Chapitre 9

23 minutes de lecture

La maison s’était apaisée plus tôt que d’habitude, comme si les voix et les déplacements s’étaient retirés sans laisser de traces, et Lythra se retrouva seule dans sa chambre avec cette sensation difficile à définir, celle d’un calme trop net pour être entièrement rassurant. Rien ne manquait, rien n’était déplacé, et pourtant quelque chose lui échappait, comme une présence discrète qui aurait cessé d’exister sans qu’elle puisse dire quand. Elle resta un moment près de la porte après l’avoir refermée, simplement à écouter, consciente du bois qui travaillait doucement, des bruits lointains de la maison qui continuaient sans elle, et de ce silence plus dense qui venait s’installer entre ces sons familiers.

Son regard finit par glisser vers le carnet posé sur la table. Elle n’y avait pas touché depuis la veille, mais elle y avait pensé toute la journée, sans s’y arrêter vraiment, comme si elle avait volontairement laissé cette idée en arrière-plan pour éviter de lui donner trop de place. Maintenant qu’elle était seule, il lui semblait impossible de faire comme si rien ne s’était passé, et le simple fait de le regarder suffisait à raviver ce qu’elle avait ressenti en découvrant les mots qui n’auraient pas dû être là.

Elle s’approcha sans se presser, consciente de chacun de ses pas, comme si réduire la distance entre elle et l’objet modifiait déjà quelque chose. Le carnet resta immobile, fermé, banal dans son apparence, et cette banalité même lui parut presque déplacée, comme si elle ne correspondait plus à ce qu’elle savait désormais. Lorsqu’elle posa la main dessus, le contact fut simple, froid, exactement ce qu’il devait être, et cette normalité ne fit qu’accentuer le décalage.

Elle inspira légèrement avant de l’ouvrir. Les pages écrites étaient toujours là, intactes, figées dans cette exactitude qui ne lui laissait aucune échappatoire, et elle les regarda un instant sans les lire réellement, consciente qu’il suffisait de savoir qu’elles existaient pour ne plus pouvoir les ignorer. Elle tourna les pages, une à une, jusqu’à trouver un espace vierge, et s’arrêta.

Le vide de la page lui parut plus présent qu’il ne l’aurait dû, comme s’il attendait quelque chose d’elle, non pas activement, mais avec une évidence silencieuse. Elle resta immobile un instant, la main suspendue, et sentit revenir cette hésitation qu’elle avait déjà connue, cette impression que le geste qu’elle s’apprêtait à faire n’était pas anodin, qu’il marquait un passage qu’elle ne pourrait pas effacer ensuite. Elle savait qu’elle pouvait refermer le carnet, qu’elle pouvait décider de ne rien faire, de laisser les choses en suspens, mais cette possibilité ne tenait plus vraiment, parce qu’elle avait déjà franchi une étape la veille, et que revenir en arrière reviendrait à prétendre que cela n’avait jamais existé.

Elle attrapa le morceau de charbon, cette fois sans la lenteur hésitante de la première fois, et le posa sur la page. Le geste lui sembla plus direct, presque nécessaire, comme si elle devait vérifier, comprendre, mettre une forme sur ce qu’elle refusait encore de nommer complètement. Elle écrivit lentement, sans chercher à compliquer les choses, laissant la question s’imposer telle qu’elle venait.

Qui es-tu ?

Elle observa les mots quelques secondes, puis, sans vraiment réfléchir, ajouta une seconde question, plus rapide, moins maîtrisée.

Pourquoi moi ?

Le mouvement se poursuivit presque naturellement, comme si écrire appelait une suite.

Qu’est-ce que tu veux ?

Lorsqu’elle retira la main, elle sentit son cœur battre plus vite, mais ce n’était pas une panique, plutôt une tension contenue, une attente qu’elle n’aurait pas su formuler autrement. Elle fixa la page, prête à voir quelque chose se produire, consciente de chaque seconde qui passait.

Rien ne changea.

Le silence resta le même, les mots ne bougèrent pas, aucune trace nouvelle n’apparut, et cette absence de réaction eut un effet immédiat sur elle, comme si quelque chose se relâchait en même temps qu’autre chose se tendait. Elle resta immobile, refusant d’abandonner trop vite, convaincue que si elle détournait les yeux, si elle relâchait son attention, elle manquerait le moment précis où quelque chose apparaîtrait.

Mais le moment ne vint pas.

Elle inspira plus profondément, tenta de ralentir son souffle, puis murmura sans vraiment y penser :

— Réponds.

Le mot resta suspendu dans l’air, fragile, presque déplacé, et elle regretta aussitôt de l’avoir prononcé, parce qu’il impliquait qu’elle attendait une réponse, qu’elle reconnaissait implicitement une présence capable de lui répondre. Elle resta pourtant là, à fixer la page, comme si le simple fait d’avoir parlé pouvait déclencher quelque chose.

Rien.

Le carnet ne réagit pas.

Le silence ne se modifia pas.

Et ce silence, qui lui avait semblé neutre quelques instants plus tôt, devint progressivement plus lourd, non pas parce qu’il changeait réellement, mais parce qu’elle en prenait pleinement conscience.

Elle passa une main dans ses cheveux, sans quitter le carnet des yeux, et sentit une légère irritation apparaître, une frustration discrète qui n’était pas dirigée contre quelque chose de précis, mais contre cette impossibilité de savoir.

— Très bien… souffla-t-elle.

Elle se redressa légèrement, comme pour prendre de la distance, mais ne referma pas le carnet. Elle resta encore quelques instants à observer la page, cherchant à comprendre si elle avait fait quelque chose de travers, si elle avait mal posé la question, si elle avait attendu au mauvais moment, et cette réflexion la dérangea presque autant que le silence lui-même.

Peut-être que ce n’était pas quelque chose qu’elle pouvait provoquer.

Cette idée s’imposa doucement, sans brusquerie, mais avec une logique difficile à contester, et elle sentit aussitôt qu’elle n’était pas rassurante. Si elle ne pouvait pas provoquer la réponse, cela signifiait que le moment où elle apparaîtrait ne dépendrait pas d’elle.

Elle reprit le charbon, presque malgré elle, comme si une part d’elle refusait d’abandonner aussi facilement, et écrivit une nouvelle phrase, plus directe, plus simple.

Tu peux répondre ?

Elle posa le charbon, observa la page, et attendit de nouveau, consciente cette fois de la nature de son attente, de la manière dont elle s’était installée en elle sans qu’elle le décide réellement. Le temps passa, sans qu’elle puisse dire combien, et rien ne changea.

Aucune lettre ne se forma.

Aucune trace n’apparut.

Le carnet resta exactement ce qu’il semblait être.

Un objet silencieux.

Elle finit par refermer le carnet, lentement, sans brusquerie, comme si elle acceptait enfin que forcer les choses ne produirait rien de plus, et resta quelques secondes avec les mains posées dessus, sentant encore cette tension résiduelle, cette attente qui ne s’était pas dissipée malgré l’absence de réponse.

Elle recula légèrement, laissant le carnet sur la table, et détourna enfin le regard, consciente que continuer à le fixer ne ferait que renforcer ce qu’elle ressentait. Elle chercha autre chose à regarder, autre chose à faire, mais son attention revenait malgré elle vers cet objet, comme si quelque chose en elle s’y accrochait sans qu’elle puisse le contrôler.

Ce n’était pas seulement le fait qu’il n’ait pas répondu.

C’était la manière dont il n’avait pas répondu.

Comme si le silence lui-même faisait partie du fonctionnement.

Comme si l’absence de réaction était une réponse.

Elle resta encore un moment dans la pièce, immobile, avant de s’éloigner enfin de la table, consciente que quelque chose avait changé sans que rien ne soit apparu. La veille, elle avait eu l’impression de découvrir quelque chose d’impossible, mais aujourd’hui, elle comprenait autre chose, quelque chose de plus simple et de plus inquiétant à la fois.

Elle n’avait aucun contrôle.

Et cette absence de contrôle donnait au moindre futur mot, à la moindre future réponse, un poids qu’elle ne pouvait plus ignorer.

Le carnet ne lui appartenait pas vraiment.

Et maintenant, elle le savait.

Le reste de la journée s’écoula sans véritable rupture, et ce fut peut-être cela qui troubla le plus Lythra lorsqu’elle y repensa plus tard, cette manière qu’avaient les heures de continuer à passer normalement alors qu’elle ne parvenait plus, elle, à les habiter tout à fait comme avant. Après avoir refermé le carnet, elle avait quitté la table, traversé sa chambre, tenté d’occuper ses mains à des gestes simples, ranger un vêtement, remettre un livre à sa place, ouvrir la fenêtre puis la refermer presque aussitôt parce que l’air lui semblait trop vif, mais aucune de ces actions n’avait réellement réussi à effacer de son esprit ce qu’elle venait de comprendre. Le silence du carnet n’avait rien arrangé. Au contraire, il avait donné à tout le reste une forme d’incertitude plus vaste, comme si le fait de ne pas pouvoir provoquer une réponse rendait chaque instant potentiellement suspect.

Elle s’était surprise plusieurs fois dans l’après-midi à tourner la tête vers la table où il reposait, à moitié convaincue qu’il aurait changé de place ou qu’une page se serait entrouverte d’elle-même, et chaque fois elle ne trouvait rien d’autre que cet objet immobile, refermé, presque terne dans sa simplicité, ce qui finissait par lui paraître plus inquiétant encore que s’il avait montré un signe clair. Il n’exigeait rien. Il attendait seulement. Et cette attente, justement, commençait à lui donner l’impression de vivre avec une présence qui n’avait pas besoin de bouger pour occuper l’espace.

Quand le soir tomba enfin, elle ressentit un soulagement relatif, non pas parce qu’elle espérait y voir plus clair, mais parce que la tombée de la lumière donnait au moins une cohérence à son trouble. Le jour, avec ses bruits ordinaires, ses tâches, sa banalité presque obstinée, rendait plus difficile à supporter ce qu’elle savait désormais. La nuit, en revanche, acceptait mieux les choses qu’on ne comprenait pas complètement. La chambre se remplit d’ombres lentes, de ces dégradés gris et bleus qui effacent les angles trop nets, et Lythra, après être restée longtemps à la fenêtre, revint finalement s’asseoir sur son lit avec le sentiment diffus d’avoir traversé une journée entière en étant décalée de quelques pas par rapport au reste du monde.

Le carnet, cette fois, elle ne l’approcha pas immédiatement. Elle avait besoin de cette distance, ou du moins de croire qu’elle la choisissait encore. Elle attrapa à la place le premier tome de la vieille saga qu’elle relisait souvent, celui qu’elle connaissait presque par cœur, précisément parce qu’il ne la surprenait plus. Il y avait dans cette familiarité quelque chose de reposant, une promesse de continuité qu’aucune phrase inconnue ne viendrait troubler. Elle s’installa contre le mur, replia une jambe sous elle et ouvrit le livre à l’endroit où elle l’avait laissé la veille, laissant son regard glisser sur les mots avec cette attention un peu mécanique qu’on a lorsqu’on lit moins pour comprendre que pour s’éloigner de soi-même.

Au début, cela fonctionna. Le bruit silencieux des phrases, le rythme connu des scènes, la voix intérieure qui se cale naturellement sur une narration déjà aimée, tout cela ramena peu à peu son esprit dans quelque chose de plus stable. Elle sentit ses épaules se relâcher légèrement, sa nuque même lui parut moins présente, et pendant plusieurs pages elle oublia presque, non pas le carnet lui-même, mais l’intensité avec laquelle il l’avait occupée jusque-là. Les heures lentes du soir lui convenaient mieux lorsqu’elles avaient un texte à suivre, un monde à traverser, même imaginaire, et elle se surprit à rester absorbée plus longtemps qu’elle ne l’aurait cru.

Lorsqu’elle releva enfin les yeux de son livre, ce fut d’abord parce que ses mains commençaient à se refroidir. La nuit s’était installée plus complètement qu’elle ne l’avait senti venir, et la chambre avait changé de densité. Les sons de la maison étaient plus rares à présent, étouffés par les murs et la fatigue des autres, et cette raréfaction lui rappela aussitôt qu’elle n’était pas seule seulement parce que les autres dormaient ou se taisaient. Il y avait aussi autre chose, plus discret, moins définissable, qui semblait gagner en netteté dès que tout le reste diminuait.

Elle referma le roman sur un doigt, sans marquer encore sa page, et laissa son regard glisser dans la pièce. Rien n’avait changé. La table. La chaise. Le tissu posé sur le coffre. La petite lampe. Et le carnet, toujours à la même place, légèrement de biais, comme elle l’avait laissé plus tôt.

Elle sentit immédiatement la tension revenir, pas d’un coup, mais comme une eau froide qui remonte lentement le long des pensées. Elle n’avait pas envie de le rouvrir. Pas exactement. Ce qu’elle voulait, si elle avait été honnête avec elle-même, c’était vérifier qu’il n’avait pas changé sans elle. Et cette nuance la dérangea, parce qu’elle impliquait déjà qu’elle s’attendait à quelque chose.

Elle posa finalement le livre à côté d’elle et se leva, prenant son temps comme si la lenteur pouvait rendre le geste moins important. Elle traversa la chambre sans se presser, s’arrêta une seconde avant la table, puis tendit la main vers le carnet. Le contact du cuir sous ses doigts lui parut plus tiède que dans la journée, mais elle ne sut pas si c’était une impression ou simplement la chaleur qu’il avait gardée dans la pièce. Elle l’ouvrit.

Elle ne chercha pas d’abord la page de ses questions. Son geste fut presque distrait, comme si elle s’attendait encore à ne trouver que du papier inerte. Puis son regard s’arrêta.

Une phrase était là.

Seule.

Écrite plus bas, sur une page qu’elle n’avait pas touchée depuis le matin.

Tu écris tard.

Elle ne réagit pas tout de suite. Son esprit, pendant une seconde, refusa simplement de relier ce qu’elle voyait à ce qu’elle comprenait. Elle resta penchée au-dessus du carnet, le regard fixé sur la ligne, avec cette sensation étrange que le temps venait de se dédoubler, comme s’il continuait d’avancer autour d’elle tandis qu’en elle tout s’était immobilisé.

Puis elle releva brusquement la tête.

La chambre était vide.

Bien sûr.

Le silence y était complet, seulement traversé par un bruit minuscule, peut-être du bois, peut-être du vent contre la fenêtre, mais rien qui puisse expliquer quoi que ce soit. Elle regarda vers la porte. Fermée. Vers la fenêtre. Pareille. Vers les coins les plus sombres de la pièce. Rien.

Son cœur se mit à battre plus vite, non pas dans une panique désordonnée, mais avec cette netteté inquiétante qu’ont parfois les peurs qui arrivent avec retard, lorsque l’esprit a enfin accepté ce que les yeux voyaient depuis le début.

Elle baissa de nouveau les yeux vers la page.

Tu écris tard.

La phrase était simple. Presque anodine. Et c’était précisément cela qui la rendait plus dérangeante encore. Ce n’était pas une menace. Pas une révélation grandiose. C’était une remarque. Une remarque juste. Une phrase qui ne prenait sens que parce qu’elle décrivait exactement ce qu’elle faisait à cet instant, ce moment précis où elle se tenait debout dans sa chambre, le carnet ouvert, le soir bien avancé, seule.

Elle recula d’un pas sans refermer l’objet, comme si la distance pouvait l’aider à mieux penser. Mais la phrase ne changea pas. Rien ne s’effaça. Elle essaya, pendant quelques secondes, de reconstruire ce qu’elle avait fait. Avait-elle écrit cela plus tôt ? Non. Elle en aurait gardé la mémoire. Elle connaissait désormais trop bien la secousse intérieure que provoquait l’apparition d’une phrase étrangère pour confondre cet état avec un geste banal.

Une sensation très nette s’imposa alors, plus forte que la peur immédiate : elle n’était pas simplement face à un objet qui répondait. Elle était face à quelque chose qui choisissait quand parler, et qui, surtout, semblait savoir dans quel moment précis le faire.

Elle porta une main à sa bouche, plus par réflexe que pour se contenir, et regarda encore une fois autour d’elle. L’idée qu’on puisse l’observer traversa son esprit avec une brutalité presque physique. Non pas qu’il y ait quelqu’un caché dans la pièce. Cette hypothèse-là n’avait même pas le mérite d’être crédible. C’était autre chose. Une présence qui n’avait pas besoin de corps pour savoir. Une attention qui ne dépendait pas d’yeux visibles.

— Tu me vois ? murmura-t-elle.

Sa voix se perdit aussitôt dans la chambre sans rien modifier.

Elle fixa le carnet en attendant presque malgré elle une réponse immédiate. Rien ne vint. Le silence retomba, épais, compact, et ce mutisme lui parut plus glaçant que si de nouveaux mots avaient continué de s’écrire. Parce qu’il avait désormais la forme d’un choix.

Elle resta longtemps ainsi, sans bouger, puis finit par s’asseoir lentement sur le bord du lit, le carnet toujours ouvert entre les mains. La phrase lui faisait face comme une évidence qu’elle ne pouvait ni nier ni interpréter entièrement. Plus elle la regardait, plus elle mesurait ce qu’elle impliquait. Il ne s’agissait plus seulement du rêve. Plus seulement d’une parole échangée dans un espace irréel. Quelque chose l’accompagnait maintenant jusque dans les heures ordinaires, jusque dans ces moments où elle ne pensait même plus activement au carnet. Quelque chose attendait qu’elle oublie presque, puis frappait à cet endroit précis, au moment où cela lui ferait le plus d’effet.

Elle voulut fermer le carnet, mais ses mains restèrent posées sur les pages ouvertes. Une pensée lui vint alors, dérisoire et pourtant tenace : peut-être qu’en le refermant, elle lui laisserait le dernier mot. Cette idée était absurde. Elle le savait. Mais elle suffisait à la maintenir immobile.

Finalement, elle se força. Elle referma le carnet, le posa sur ses genoux, puis sur le lit à côté d’elle, comme si l’éloigner de quelques centimètres pouvait lui rendre un peu d’espace intérieur. Elle ramena ses mains contre elle, frottant machinalement ses doigts l’un contre l’autre, et prit conscience qu’ils tremblaient légèrement.

Elle resta un moment dans cette position, à écouter sa propre respiration, à essayer de lui rendre un rythme qui ne trahisse pas l’affolement grandissant. Mais une fois qu’une pensée de cette nature s’installe, il devient presque impossible de lui retirer sa forme. Elle n’était plus seule d’une manière que rien de visible ne permettait de contester. Il y avait quelque chose qui la suivait jusque dans la simplicité de ses gestes, qui remarquait l’heure à laquelle elle écrivait, qui semblait attendre qu’elle relâche son attention pour se manifester.

Lorsqu’elle leva finalement les yeux vers la fenêtre, la nuit dehors lui parut différente de celle des autres soirs. Pas plus sombre. Pas plus étrange. Seulement moins neutre, comme si l’obscurité elle-même contenait désormais la possibilité d’un regard.

Elle se coucha plus tard qu’elle ne l’aurait voulu, non pas parce qu’elle espérait encore une autre réponse, mais parce qu’elle n’osait plus éteindre complètement la lampe. Le carnet resta près d’elle, fermé, silencieux, et pourtant elle en sentait la présence avec une intensité presque insupportable. Elle se retourna plusieurs fois, chercha une position qui apaise son corps, tenta de convaincre son esprit de revenir vers des pensées plus simples, plus quotidiennes, mais rien n’y faisait. Chaque fois qu’elle approchait du sommeil, la phrase revenait.

Tu écris tard.

Ce n’était pas ce qu’elle disait qui l’angoissait le plus. C’était le moment où elle l’avait dit. Le fait qu’elle ne répondait ni à une question ni à un appel, mais à elle, directement, à ce qu’elle faisait dans l’instant même.

Au bout d’un temps qu’elle n’aurait pas su mesurer, elle rouvrit les yeux dans la pénombre et tourna légèrement la tête vers le carnet. Il n’avait pas bougé. Rien n’avait changé. Et pourtant elle comprit alors avec une clarté qui la glaça plus sûrement que tout le reste que le véritable danger ne résidait peut-être pas dans les réponses elles-mêmes, mais dans leur irrégularité. Le silence du matin. La phrase du soir. L’absence lorsqu’elle demandait. La présence lorsqu’elle ne s’y attendait plus.

Il ne suivait pas ses règles.

Il avait les siennes.

Et c’est à cet instant précis, dans le silence presque complet de la chambre, qu’elle comprit pour la première fois qu’elle ne craignait pas seulement ce que le carnet pouvait dire. Elle craignait désormais ce qu’il pouvait savoir avant même qu’elle ne l’écrive.

Le reste de la nuit ne lui offrit pas de vrai repos, mais ce ne fut pas non plus une suite de sursauts ou de peurs trop vives, et ce qui la troubla le plus, lorsqu’elle y repensa plus tard, ce fut justement cette absence d’effondrement. Elle aurait presque préféré une angoisse franche, quelque chose de brutal qui l’aurait obligée à rejeter tout en bloc, à classer ce qu’elle vivait dans la catégorie des choses à fuir sans réfléchir davantage. Au lieu de cela, elle demeura éveillée par intermittence, les yeux parfois ouverts dans la pénombre, parfois fermés sans pour autant dormir vraiment, avec ce sentiment de plus en plus net que quelque chose s’était installé dans sa vie sans demander sa permission et sans chercher non plus à l’écraser.

Le carnet était resté près d’elle, fermé, silencieux, et pourtant sa seule présence suffisait à occuper l’espace d’une manière étrange, moins comme un objet posé sur un lit que comme une question à laquelle elle n’avait pas encore trouvé la bonne forme. Elle pensa plusieurs fois à le rouvrir, non pour vérifier si les mots étaient toujours là, elle savait déjà qu’ils n’avaient pas disparu, mais pour le regarder autrement, pour essayer de comprendre ce qu’elle ressentait exactement lorsqu’elle le tenait entre ses mains. La peur, oui, toujours un peu, mais plus seule. Il y avait aussi autre chose, une attirance qu’elle avait du mal à se reconnaître, comme si le mystère lui-même tirait doucement sur elle.

Lorsque le jour revint, la lumière la trouva déjà réveillée, allongée sur le dos, le regard fixé vers le plafond pâle de sa chambre. Elle ne bougea pas tout de suite. La fatigue était là, réelle, mais moins lourde que la veille, presque plus claire, comme si l’épuisement lui-même avait changé de nature. Elle ne se sentait pas reposée, mais traversée par quelque chose de plus vif. Une pensée la suivait depuis la nuit, persistante, silencieuse, et elle finit par tourner légèrement la tête vers le carnet.

Il était exactement là où elle l’avait laissé.

Elle resta à le regarder quelques secondes, consciente que le simple fait de le contempler lui donnait déjà trop d’importance, puis elle se redressa lentement et l’attira vers elle sans quitter le lit. Le cuir brun, légèrement usé sur les angles, lui parut cette fois moins froid, moins étranger. Elle le garda fermé sur ses genoux un long moment, les doigts posés dessus sans bouger, comme si ce contact suffisait à lui transmettre quelque chose qu’elle n’aurait pas su formuler.

Elle n’avait pas envie de le tester comme la veille, ni de le mettre au défi, ni de lui arracher une réponse. Elle avait simplement envie d’être sûre qu’il existait encore dans ce même état étrange, à la frontière de l’ordinaire et de l’impossible. Cela la troubla un peu de le reconnaître, parce qu’elle comprit aussitôt ce que cela signifiait. Elle n’était plus seulement sur la défensive. Une part d’elle attendait désormais.

Elle ouvrit le carnet.

Les mots étaient toujours là, avec cette immobilité tranquille qui rendait leur présence encore plus dérangeante. Elle relut une première fois les lignes de la nuit, puis une seconde, plus lentement, non pas pour y découvrir un sens caché, mais parce qu’elle s’aperçut qu’elles n’avaient plus tout à fait la même couleur intérieure que quelques heures plus tôt. Elles continuaient de l’inquiéter, bien sûr, mais elles éveillaient en elle autre chose qu’un simple refus. Elles posaient des questions. Elles appelaient presque une suite.

Elle tourna quelques pages, revint à la première, relut les mots qu’elle avait écrits elle-même avant que l’autre phrase n’apparaisse, puis resta un instant immobile, le regard perdu dans le vide de la marge.

La nuit précédente, elle avait demandé comme on provoque, comme on cherche à vérifier qu’on n’est pas devenu fou. Ce matin, la tension n’était plus la même. Elle n’avait pas moins peur, mais la curiosité avait commencé à prendre de la place dans l’espace laissé libre par cette peur. Ce n’était pas raisonnable. Elle le savait. Pourtant elle ne referma pas le carnet.

Au lieu de cela, elle prit le morceau de charbon resté entre les pages, hésita un instant, puis écrivit plus lentement que la veille, avec une attention presque excessive au tracé de chaque lettre, comme si le soin mis dans sa main pouvait modifier la nature de ce qu’elle allait faire.

Pourquoi tu réponds comme ça ?

Elle regarda la phrase, légèrement surprise par sa propre formulation. Elle n’avait pas demandé qui cette présence était, ni ce qu’elle voulait, ni même pourquoi elle écrivait. Elle avait demandé pourquoi elle répondait comme ça, et en relisant les mots, elle comprit qu’elle cherchait déjà à entrer dans une logique, non plus seulement à se protéger.

Elle attendit.

Le silence resta complet.

Elle ne ressentit pas la même frustration que la veille. Peut-être parce qu’elle n’espérait plus vraiment une réponse immédiate. Peut-être aussi parce qu’elle commençait à comprendre que le carnet n’obéissait à aucune règle qu’elle puisse provoquer. Au lieu de s’agacer, elle laissa simplement sa main reposer à côté de la page et observa les mots qu’elle venait d’écrire, comme si leur simple présence suffisait déjà à modifier le rapport entre elle et ce qu’elle ne comprenait pas.

Rien ne se forma.

Rien n’apparut.

Après un moment, elle referma doucement le carnet et le posa sur le lit à côté d’elle, cette fois sans y voir un échec. Ce silence n’avait pas la même qualité. Il ne lui semblait plus seulement fermé. Il lui semblait retenu.

Cette pensée l’accompagna lorsqu’elle descendit rejoindre les autres. Le matin se déroula sans incident particulier, et pourtant elle vécut chaque instant avec une attention légèrement décalée, comme si le monde avait gardé un peu plus de relief que d’ordinaire. Les voix, les gestes, les objets, tout lui paraissait stable, mais cette stabilité même avait cessé d’être évidente. Elle voyait davantage. Elle écoutait davantage. Et cela aussi, au fond, l’intriguait.

Sa mère lui demanda si elle avait mieux dormi. Elle répondit que non, pas vraiment, mais avec moins de résistance qu’auparavant, comme si le fait de manquer de sommeil n’était plus le centre du problème. Nelya raconta quelque chose à propos d’un oiseau qui, selon elle, l’avait regardée à travers la fenêtre, puis conclut qu’il y avait “des matins qui observent plus que les autres”, ce qui arracha à Lythra un sourire involontaire, parce que la phrase, sortie de la bouche d’une enfant, lui parut presque trop juste.

Elvara, elle, observa surtout le fait que Lythra gardait le silence plus longtemps que d’habitude, mais pour une fois, sa mère détourna la conversation avant qu’elle ne puisse en faire un sujet. Lythra en fut reconnaissante sans le montrer. Elle n’avait pas envie de défendre ce qu’elle ne savait pas encore nommer, et surtout pas devant elles.

Lorsqu’elle remonta ensuite dans sa chambre, plus tard dans la matinée, elle retrouva avec un soulagement discret l’espace étroit mais calme qui lui appartenait. La lumière du jour y entrait franchement maintenant, posant sur les meubles, les couvertures et le bois des couleurs plus simples, presque honnêtes, et cette clarté la rassura. Si quelque chose d’étrange existait encore ici, il devait aussi supporter la lumière.

Elle reprit le carnet.

Toujours aucune nouvelle phrase.

Cette absence, curieusement, ne la vexa pas. Elle lui donna au contraire le sentiment plus net d’être face à quelque chose qui ne jouait pas, qui ne cherchait pas seulement à l’impressionner. Ce qui arrivait avait son propre rythme. Cette idée, au lieu de la repousser, l’attira davantage.

Elle alla chercher ensuite le premier tome de sa saga, celui qu’elle avait laissé de côté les jours précédents, et s’installa près de la fenêtre, le carnet fermé à côté d’elle. Elle se remit à lire non pour oublier, mais avec cette pensée étrange qu’elle pouvait peut-être traverser les heures ainsi, entre deux mondes qui ne se rejoignaient pas encore complètement. Le roman lui offrait un fil stable, connu, et pourtant, au lieu de la distraire entièrement, il semblait entrer en résonance avec ce qu’elle vivait. Une héroïne y doutait d’une présence qu’elle ne voyait jamais clairement. Un autre personnage y écrivait des choses qu’il n’osait dire à personne. Des détails qu’elle connaissait déjà depuis longtemps prenaient soudain une couleur nouvelle, comme si sa propre vie s’était glissée dans le texte pour y chercher un miroir.

Elle lut longtemps.

Plus longtemps qu’elle ne l’aurait cru.

Et lorsqu’elle releva enfin les yeux, ce ne fut pas à cause d’un bruit ou d’un malaise, mais simplement parce qu’elle sentit cette impression particulière revenir, celle d’être revenue à elle après s’être éloignée trop loin. La chambre était calme, la lumière avait légèrement bougé sur le sol, et le carnet, posé près de son bras, était toujours là.

Elle ne bougea pas tout de suite.

Puis, presque sans y penser, elle le prit et l’ouvrit.

Une ligne était apparue.

Elle n’eut pas de sursaut cette fois, pas de recul brutal, seulement une immobilité immédiate, profonde, comme si tout son corps venait de se tendre en silence.

Tu préfères quand les mots attendent.

Elle relut une fois.

Puis une seconde.

La phrase ne ressemblait pas à celles de la veille. Elle n’était pas simplement constative. Elle contenait une forme d’attention plus précise, plus fine, presque une remarque intérieure. Et c’est cela, plus que l’apparition elle-même, qui la troubla.

Parce qu’elle comprit aussitôt que c’était vrai.

Elle avait préféré cela. Elle avait préféré le temps suspendu de la lecture, la manière dont les heures s’étaient déposées sans qu’une réponse vienne les interrompre. Elle avait préféré attendre. Et maintenant, cette présence le savait.

Elle posa le carnet ouvert sur ses genoux, incapable de décider si elle devait le refermer ou répondre aussitôt. Son cœur battait plus vite, mais elle ne ressentait pas la même peur que la nuit précédente. Ce qui dominait cette fois, c’était une curiosité aiguë, presque douloureuse dans sa netteté, et une autre sensation, plus discrète encore, qu’elle eut honte de reconnaître tout de suite : une forme de soulagement. Quelque chose lui parlait de nouveau. Quelque chose continuait.

Elle prit le charbon.

Hésita.

Puis écrivit.

Tu lis ce que je pense ?

Elle observa la phrase se déposer sur la page avec une étrange lucidité. Elle ne savait pas vraiment si c’était la bonne question, ni même si une bonne question existait encore. Mais celle-ci lui paraissait honnête.

Le silence revint.

Elle attendit.

Longuement.

Puis referma le carnet sans crispation, presque avec soin, comme on ferme une conversation qui n’est pas terminée mais qui n’a rien de plus à donner pour l’instant. Elle comprenait mieux désormais ce qui se jouait entre eux, si toutefois ce “eux” avait déjà le droit d’exister. Ce n’était pas une suite de réponses à ses demandes. Ce n’était pas un échange réglé. C’était autre chose, quelque chose de plus organique, de plus imprévisible.

Et, à sa propre surprise, cela ne la faisait pas reculer.

Au contraire.

Elle passa le reste de l’après-midi dans un état étrange, ni vraiment inquiet, ni apaisé. Le monde autour d’elle continua de suivre son cours, les gestes, les voix, les habitudes, mais en elle quelque chose s’était déplacé avec plus de douceur que la veille. Ce qui se produisait restait anormal, impossible même, et pourtant elle ne ressentait plus seulement le besoin de s’en protéger. Elle voulait comprendre. Elle voulait voir jusqu’où cela irait. Elle voulait savoir ce qu’une présence capable d’écrire “tu préfères quand les mots attendent” pouvait encore lui dire.

Ce ne fut que plus tard, quand la lumière recommença à baisser et que la chambre retrouva cette densité silencieuse des fins de jour, qu’elle prit vraiment la mesure de ce changement.

Elle n’était plus simplement troublée.

Elle était intriguée.

Et cette intrigue, au lieu de la tenir à distance, la ramenait sans cesse vers le carnet, vers le rêve, vers ce nom qu’elle n’avait pas oublié.

Vaelith.

Elle le pensa sans le prononcer, et le simple fait de l’avoir laissé remonter en elle sans panique lui parut déjà être une réponse qu’elle ne savait pas encore lire.

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