Chapitre 8

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Elle resta longtemps immobile après avoir rouvert le carnet, le regard fixé sur les lignes comme si les quitter risquait de les effacer ou, au contraire, de les rendre encore plus réelles, et malgré l’effort qu’elle faisait pour reprendre un rythme de respiration normal, quelque chose en elle résistait, comme si son corps avait compris avant elle qu’il ne s’agissait pas simplement d’un rêve qui s’accrochait encore à ses pensées. Elle connaissait son écriture avec une précision qui ne laissait aucune place au doute, chaque courbe, chaque liaison entre les lettres, chaque irrégularité même lui appartenait d’une manière trop intime pour être imitée sans qu’elle le remarque, et pourtant elle ne gardait aucun souvenir d’avoir écrit ces phrases, pas même une impression floue, pas même un geste oublié dans un demi-sommeil.

Elle passa lentement ses doigts sur la page, comme pour vérifier que le papier ne se transformerait pas sous le contact, mais rien ne bougea, rien ne trahit une anomalie, et ce contraste entre l’ordinaire du support et l’impossibilité de son contenu rendait la situation encore plus difficile à accepter. Elle referma le carnet, puis l’ouvrit à nouveau presque aussitôt, avec un mouvement trop rapide pour être vraiment contrôlé, comme si elle espérait que le simple fait de ne plus le voir suffirait à le modifier, mais les mots étaient toujours là, exactement à la même place, avec la même netteté.

Elle inspira plus profondément, essayant de remettre de l’ordre dans ses pensées, de trouver une explication qui tienne sans qu’elle ait besoin d’y croire de force, et pendant quelques secondes elle s’accrocha à l’idée qu’elle avait pu écrire sans s’en souvenir, que le réveil avait été confus, que son esprit avait prolongé le rêve sans qu’elle s’en rende compte, mais cette hypothèse, si elle paraissait raisonnable en apparence, se fissurait dès qu’elle essayait de la suivre jusqu’au bout, parce que rien dans sa mémoire, même floue, ne correspondait à ce qu’elle voyait.

C’est alors qu’une autre idée s’imposa, plus simple, plus directe, presque évidente dans sa logique, et qui pourtant lui donna envie de ne pas la suivre immédiatement : si ces mots avaient été écrits sans qu’elle s’en souvienne, alors elle pouvait vérifier, elle pouvait essayer à nouveau, poser une question, observer, comprendre. Cette pensée resta un moment en suspens, comme si elle attendait qu’elle décide de l’accepter ou de la repousser, et Lythra sentit très nettement la résistance qui montait en elle, non pas une peur franche, mais quelque chose de plus profond, une intuition que ce geste, aussi simple qu’il puisse paraître, allait marquer un point à partir duquel rien ne redeviendrait complètement normal.

Elle posa finalement la main sur le carnet, l’ouvrit avec une lenteur presque précautionneuse, dépassa les pages déjà remplies sans les regarder trop longtemps, comme si s’y attarder risquait de la détourner de ce qu’elle s’apprêtait à faire, puis s’arrêta sur une page vierge. Le vide de cette page lui parut soudain immense, disproportionné, comme si elle contenait déjà la réponse à une question qu’elle n’avait pas encore formulée, et sa main resta suspendue un instant au-dessus du papier avant qu’elle n’attrape le morceau de charbon glissé entre les pages.

Elle le tint sans écrire, consciente du poids infime de l’objet, du contact sec contre ses doigts, du silence autour d’elle qui semblait attendre avec elle, et lorsqu’elle murmura que c’était ridicule, le mot lui parut creux, incapable de contenir ce qui se passait réellement. Elle posa enfin la pointe du charbon sur la page, sentit la légère résistance du papier, puis écrivit lentement, sans chercher une formulation complexe, sans se laisser le temps de douter davantage.

Qui es-tu ?

Elle retira la main, observa les mots, et pendant quelques secondes rien ne se produisit, le silence restant intact, presque rassurant, comme s’il confirmait que tout cela n’était qu’une extension maladroite du rêve, qu’elle allait refermer le carnet, se rendormir, et retrouver au matin une version plus simple du monde.

Elle allait refermer le carnet.

Elle le savait.

Mais elle ne le fit pas.

Parce qu’une sensation venait d’apparaître, infime, difficile à nommer, comme une variation presque imperceptible dans l’air lui-même, et lorsqu’elle baissa les yeux, elle comprit immédiatement que quelque chose se produisait.

Le charbon n’était plus dans sa main.

Elle ne se souvenait pas l’avoir reposé.

Et sur la page, à quelques millimètres de la question, un trait venait d’apparaître, si fin qu’elle aurait pu croire à une illusion si celui-ci ne s’était pas prolongé sous son regard. Elle se figea complètement, son souffle suspendu, incapable de détourner les yeux tandis que la ligne continuait de se former avec une lenteur presque méthodique, comme si le temps n’avait plus la même consistance ici.

Une première lettre se dessina.

Puis une seconde.

Elle sentit son cœur accélérer, non pas brutalement, mais avec une régularité oppressante, chaque battement semblant accompagner l’apparition d’un nouveau signe, et elle resta immobile, refusant même de cligner des yeux de peur de manquer quelque chose, ou de briser le processus en le regardant trop consciemment.

Les lettres continuèrent de se former, sans hésitation, sans tremblement, sans la moindre trace d’un geste humain, comme si elles existaient déjà et ne faisaient que remonter à la surface, et lorsqu’enfin la phrase fut complète, le silence qui suivit ne fut plus celui de l’attente, mais celui de la confirmation.

Tu m’as nommée.

Elle ne bougea pas.

Le regard fixé sur ces mots.

Et dans ce regard, quelque chose céda.

Parce qu’elle comprenait.

Pas tout.

Mais suffisamment.

Elle avait prononcé le nom.

Dans le rêve.

Elle l’avait dit.

Elle l’avait accepté, même sans le vouloir.

Et maintenant...

Le carnet répondait.

Elle recula légèrement, sans quitter la page des yeux, comme si la distance pouvait modifier ce qu’elle voyait, et pour la première fois la peur prit une forme plus nette, non pas explosive, mais progressive, s’installant comme une évidence qu’elle ne pouvait plus contourner.

— Non… souffla-t-elle.

Mais le mot ne portait rien.

Il ne contredisait rien.

Il constatait seulement.

Elle referma lentement le carnet, cette fois sans le rouvrir, et resta assise, le regard perdu quelque part entre la table et le mur, consciente que ce qu’elle venait de faire ne pouvait pas être annulé, que ce qu’elle venait de voir ne pouvait pas être oublié comme un simple rêve.

Une pensée s’imposa alors, claire, précise, impossible à repousser.

Ce n’était pas quelque chose qui venait d’arriver.

C’était quelque chose qui avait déjà commencé.

Et elle ignorait depuis quand elle en faisait partie.

Elle resta allongée longtemps sans parvenir à retrouver le sommeil, les yeux ouverts dans l’obscurité, le carnet posé à côté d’elle comme une présence silencieuse dont elle n’arrivait plus à se détacher complètement. Elle ne le touchait pas, mais elle en était consciente à chaque seconde, comme si son existence seule suffisait à modifier l’équilibre de la pièce. Lorsqu’elle finit par fermer les yeux, ce ne fut pas pour dormir réellement, mais pour échapper à la fixité des choses, et elle dériva ainsi, sans repos véritable, jusqu’à ce que la lumière du matin vienne s’imposer.

Elle comprit qu’elle était réveillée avant même d’ouvrir les yeux, à cause de cette clarté plus froide, plus précise, qui dessinait déjà les contours de la pièce avec une netteté différente. Pendant quelques secondes, elle resta immobile, tentant de retrouver un point d’appui familier, une sensation normale à laquelle se raccrocher, puis elle tourna légèrement la tête.

Le carnet était toujours là.

À la même place.

Intact.

Elle le regarda sans bouger, comme si le simple fait de le fixer trop longtemps risquait de provoquer une réaction, puis détourna finalement les yeux, se redressa lentement et se leva. Ses gestes lui parurent légèrement plus conscients que d’habitude, comme si elle observait elle-même chacun de ses mouvements, vérifiant qu’ils lui appartenaient encore.

En descendant, elle retrouva immédiatement les bruits familiers de la maison, le bois qui craque, une chaise qu’on déplace, la voix de Nelya qui s’élève sans retenue, et cette normalité la frappa plus que tout le reste, parce qu’elle ne correspondait pas à ce qu’elle ressentait. Rien n’avait changé, et pourtant elle ne parvenait plus à s’inscrire dans ce “rien”.

Sa mère leva brièvement les yeux vers elle.

— Tu es levée tôt.

Lythra hésita une fraction de seconde avant de répondre.

— Oui… j’ai mal dormi.

— Ça arrive.

Le ton était simple, sans insistance, et cette absence de réaction la déstabilisa légèrement, comme si une part d’elle avait attendu qu’on remarque quelque chose de plus.

Nelya apparut aussitôt, encore à moitié décoiffée mais déjà animée.

— Moi j’ai super bien dormi, dit-elle en s’approchant. J’ai rêvé d’un lapin géant.

Lythra esquissa un léger sourire, plus par habitude que par véritable amusement.

— Évidemment.

— Il parlait.

— Ça aussi.

— Et il disait qu’il ne fallait jamais rester au même endroit trop longtemps.

Lythra releva légèrement les yeux vers elle, attentive sans le montrer.

— C’est un drôle de conseil.

— Tu crois ?

— Je crois que ça dépend.

Elle entendit sa propre réponse et eut une impression étrange, comme si cette phrase lui était familière, comme si elle l’avait déjà dite, ou entendue, sans parvenir à en retrouver l’origine exacte. Elle resta un instant immobile, le regard posé sur la table, essayant de saisir ce qui la dérangeait, mais la sensation s’effaça presque aussitôt, laissant derrière elle une simple impression de décalage.

— Tu es bizarre, dit Nelya en la regardant.

— Pourquoi ?

— Tu réfléchis trop avant de répondre.

Sa mère intervint doucement.

— Elle est fatiguée.

Lythra hocha la tête sans discuter.

— Oui.

C’était plus simple de laisser cette explication s’installer, même si elle ne lui semblait pas suffisante.

Le repas se déroula ensuite sans incident, les gestes habituels reprenant leur place, les conversations glissant d’un sujet à l’autre sans accroche particulière, et pourtant Lythra resta en retrait, non pas volontairement, mais parce qu’elle avait du mal à suivre le fil des échanges sans être distraite par cette sensation persistante que quelque chose ne correspondait pas tout à fait. Rien de visible, rien de concret, seulement une impression diffuse que les choses s’enchaînaient légèrement autrement.

Lorsqu’elle sortit enfin, l’air extérieur lui parut plus net, plus ancré, et elle inspira profondément, comme pour vérifier que ses sensations étaient encore fiables. Le village était identique à lui-même, les chemins, les maisons, les voix, tout était là, et pourtant elle avançait avec une attention différente, comme si elle s’attendait à ce que quelque chose rompe cet équilibre à tout moment.

Elle aperçut Kael près de la barrière, adossé comme souvent, le regard porté ailleurs, et elle ralentit légèrement avant de s’approcher. Il leva les yeux vers elle presque immédiatement et la regarda avec une attention qui lui parut plus insistante qu’à l’habitude.

— T’as pas dormi, dit-il.

Elle ouvrit la bouche pour répondre, prête à nier par réflexe, puis se ravisa.

— Pas vraiment.

Il hocha légèrement la tête.

— Ça se voit.

— Merci.

— C’est pas un compliment.

Elle esquissa un léger sourire, mais celui-ci ne resta pas longtemps.

Un silence s’installa, pas gênant, mais chargé de ce qui n’était pas dit, et elle sentit l’envie de parler monter en elle, rapide, presque urgente, comme si elle devait profiter de ce moment pour mettre des mots sur ce qu’elle ne comprenait pas.

Elle ne le fit pas.

— Tu as l’air ailleurs, ajouta Kael.

Elle détourna légèrement le regard.

— Je réfléchis.

— À quoi ?

Elle chercha une réponse qui ne trahirait rien.

— À rien de précis.

Il la fixa un instant, comme s’il hésitait à insister, puis finit par hocher la tête.

— D’accord.

Mais elle comprit que ce “d’accord” ne signifiait pas qu’il la croyait.

Ils restèrent quelques secondes sans bouger, puis elle reprit sa marche, sans annoncer clairement qu’elle partait, et il la suivit naturellement, comme il le faisait souvent. Le silence entre eux n’était pas inconfortable, mais il lui parut plus dense que d’habitude, comme si quelque chose s’était déplacé sans qu’ils aient encore trouvé comment le nommer.

Ils avancèrent ainsi quelques mètres avant que Lythra ne ralentisse légèrement, sans vraiment s’en rendre compte, attirée par une sensation qu’elle ne pouvait pas encore identifier clairement. Elle s’arrêta presque, écouta, observa, puis fronça légèrement les sourcils.

— Tu entends ça ? demanda-t-elle.

Kael tourna la tête vers elle.

— Quoi ?

Elle resta immobile un instant, attentive.

Il n’y avait rien.

Ou plutôt, il n’y avait plus rien.

— Rien, dit-elle finalement.

Elle reprit sa marche, mais quelque chose s’était ancré en elle.

Ce n’était pas un bruit.

Pas vraiment.

C’était une impression.

Un creux.

Une absence de quelque chose qui aurait dû être là.

Et pendant une fraction de seconde, elle avait retrouvé exactement la même sensation que dans son rêve, cette impression que le sol, l’air, l’espace lui-même pouvaient céder sans prévenir, non pas visiblement, mais dans leur structure même.

Elle ne dit rien.

Elle continua d’avancer.

Mais elle savait.

Ce n’était pas seulement dans sa tête.

Ce n’était pas seulement la nuit.

Le carnet, la voix, le rêve… tout cela ne restait pas enfermé dans un seul espace.

Ça passait.

Ça glissait.

Et maintenant, ça touchait le réel.

Elle serra légèrement les doigts, comme pour s’ancrer dans quelque chose de concret, et une pensée s’imposa, claire, sans détour.

Ce n’était plus isolé.

C’était en train de s’étendre.

Et elle était déjà dedans.

Ils avaient quitté les habitations sans vraiment décider de la direction, suivant simplement le chemin le plus naturel, celui qui menait vers les bordures du village puis, un peu plus loin, vers la lisière de la forêt, là où les voix devenaient plus rares et où les sons du quotidien laissaient place à quelque chose de plus diffus, de moins défini. Lythra marchait à côté de Kael sans chercher à combler le silence, consciente que leur manière d’être ensemble n’avait jamais eu besoin de mots constants, mais elle se rendait compte, en avançant, que ce silence n’avait pas tout à fait la même texture que d’habitude, comme si une part d’elle restait en retrait, incapable de se poser complètement dans l’instant.

Elle écoutait.

Pas de manière volontaire, pas encore, mais avec cette attention flottante qui s’impose lorsqu’on sent qu’il manque quelque chose ou que quelque chose ne correspond pas. Le bruit de leurs pas sur la terre sèche, les frottements légers des feuilles, un oiseau plus loin, tout cela formait un ensemble cohérent, familier, et pourtant cette cohérence même lui paraissait trop parfaite, comme si le monde faisait un effort pour rester à sa place.

Ils atteignirent les premiers arbres, et l’air changea presque imperceptiblement, plus frais, plus chargé d’odeurs humides, et Lythra ralentit légèrement sans s’en rendre compte, son attention se resserrant d’elle-même.

C’est là qu’elle l’entendit.

Un bruit.

Très léger.

Pas un craquement franc, pas une branche qui cède, mais quelque chose de plus irrégulier, comme un frottement qui n’aurait pas dû se répéter de cette manière. Elle tourna légèrement la tête, sans s’arrêter complètement, cherchant à identifier la source, mais le son se déplaça, ou disparut, ou peut-être qu’elle le perdit simplement en essayant de le saisir trop consciemment.

Elle fit encore quelques pas.

Le bruit revint.

Un peu plus net.

Provenant cette fois d’un arbre sur leur gauche, un tronc large, ancien, dont l’écorce sombre retenait la lumière par endroits. Elle s’arrêta complètement.

Kael fit encore un pas avant de remarquer qu’elle n’était plus à côté de lui, puis se tourna vers elle.

— Quoi ?

Elle ne répondit pas immédiatement, les yeux fixés sur l’arbre.

— T’as entendu ? demanda-t-elle finalement.

Kael fronça légèrement les sourcils.

— Entendu quoi ?

Elle hésita, cherchant les mots, mais le bruit avait disparu.

— Là… ça venait de là.

Elle désigna le tronc.

Kael observa l’arbre quelques secondes, silencieux, attentif, comme s’il cherchait réellement quelque chose.

— Y a rien.

Lythra resta immobile.

Elle savait ce qu’elle avait entendu.

Elle en était certaine.

Et pourtant, le silence qui s’était installé maintenant ne la contredisait pas, il l’engloutissait simplement, comme si le bruit n’avait jamais existé.

— C’était peut-être un animal, ajouta Kael.

Elle hocha légèrement la tête.

— Peut-être.

Mais le mot resta suspendu, sans véritable conviction.

Elle continua d’observer l’arbre encore quelques secondes, cherchant à retrouver la sensation plus que le son lui-même, cette impression qu’il y avait eu quelque chose de décalé, quelque chose qui ne correspondait pas entièrement au reste.

Puis, sans prévenir, tout redevint normal.

Pas progressivement.

Pas doucement.

Simplement normal.

Le vent reprit exactement comme avant, les feuilles bougèrent avec la régularité attendue, et même la lumière sembla se replacer correctement sur les formes. Lythra cligna des yeux une fois, comme si elle venait de sortir d’un instant suspendu, puis inspira un peu plus profondément.

— Désolée, dit-elle en reprenant la marche. J’ai dû imaginer.

Kael la regarda encore une seconde, comme s’il évaluait cette réponse.

— T’es sûre que ça va ?

— Oui.

Elle répondit trop vite, et elle le sentit aussitôt, mais elle ne corrigea pas.

Ils avancèrent encore un peu avant de s’arrêter près d’un tronc coupé, resté là depuis deux semaines, les marques encore visibles de la coupe nette, et ils s’assirent presque en même temps, comme s’ils avaient choisi cet endroit sans en parler.

Le bois était encore un peu rugueux, pas totalement sec, et Lythra posa ses mains dessus sans vraiment y penser, profitant de cette sensation concrète, simple, presque rassurante. Elle resta ainsi quelques secondes, immobile, puis une gêne légère se fit sentir à la base de sa nuque.

Elle porta la main à cet endroit, distraitement d’abord, puis avec plus d’insistance, comme si le contact ne suffisait pas à faire disparaître la sensation.

— Quoi ? demanda Kael.

— Rien… ça me gratte.

Elle fronça légèrement les sourcils, continuant de frotter la peau sans réussir à apaiser complètement ce qu’elle ressentait.

— Attends.

Kael se pencha légèrement vers elle, attrapa doucement son poignet pour écarter sa main, et posa ses doigts à la place.

Le contact fut bref.

Puis il retira immédiatement sa main.

— C’est chaud.

Lythra se figea.

— Chaud comment ?

— Pas normal.

Elle inspira lentement, passant une main dans ses cheveux pour dégager sa nuque, comme si cela pouvait changer quelque chose.

— C’est peut-être juste… le soleil.

— Y a pas assez de soleil pour ça.

Elle ne répondit pas tout de suite.

Elle sentit encore la chaleur.

Pas une brûlure.

Pas une douleur.

Mais quelque chose de présent.

Anormal.

— Ça va passer, dit-elle finalement.

Kael ne répondit pas, mais elle sentit qu’il ne la croyait pas complètement.

Le silence revint, plus dense cette fois, et pour la première fois depuis qu’ils s’étaient assis, Lythra sentit que son esprit revenait malgré elle vers le carnet, vers les mots, vers cette réponse qui ne pouvait pas être expliquée simplement.

Elle hésita.

Puis parla.

— Le carnet… que tu m’as donné.

Kael releva légèrement la tête.

— Oui ?

— Tu l’as vraiment trouvé chez toi ?

— Oui.

— Où ça ?

— Dans le grenier.

Elle tourna légèrement la tête vers lui.

— Juste comme ça ?

— Il était dans une boîte avec d’autres trucs.

— Et t’as pris celui-là.

Il haussa légèrement les épaules.

— Il m’a semblé… utile.

Lythra observa son visage, cherchant une hésitation, un détail qui trahirait quelque chose de plus, mais elle ne trouva rien de clair, seulement cette sincérité simple qu’il avait quand il ne cherchait pas à compliquer les choses.

Elle aurait pu insister.

Poser d’autres questions.

Mais quelque chose en elle la retint.

Peut-être parce qu’elle ne savait pas exactement ce qu’elle espérait entendre.

— D’accord, dit-elle finalement.

Elle baissa les yeux, laissant la conversation se suspendre, et Kael ne chercha pas à la relancer immédiatement, comme s’il sentait que ce sujet n’était pas encore prêt à être entièrement ouvert.

Il finit par reprendre, sur un ton légèrement différent.

— Torvan s’est encore battu hier.

Lythra releva les yeux, mais seulement à moitié, encore accrochée à ses pensées.

— Ah oui ?

— Oui.

— Il a gagné ?

— Il dit que oui.

Elle esquissa un léger sourire.

— Donc non.

— Probablement.

Kael baissa les yeux un instant, puis reprit, comme s’il hésitait à continuer.

— Il va finir par se faire vraiment mal.

Lythra hocha la tête distraitement.

— Ça fait longtemps qu’il joue avec ça.

— Oui.

Le silence revint.

Puis Kael ajouta, plus bas :

— Je sais pas quoi faire avec lui.

Lythra releva cette fois vraiment les yeux.

Il ne parlait pas de manière vague.

Pas comme d’habitude.

— Pourquoi tu dis ça ?

Il hésita, regardant ailleurs, comme s’il cherchait une manière de formuler ce qu’il pensait sans le dire trop directement.

— Parce que… ça devient stupide.

— Ça l’a toujours été.

— Pas comme ça.

Elle l’observa, plus attentive maintenant, comprenant qu’il ne parlait pas seulement des bagarres.

— Tu t’inquiètes pour lui.

Il eut un léger mouvement d’épaules.

— Peut-être.

Puis, après un court silence :

— En fait… j’aurais besoin de ton aide.

Lythra resta immobile.

Ces mots-là.

Elle ne les avait jamais entendus venant de lui.

Pas comme ça.

Pas sérieusement.

Et quelque chose en elle se réorganisa aussitôt, comme si la réalité reprenait une place plus nette, plus urgente.

— Mon aide ? répéta-t-elle.

— Oui.

Il releva les yeux vers elle, cette fois sans détour.

— Je sais pas comment lui parler.

Lythra sentit que ce n’était pas un simple aveu.

Ce n’était pas une remarque lancée en passant.

C’était une demande réelle.

Et cela changeait tout.

Elle oublia presque le reste pendant un instant.

Le carnet.

La voix.

La chaleur dans sa nuque.

Tout se mit en arrière-plan.

— Tu veux que je fasse quoi ?

— Je sais pas encore.

Il marqua une pause.

— Mais toi… il t’écoute.

Lythra fronça légèrement les sourcils.

— Pas plus que toi.

— Si.

Elle hésita.

Puis secoua légèrement la tête.

— T’exagères.

— Non.

Le ton était calme.

Certain.

Et elle comprit alors que ce n’était pas seulement une question de discussion.

C’était plus profond.

Beaucoup plus.

Elle le regarda quelques secondes sans répondre, consciente que ce qu’il lui demandait dépassait largement une simple conversation, et une pensée s’imposa doucement, presque naturellement.

Ce n’était pas un simple béguin.

C’était déjà autre chose.

Et pour la première fois depuis le matin, elle sentit son esprit revenir complètement dans le présent, ancré dans quelque chose de concret, de vivant, de réel.

Même si, quelque part en elle, une autre partie n’avait jamais cessé de penser au reste.

Au carnet.

À la voix.

À ce qui s’étendait, lentement.

Sans bruit.

Et sans lui laisser le choix d’y échapper.

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