tu les verras.
— De loin, ajouta Elvara.
— C’est pareil, dit Nelya.
— Pas vraiment.
— Si.
Un très léger rire circula, dissipant l’instant juste assez pour qu’il ne se fixe pas, et la conversation dériva ensuite vers des choses plus modestes, plus faciles, ce qui permit à Lythra de se taire sans que cela soit remarqué.
Elle mangeait lentement. Plus lentement qu’à l’ordinaire peut-être. Non parce qu’elle n’avait pas faim, mais parce qu’elle écoutait davantage qu’elle ne participait, attentive à la manière dont les mots circulaient, à ce qui se disait et à ce qui restait juste en dessous. C’est sans doute pour cela qu’elle remarqua presque immédiatement le ralentissement des gestes de sa mère, cette infime suspension qui précède les décisions discrètes.
Sa mère se pencha légèrement vers Elvara, pas beaucoup, juste assez pour que leurs voix ne portent plus normalement.
Lythra ne tourna pas la tête.
Elle écouta.
— Ça a bougé ? murmura Elvara.
Le cœur de Lythra eut une réaction si nette qu’elle en fut presque agacée. Pourquoi ce mot-là lui faisait-il cet effet ? Bougé. Comme si quelque chose, quelque part, n’était plus tout à fait stable.
— Oui… un peu, répondit sa mère.
— C’est rouvert ?
— Non. Pas vraiment.
Un silence court suivit.
— Une fine brèche, ajouta sa mère.
Le mot se fixa aussitôt en Lythra sans qu’elle sache quoi en faire. Une brèche où ? Dans quoi ? Pourquoi le ton de sa mère avait-il changé à ce point ?
— Tu es sûre ? demanda Elvara.
— Oui.
— Et personne ne dit rien ?
— Pas encore.
— Ils attendent quoi ?
— De voir si ça tient.
Lythra baissa les yeux vers son assiette pour ne surtout pas donner l’impression d’avoir entendu, mais les mots étaient déjà là, déposés en elle, lourds de quelque chose qu’elle ne saisissait pas encore. Une fine brèche. Ça tient. Elle comprenait les mots un par un. Pas leur sens ensemble.
Nelya leva la tête au mauvais moment, ou au meilleur selon le point de vue.
— Vous parlez de quoi ?
Sa mère répondit immédiatement, avec un naturel presque trop parfait.
— De rien d’important.
Nelya plissa les yeux.
— C’est toujours important quand vous chuchotez.
— Pas cette fois, dit sa mère.
Lythra sentit que la réponse était faite autant pour Nelya que pour elle, peut-être davantage encore pour elle, et cette pensée la troubla plus qu’elle ne l’aurait cru.
Le reste du repas se poursuivit sur un ton plus léger, mais elle n’y revint pas entièrement. Elle parlait quand il le fallait, écoutait, souriait même parfois, tout en gardant dans un coin de l’esprit ces mots ramassés presque malgré elle, comme si leur simple présence avait déplacé quelque chose dans la soirée.
Lorsque enfin elle remonta dans sa chambre, ce ne fut pas avec la sensation d’échapper à la table, mais avec celle d’emporter quelque chose avec elle, quelque chose qu’elle n’avait pas demandé et qu’elle ne savait pas encore comment porter.
Elle se coucha sans prendre le temps de réfléchir davantage. Peut-être parce qu’elle sentait déjà que si elle se mettait à penser réellement, elle ne dormirait pas. Le sommeil vint vite, presque trop vite, comme si quelqu’un l’avait attendue juste derrière la fatigue.
Elle se retrouva ailleurs sans transition.
Il n’y avait pas de noir au sens habituel du terme, pas cette obscurité pleine que connaissent les nuits sans lune, mais plutôt une absence immense, un espace si vide qu’il semblait avaler jusqu’à la possibilité même d’un horizon. Sous ses pieds s’étendait une surface lisse, transparente, dont la perfection même paraissait fausse, et en dessous, l’eau attendait, immobile au point d’en devenir presque irréelle.
Elle regarda.
Son reflet était là.
Et déjà quelque chose clochait. Pas quelque chose de visible d’un seul coup, pas une déformation grotesque ou un visage différent, mais un décalage plus infime, plus insupportable, comme si son image la précédait ou la suivait d’une manière qui n’obéissait plus vraiment à ses gestes.
Alors la voix vint.
— Tu reviens.
Le son ne venait pas d’un point précis, et c’était peut-être cela le plus troublant. Il semblait exister partout à la fois, non autour d’elle mais dans l’espace lui-même.
— Qui est là ? demanda-t-elle.
Sa propre voix lui parut trop humaine, trop simple, presque déplacée dans cet endroit.
— Tu poses encore la question.
Il y avait dans cette réponse quelque chose de presque calme, de presque patient, et cela l’angoissa davantage qu’une menace ouverte.
— Montre-toi.
Le reflet en dessous d’elle frissonna légèrement, comme agité par un courant qui n’existait pas.
— Tu m’as déjà vue.
— Non.
La négation lui échappa trop vite, avec cette précipitation propre aux refus qui naissent avant la pensée.
— Si.
Le sol céda légèrement sous elle.
Pas assez pour l’engloutir d’un coup.
Assez pour lui faire comprendre que tout ici pouvait changer sans prévenir.
Elle sentit ses genoux s’enfoncer, lentement, la matière se dérobant sans bruit, et l’eau, en dessous, sembla se rapprocher.
— Arrête.
— Tu regardes… mais tu refuses de voir.
Les mots glissèrent en elle comme si la voix connaissait déjà sa peur, comme si elle attendait ses réactions avec une certitude ancienne.
— Dis-moi ton nom.
Un silence suivit.
Pas vide.
Dense.
Puis la réponse :
— Tu le connais.
— Non…
— Dis-le.
Sa gorge se serra. Elle sentait la peur, oui, mais autre chose aussi, quelque chose de pire peut-être, la sensation que ce nom existait quelque part en elle, enfoui, inaccessible, et qu’on la poussait non pas à l’apprendre, mais à le reconnaître.
— Je ne sais pas…
Le reflet, en dessous, bougea avant elle.
Alors la voix prononça le nom.
— Vaelith.
Cette fois, le son ne traversa pas seulement l’espace. Il la traversa elle. Le nom vibra au plus profond, comme s’il avait trouvé un endroit préparé pour lui depuis longtemps.
— Tu écris maintenant, reprit la voix.
— Je n’ai rien écrit…
— Tu gardes.
Le reflet sourit.
Pas elle.
Pas exactement.
— Continue.
Elle voulut reculer. Le sol céda davantage. L’eau monta autour d’elle avec une lenteur glacée, et cette lenteur la terrifia plus que la violence ne l’aurait fait.
— Je ne veux pas…
— Tu veux comprendre.
— Non…
— Alors reste.
Elle secoua la tête, mais le mouvement n’avait plus le même sens ici. Rien ne s’arrêtait parce qu’elle disait non.
— Dis-le encore.
Sa bouche s’ouvrit malgré elle.
— Vaelith…
Et ce fut ce dernier mot, plus que tout le reste, qui la jeta hors du rêve.
Elle se redressa en sursaut, le souffle déchiré, la peau trempée de sueur, le cœur frappant si fort dans sa poitrine qu’elle mit plusieurs secondes à reconnaître la chambre. Les murs, la fenêtre, l’ombre du lit, tout lui revint par fragments. Elle n’était plus là-bas. Et pourtant quelque chose de là-bas était venu avec elle.
Sa main partit vers le carnet avant même qu’elle n’ait le temps d’y penser. Le geste fut si instinctif qu’il l’effraya presque. Elle l’attrapa, l’ouvrit trop vite, tourna plusieurs pages d’une main encore tremblante, puis s’arrêta net.
Les mots étaient là.
Alignés.
Nets.
Irréfutables.
— Tu reviens
— Tu poses encore la question
— Tu refuses de voir
— Dis-le
— Vaelith
— Tu écris maintenant
— Tu gardes
— Continue
— Dis-le encore
Elle resta immobile.
Le carnet ouvert.
Son souffle n’avait pas repris un rythme normal, mais ce n’était plus seulement la peur qui la tenait figée. C’était l’impossibilité de ce qu’elle voyait.
— Non… murmura-t-elle.
Le mot sortit à peine.
Elle passa le bout des doigts sur les lignes, comme si le contact pouvait en altérer la réalité.
— J’ai pas écrit ça…
Et pourtant elle reconnaissait son écriture. Pas seulement vaguement. Avec cette précision intime qu’on a devant ses propres gestes, ses propres courbes, ses propres habitudes. Chaque lettre était d’elle. Tout lui appartenait. Sauf le souvenir.
Elle referma le carnet.
Le rouvrit aussitôt.
Les mots n’avaient pas bougé.
Et dans le silence de la chambre, une pensée s’imposa enfin, claire, glacée, sans détour : ce qui se passait n’avait pas commencé ce soir.
Cela avait commencé avant.
Et elle ignorait depuis combien de temps déjà elle écrivait des choses qu’elle ne se souvenait pas avoir pensées.

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