Chapitre 10

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La transition entre la lecture et le sommeil ne fut pas une coupure nette mais un glissement progressif, presque imperceptible, comme si les mots qu’elle suivait depuis plusieurs minutes avaient cessé d’exister en tant que phrases pour devenir une texture, une continuité dans laquelle son esprit s’était laissé absorber sans résistance. Elle ne se souvint pas avoir fermé les yeux, ni même avoir décidé de s’abandonner au repos, et lorsqu’elle reprit conscience d’elle-même, elle était déjà ailleurs, debout, immobile, dans cet espace qu’elle n’avait pas oublié.

Le sol sous ses pieds était toujours aussi lisse, translucide, parcouru de mouvements profonds qui donnaient l’impression d’une eau retenue sous une surface trop fine pour être entièrement stable, et autour d’elle, l’obscurité s’étendait sans limite, non pas vide, mais dense, comme si elle possédait une consistance propre. Cette fois pourtant, elle ne chercha pas à comprendre immédiatement où elle se trouvait, ni même pourquoi elle y était revenue. Elle resta simplement là, attentive, avec cette sensation nouvelle que l’endroit ne lui était plus complètement étranger.

Elle baissa lentement les yeux vers le sol.

Son reflet était là.

Exact.

Et pourtant légèrement en décalage, comme si l’image ne suivait pas parfaitement le mouvement réel.

Elle inspira calmement, puis parla sans attendre.

— Je ne suis pas venue par hasard.

Le silence sembla s’étirer, non comme une absence, mais comme une écoute.

Puis la voix répondit.

— Tu es revenue.

Elle ne corrigea pas immédiatement.

— Ça veut dire quoi, revenir, pour toi ?

Le reflet bougea légèrement avant elle.

— Tu es déjà passée.

— Ce n’est pas une réponse.

— Si.

Elle leva légèrement le menton, refusant de se laisser enfermer dans cette logique circulaire.

— Pour moi, revenir, c’est décider de revenir.

Un temps passa.

— Tu n’as pas décidé la première fois.

— Non.

— Tu n’as pas décidé cette fois.

Elle resta silencieuse quelques secondes, puis répondit plus lentement.

— Peut-être pas… mais je suis restée.

Le reflet sembla se stabiliser.

— Oui.

Elle prit le temps de respirer, de mesurer ce qu’elle faisait, puis reprit avec plus de précision.

— Alors dis-moi autrement. Pourquoi je reviens ?

Un silence passa, plus long cette fois, comme si la réponse nécessitait autre chose qu’un simple mot.

— Parce que tu n’as pas fermé.

Elle fronça légèrement les sourcils.

— Fermé quoi ?

— Ce que tu as ouvert.

Elle sentit une tension légère apparaître en elle, non pas désagréable, mais suffisamment présente pour l’empêcher de prendre cette réponse à la légère.

— Et j’ai ouvert quoi, exactement ?

— De la place.

Elle laissa échapper un souffle discret, presque amusé malgré elle.

— Tu dis toujours ça.

— Parce que c’est ce que tu fais.

Elle croisa les bras, sans quitter le reflet des yeux.

— Tout le monde laisse de la place, d’une manière ou d’une autre.

— Non.

— Si.

— Non.

Le ton n’était pas plus fort.

Simplement plus certain.

Elle resta immobile un instant, puis reprit, plus posément.

— Explique.

Le silence se fit à nouveau, mais elle ne le vécut plus comme une absence. Elle attendit.

— Tu ne remplis pas tout, dit la voix.

— Ça ne veut rien dire.

— Tu laisses des choses exister sans les fermer.

Elle sentit quelque chose se préciser, sans encore prendre une forme claire.

— Tu parles de… penser ?

— Pas seulement.

— Alors de quoi ?

— De ce que tu ne forces pas à devenir clair.

Elle resta immobile, cette fois plus attentive.

— Tu veux dire… les choses que je ne comprends pas ?

— Les choses que tu n’empêches pas d’exister.

Elle inspira lentement.

— Et ça, c’est différent des autres ?

— Oui.

Elle hésita, puis demanda plus directement :

— Et c’est pour ça que tu me parles ?

Le reflet se déforma légèrement, comme si la question elle-même avait une conséquence.

— Je ne parle pas.

Elle plissa les yeux.

— Tu fais quoi alors ?

— Je réponds.

— À quoi ?

— À ce qui passe.

Elle secoua légèrement la tête.

— Donc je pense, et tu réponds ?

— Non.

— Alors quoi ?

Le silence se prolongea légèrement avant la réponse.

— Tu laisses passer ce que tu ne retiens pas.

Elle resta immobile, cette phrase résonnant différemment des précédentes.

— Et ça… tu peux le voir ?

— Tu l’ouvres.

Elle reprit presque immédiatement :

— Tu l’as déjà dit.

— Tu n’as pas compris.

Cette fois, elle ne répondit pas tout de suite. Elle prit le temps de réfléchir, non pas pour contredire, mais pour suivre ce qui lui était dit.

— D’accord… dit-elle finalement. Alors dis-moi autrement. Si je comprends… tu ne réponds pas à mes questions. Tu réponds à… autre chose.

— Oui.

— À quoi exactement ?

— À ce qui existe déjà.

Elle baissa les yeux vers son reflet.

— Donc ce que j’écris… ce que je pense… ce que je ressens… ça crée quelque chose ?

— Tu ouvres.

Elle laissa échapper un léger souffle.

— Tu ne peux pas dire autre chose ?

— Tu veux des mots qui ferment.

Elle releva les yeux.

— Oui.

— Ils n’existent pas ici.

Le silence qui suivit ne la déstabilisa pas comme avant. Elle resta là, à observer, à essayer de suivre cette logique sans la réduire à quelque chose de plus simple qu’elle ne l’était.

Puis elle reprit, plus doucement :

— Et toi, tu es quoi dans tout ça ?

Le reflet sembla se troubler légèrement.

— Une réponse.

— Ce n’est pas une réponse.

— Si.

Elle fronça les sourcils.

— Tu es une réponse à quoi ?

Le silence se fit.

Plus long.

Puis :

— À ce qui reste ouvert.

Elle resta immobile, cette fois profondément troublée.

— Et si je ferme ?

La surface sous ses pieds ondula légèrement.

— Tu n’es pas venue fermer.

Elle inspira lentement.

— Tu n’en sais rien.

— Si.

— Pourquoi ?

— Tu es encore là.

Elle sentit une pression légère dans sa poitrine, pas douloureuse, mais suffisamment présente pour l’obliger à ne pas ignorer ce qui venait d’être dit.

— Ça ne veut pas dire que je resterai.

— Tu observes.

Elle hésita.

Puis admit :

— Oui.

— Tu restes.

— Pour comprendre.

— Oui.

Elle baissa les yeux, un instant.

— C’est une mauvaise idée ?

Le silence se prolongea.

Puis la voix répondit, sans jugement :

— C’est une ouverture.

Elle ne répondit pas.

Parce que cette fois, elle comprenait ce que cela impliquait.

Pas entièrement.

Mais assez.

Elle resta encore un moment dans cet espace, sans chercher à avancer ni à fuir, simplement à exister dans cet équilibre étrange où la peur n’avait pas disparu mais avait cessé d’être la seule chose présente.

Puis la sensation changea.

Subtilement.

Le sol perdit légèrement de sa stabilité, l’obscurité sembla se rapprocher, et elle sentit son corps lui rappeler sa place ailleurs.

— Attends, dit-elle.

Mais la voix ne répondit pas.

Elle ouvrit les yeux.

Sa chambre.

Le carnet.

Le livre encore ouvert.

Elle resta immobile quelques secondes, laissant les deux réalités se dissocier complètement, puis attrapa le carnet et l’ouvrit.

Les mots étaient là.

Plus nombreux.

Plus clairs.

Tu n’as pas fermé
— Tu laisses passer
— Je réponds à ce qui existe déjà
— Tu es encore là
— C’est une ouverture

Elle passa lentement ses doigts sur la page, sans chercher à nier.

Cette fois, elle ne ressentait pas seulement de l’étrangeté.

Elle ressentait autre chose.

Une cohérence.

Incomplète.

Mais réelle.

Elle referma doucement le carnet, le posa à côté d’elle, et resta assise un long moment, le regard perdu dans la pénombre.

Elle ne comprenait pas encore.

Pas vraiment.

Mais elle ne rejetait plus.

Et cela, plus que tout le reste, changeait la nature de ce qui se passait.

Ce n’était plus seulement quelque chose qui lui arrivait.

C’était quelque chose qu’elle commençait à accepter.

Et, sans vouloir encore l’admettre complètement, quelque chose qu’elle trouvait… intéressant.

Le matin suivant ne lui apporta ni apaisement ni véritable trouble supplémentaire, seulement cette sensation plus difficile à supporter que l’une ou l’autre, celle d’un monde qui continuait comme si rien n’avait changé alors qu’en elle, quelque chose s’était déplacé de manière trop nette pour pouvoir être ignoré. Lythra traversa les premiers gestes du jour avec une attention flottante, répondant lorsqu’on lui parlait, mangeant sans vraiment goûter, laissant les voix familiales de la maison glisser autour d’elle sans s’y accrocher complètement, et c’est peut-être cette normalité obstinée qui la poussa, plus tard, à remonter dans sa chambre plus tôt qu’elle ne l’aurait fait d’ordinaire.

Elle n’avait pas de plan précis. Elle ne monta pas pour tester le carnet, du moins c’est ce qu’elle se dit d’abord, mais cette pensée ne tint pas longtemps dès qu’elle referma la porte derrière elle et se retrouva seule dans le calme plus dense de sa chambre. Le silence y était clair, traversé seulement par quelques bruits très lointains du village, une voix dehors, un chien, un frottement dans la charpente, et ce cadre si familier suffisait presque à rendre l’objet posé sur la table encore plus étrange. Il ne dégageait rien. Il n’appelait rien. Il était là, avec son cuir un peu usé, ses coins adoucis par le temps, et pourtant sa simple présence suffisait à modifier la manière dont elle entrait dans la pièce.

Elle resta quelques secondes debout sans s’approcher, le regard posé sur lui comme on regarde quelque chose qu’on ne veut plus traiter comme un simple objet sans savoir encore quoi lui donner à la place. La peur n’avait pas disparu, bien sûr, mais elle n’était plus seule. À cette peur s’était mêlée autre chose, une curiosité qui ne cessait de grandir dès qu’elle cessait de se défendre contre elle. C’était cela, au fond, qui la troublait le plus désormais. Non pas seulement qu’une chose impossible puisse écrire dans son carnet, parler dans ses rêves et sembler connaître ce qu’elle n’avait pas dit, mais qu’elle ne souhaite plus seulement y échapper. Une part d’elle, malgré tout, voulait revenir.

Elle s’approcha enfin, prit le carnet dans ses mains et s’assit au bord du lit. Cette fois, elle ne l’ouvrit pas immédiatement. Elle le tint fermé un moment, les pouces posés contre la tranche, consciente de la manière dont son corps réagissait déjà, le léger resserrement dans la poitrine, cette attention presque excessive qui rendait le moindre geste plus dense qu’il ne l’aurait dû. Elle se demanda très brièvement ce qu’elle espérait y trouver. Une nouvelle phrase. Rien du tout. Une confirmation. Une limite. Elle n’aurait pas su trancher.

Lorsqu’elle l’ouvrit, elle le fit sans lenteur théâtrale, presque d’un geste simple, comme si la banalité du mouvement pouvait empêcher ce qu’elle allait voir de prendre trop de pouvoir sur elle. Les pages déjà remplies apparurent, avec ces fragments de rêves et de réponses qui ne lui semblaient plus tout à fait aussi étrangers que la première nuit, et elle les relut rapidement, non pour les vérifier, mais pour reprendre le fil de quelque chose qui, de toute évidence, ne dépendait pas d’elle seule.

Elle tourna ensuite une page.

Une seule phrase l’y attendait.

Il ne dira rien.

Elle resta immobile.

Aucun mot d’introduction. Aucune réponse directe à une question laissée ouverte. Juste cette phrase, posée là avec une assurance calme, comme si elle savait déjà où elle allait la frapper. Et le plus troublant fut sans doute qu’elle comprit immédiatement de qui il s’agissait avant même de se demander pourquoi.

Kael.

Elle ne sut pas si cette certitude venait de son intuition, de la manière dont la phrase était formulée, ou du fait qu’elle pensait déjà à lui plus souvent qu’elle ne se l’admettait. Pas à lui pour lui-même, pas comme pour Torvan, évidemment, mais à ce qu’elle avait vu entre eux, à ce que Kael ne disait pas, à cette retenue si profonde qu’elle avait fini par prendre la forme d’une présence.

Elle relut.

Il ne dira rien.

Ce n’était pas une phrase vague. Ce n’était pas une remarque qui pouvait s’appliquer à n’importe qui. Elle sentait trop juste. Trop précisément.

Lythra prit le morceau de charbon, hésita un instant, puis écrivit sous la phrase, avec un soin presque excessif, comme si l’attention portée au tracé pouvait empêcher sa propre main de trahir l’accélération de ses pensées.

Kael ?

Elle posa le charbon, attendit.

Le silence s’étira.

Elle ne bougea pas.

Elle commençait à connaître ce silence-là, à comprendre qu’il ne signifiait pas nécessairement une absence, mais une manière de laisser le temps faire son propre travail, et au lieu de s’agacer comme au début, elle resta simplement attentive, le regard fixé sur la page.

Une nouvelle ligne apparut.

Lentement.

Calmement.

Comme si la phrase remontait du papier au lieu d’y être déposée.

Il attend.

Son souffle se fit plus court.

Elle baissa les yeux, relut les deux phrases l’une après l’autre, puis releva lentement la tête vers le vide de sa chambre, comme si elle s’attendait presque à y trouver quelque chose, une présence visible, une ombre, une faille dans l’air. Mais rien ne bougea. La lumière restait la même, les murs aussi, la table, la chaise, le tissu replié sur le coffre. Tout était parfaitement en place.

Et pourtant, quelque chose venait encore de voir juste.

Elle ne fut pas seulement troublée par la phrase elle-même, mais par ce qu’elle supposait de regard et de compréhension. Il ne dira rien. Il attend. Ce n’était pas seulement une observation superficielle. C’était la mise en mots d’une posture intérieure qu’elle n’aurait elle-même pas formulée si clairement quelques jours auparavant. Elle connaissait Kael depuis longtemps, oui. Elle avait fini par comprendre ce qu’il taisait. Mais ce qui s’écrivait là ne ressemblait pas à une déduction. Cela ressemblait à une certitude tranquille.

— Tu regardes vraiment partout… murmura-t-elle.

Aucune réponse ne vint.

Elle ne s’y attendait pas vraiment, et pourtant cette absence lui laissa une impression plus vive encore. Comme si le carnet n’avait pas besoin de commenter davantage ce qu’il avait déjà dit.

Elle referma doucement l’objet, le garda un instant sur ses genoux, puis le posa à côté d’elle et resta assise sans bouger, les mains jointes, les yeux perdus sur le plancher. Elle pensa à Kael. Pas d’abord à son silence amoureux, mais à la manière dont il vivait dedans. Ce n’était pas une passion démonstrative, ni un trouble qui déborde. C’était plus discret, plus retenu, presque plus douloureux pour cette raison même. Kael contenait tout. Ses inquiétudes. Ses élans. Son attachement. Son agacement aussi. Il maintenait ses émotions à distance des autres comme on maintient quelque chose de fragile à l’abri des regards, et peut-être était-ce précisément cela qui le rendait plus transparent à certains yeux.

Elle pensa ensuite à Torvan, à sa brutalité presque tranquille, à cette façon d’exister dans le monde comme si rien ne pouvait vraiment lui être demandé qu’il n’ait choisi lui-même, et elle comprit plus nettement encore ce qui liait Kael à lui au-delà du simple désir. Ce n’était pas seulement de l’attirance. C’était une attente. Une fidélité. Une inquiétude répétée devenue presque une manière de vivre.

Le carnet l’avait vu.

Ou su.

Et cette pensée suffit à la remettre en mouvement.

Elle se leva, prit le carnet avec elle sans même y réfléchir et le glissa sous son bras avant de quitter la chambre. Elle n’avait pas décidé d’aller voir Kael, mais elle savait déjà, en descendant l’escalier, que ses pas finiraient là où il se trouvait le plus souvent lorsque le village commençait à ralentir.

Elle ne le chercha pas longtemps.

Il était près de l’ancienne barrière, celle qui marquait la limite entre les chemins les plus fréquentés et les terrains plus dégagés où les enfants couraient parfois en fin d’après-midi. Il n’était pas seul au début. Deux garçons du village étaient avec lui, parlant d’un ton distrait de quelque chose que Lythra n’écouta pas vraiment, et elle resta à distance jusqu’à ce qu’ils s’éloignent d’eux-mêmes, comme s’il avait suffi qu’elle soit visible pour que le moment se vide autour de lui.

Kael la vit avant qu’elle n’arrive à sa hauteur, et quelque chose changea très légèrement dans son expression. Pas assez pour qu’un autre le remarque, mais suffisamment pour elle.

— T’es venue me voir ? demanda-t-il.

Elle s’arrêta à côté de lui, consciente du carnet sous son bras, soudain trop présent.

— Peut-être.

Il eut un très léger souffle qui pouvait presque passer pour un rire.

— Réponse pratique.

— J’apprends.

Il inclina la tête, puis posa brièvement les yeux sur ce qu’elle tenait.

— Tu l’as encore.

Elle baissa un instant les yeux vers le carnet.

— Oui.

— Donc soit c’est utile, soit c’est mauvais signe.

— Peut-être les deux.

Il ne répondit pas tout de suite, et ce bref silence, avec lui, n’avait jamais rien de vide. Il observait. Il attendait. Il mesurait ce qu’il pouvait demander sans forcer.

Lythra détourna un peu le regard vers les maisons plus loin, cherchant sa phrase avant de la dire, consciente qu’elle ne voulait pas aborder le sujet trop frontalement. Pas encore. Pas comme ça.

— Si quelqu’un… commença-t-elle, puis s’interrompit un instant. Si quelqu’un te comprenait sans que tu dises rien, tu ferais quoi ?

Kael tourna lentement la tête vers elle.

Il ne répondit pas immédiatement.

Son silence n’était pas seulement de la réflexion. Il y avait dedans une méfiance nette, comme si la question ouvrait quelque chose qu’il n’avait pas l’habitude de laisser approcher.

— Ça dépend de ce qu’il comprend, dit-il enfin.

Elle sentit aussitôt qu’il avait pris la question au sérieux.

— Et si c’était trop précis ?

Il détourna les yeux vers le chemin, les épaules légèrement plus fermées qu’auparavant.

— Alors j’aimerais pas ça.

La réponse tomba avec une simplicité si nette qu’elle en fut presque surprise. Pas de détour. Pas de demi-plaisanterie. Juste une vérité.

— Même si ça t’évitait de parler ? demanda-t-elle.

Il eut un léger mouvement d’épaules.

— Surtout si ça m’évitait de parler.

Elle resta silencieuse une seconde, absorbée par la justesse de cette réponse. Il ne refusait pas seulement l’intrusion. Il refusait qu’on lui retire la maîtrise du moment où quelque chose devait être dit.

— Parce que tu préfères choisir, dit-elle plus doucement.

— Oui.

Il marqua une pause, puis ajouta :

— Et parce que comprendre quelqu’un, c’est pas seulement savoir. C’est aussi… laisser la place qu’il faut.

Elle le regarda plus franchement cette fois.

— T’as déjà beaucoup réfléchi à ça.

Il eut un très léger sourire, si bref qu’il disparut presque aussitôt.

— Pas besoin de réfléchir beaucoup quand on vit comme ça.

Elle sentit son esprit revenir brusquement à la phrase du carnet.

Il ne dira rien. Il attend.

La justesse en devenait presque insupportable.

— Et si la personne en face attend trop ? demanda-t-elle.

Cette fois, il la regarda vraiment.

Le regard soutenu, calme, mais plus ouvert qu’il ne l’était d’ordinaire.

— Alors c’est peut-être qu’elle n’est pas prête à entendre.

Leurs yeux restèrent liés une seconde de trop, puis elle détourna les siens, non par gêne, mais parce qu’elle comprit qu’elle venait de toucher quelque chose de plus nu chez lui que ce qu’elle avait prévu. Il ne plaisantait plus. Elle non plus.

Un groupe passa plus loin, des voix s’élevèrent, un rire, un chien traversa le chemin avant d’être rappelé, et la banalité du monde autour d’eux rendit cet échange encore plus dense. Comme si tout pouvait continuer pendant que quelque chose de plus important se jouait en dessous.

— C’est Torvan ? demanda-t-elle finalement, sans vraiment y mettre d’inflexion particulière.

Kael ne répondit pas tout de suite.

Mais il ne nia pas non plus.

Il regarda droit devant lui, la mâchoire légèrement tendue.

— Tu savais déjà.

— Oui.

— Alors pourquoi demander ?

Elle réfléchit une seconde.

— Parce que c’est différent de savoir et de t’entendre le reconnaître.

Il baissa les yeux.

Puis souffla presque, sans colère, sans lassitude non plus, comme si ce constat lui coûtait davantage qu’il ne voulait le montrer.

— Je l’ai pas reconnu.

— Pas avec des mots, non.

Il eut un léger rire, plus bref, plus sec.

— Toi, tu reconnais toujours trop de choses.

La phrase aurait pu être une critique. Elle n’en avait pas tout à fait la forme. Il y avait dedans autre chose, une fatigue douce, presque une acceptation.

Lythra posa la main sur le carnet, juste pour sentir quelque chose de stable, et pensa fugitivement que s’il savait ce qu’elle tenait contre elle, s’il savait ce que ce carnet écrivait, il se reculerait peut-être. Ou peut-être pas. Elle n’en savait rien. Et cette ignorance même la fit taire.

Ils restèrent encore un moment côte à côte, sans reparler immédiatement, chacun enfermé dans une pensée qui ne demandait pas d’être partagée tout de suite, et Lythra comprit alors que le carnet n’avait pas seulement vu juste. Il l’avait poussée ici. Pas directement. Mais assez pour qu’elle vienne. Assez pour qu’elle pose la question qu’elle n’aurait peut-être pas osé formuler sans lui.

Cela aurait dû l’inquiéter davantage.

Au lieu de cela, une curiosité plus vive encore se leva en elle.

Parce qu’elle commençait à comprendre que ce qui écrivait dans ces pages ne se contentait pas de connaître ses peurs.

Cela voyait aussi ce qu’elle ne savait pas encore comment nommer chez les autres.

Et désormais, elle voulait savoir jusqu’où allait cette vue.

Ils restèrent un moment sans parler après cet échange, comme si les mots qu’ils avaient laissés sortir avaient déplacé quelque chose de plus fragile que ce qu’ils avaient l’habitude de partager, et Lythra sentit qu’il n’y avait rien à ajouter tout de suite sans risquer de casser cet équilibre. Le silence n’était pas gênant, mais il n’était pas non plus totalement léger. Il contenait encore ce qu’ils venaient de frôler, ce que Kael n’avait pas entièrement dit, ce qu’elle n’avait pas insisté à faire dire, et cela suffisait à rendre l’air plus dense entre eux.

Un bruit de pas, plus rapide, plus irrégulier, se fit entendre sur le chemin, et Lythra n’eut pas besoin de se retourner immédiatement pour savoir qui arrivait. Il y avait dans cette manière d’approcher quelque chose de trop direct pour être confondu avec quelqu’un d’autre. Torvan apparut quelques secondes plus tard, essuyant distraitement le dos de sa main contre sa mâchoire comme s’il venait encore de se prendre un coup ou d’en donner un, et son regard passa de Kael à Lythra sans s’attarder, comme s’il enregistrait simplement leur présence sans chercher à la questionner.

— Vous êtes planqués ici ? lança-t-il d’un ton presque neutre.

Kael haussa légèrement les épaules.

— On parlait.

— Mauvaise idée.

Il n’y avait pas d’agressivité dans la remarque, seulement une évidence posée comme un fait, et Lythra sentit immédiatement la différence entre eux deux, cette manière qu’avait Torvan de trancher les choses sans s’y attarder, là où Kael restait toujours un peu en arrière, à mesurer.

— T’étais où ? demanda Kael.

Torvan haussa les épaules à son tour.

— Là où ça bouge.

Son regard glissa brièvement vers Lythra, puis revint sur Kael.

— T’as raté grand-chose.

Kael ne répondit pas tout de suite, et ce silence-là n’était pas celui d’avant. Il y avait quelque chose de plus tendu, de plus contenu, comme si la simple présence de Torvan modifiait la manière dont il occupait l’espace.

Lythra observa sans intervenir, consciente que ce qu’elle voyait maintenant n’était pas nouveau, mais qu’elle ne l’avait jamais regardé avec autant de précision. Les gestes de Kael étaient plus retenus, son regard évitait parfois celui de Torvan avant d’y revenir, et chaque réponse semblait passer par un filtre invisible avant d’être donnée. À côté, Torvan paraissait presque brutal dans sa simplicité, non pas violent à cet instant précis, mais direct, entier, sans cette distance que Kael maintenait en permanence.

— Tu t’es encore battu, dit finalement Kael.

Torvan eut un léger souffle qui ressemblait presque à un rire.

— J’ai pas “encore”, j’ai fait ce que j’avais à faire.

— Et t’as gagné ?

— Évidemment.

La réponse tomba avec une assurance tranquille, presque désinvolte, et Lythra sentit sans même regarder Kael que cette affirmation ne le rassurait pas. Ce n’était pas la victoire ou la défaite qui comptait. C’était le fait que cela recommence, encore et encore, comme une habitude dont Torvan ne voyait pas la nécessité de sortir.

— T’as une marque, ajouta Kael.

Torvan passa distraitement la main sur sa mâchoire.

— Rien.

— Ça saigne encore.

— Ça passera.

Il n’y avait pas de défi dans sa voix, pas de provocation non plus, seulement cette manière de considérer la blessure comme un détail insignifiant. Lythra observa la trace sombre qui s’étirait encore légèrement sur sa peau, et pendant une fraction de seconde, elle eut une sensation étrange, presque physique, comme un écho qui ne lui appartenait pas entièrement. Ce n’était pas une douleur, pas une empathie classique non plus, mais une impression plus trouble, comme si cette blessure avait été attendue quelque part avant d’exister réellement.

Elle détourna légèrement le regard, troublée par cette pensée sans savoir exactement pourquoi.

— Vous venez ce soir ? demanda soudain Torvan, changeant de sujet avec la même facilité.

— Pour le chabourka ? répondit Kael.

— Oui.

Lythra releva la tête.

La cérémonie.

Elle l’avait presque mise de côté depuis le matin, absorbée par autre chose, et le simple fait de l’entendre nommée à voix haute la ramena brutalement dans le réel.

— C’est cette nuit ? demanda-t-elle.

Torvan hocha la tête.

— Après le coucher.

— Tu y vas ? demanda-t-elle.

— J’y vais toujours.

La réponse était évidente pour lui, comme si la question n’appelait pas vraiment de réflexion.

Kael, lui, hésita légèrement avant de répondre.

— Je sais pas encore.

Torvan tourna la tête vers lui, un peu plus attentif cette fois.

— Pourquoi ?

Kael haussa les épaules, mais le geste manquait de conviction.

— J’aime pas ça.

— T’as jamais aimé ça.

— Oui.

Un silence passa.

Puis Torvan ajouta, plus calmement :

— Ça change rien.

Kael ne répondit pas.

Lythra sentit la tension revenir, différente de celle d’avant, plus ancrée, plus concrète, et elle comprit que ce rituel n’était pas seulement un événement du village, mais quelque chose qui touchait chacun différemment, quelque chose que certains acceptaient sans question, et que d’autres supportaient sans vraiment y adhérer.

— C’est toujours le même ? demanda-t-elle.

Torvan haussa les épaules.

— Ça dépend.

— De quoi ?

— De ce qu’ils disent que ça doit être.

La réponse ne la satisfit pas complètement, mais elle sentit que pousser davantage ici n’apporterait rien. Pas maintenant. Pas devant eux deux.

Kael finit par soupirer légèrement.

— Tu vas y aller juste pour regarder ?

— Je regarde pas, répondit Torvan. Je suis là.

La nuance était minime, mais elle était réelle.

Lythra les observa tour à tour, consciente que ces deux manières d’être face à la même chose étaient aussi opposées que leur manière d’exister en général. Kael restait en retrait, mesurait, doutait, tandis que Torvan avançait sans chercher à comprendre davantage que ce qu’il voyait.

Et, sans qu’elle puisse l’empêcher, une pensée s’imposa en elle avec une clarté troublante.

Il attend.

Elle serra légèrement le carnet contre elle sans s’en rendre compte.

La phrase résonnait autrement maintenant.

Elle n’était plus seulement une observation.

Elle devenait une clé.

— Tu viens ? demanda soudain Kael en se tournant vers elle.

Elle releva les yeux.

— Oui… je pense.

Torvan hocha simplement la tête, comme si cela suffisait.

— Alors à ce soir.

Il ne resta pas davantage. Il fit demi-tour presque aussitôt, repartant comme il était venu, avec cette même énergie directe, sans chercher à prolonger la conversation.

Lythra le suivit du regard quelques secondes, puis sentit la présence de Kael à côté d’elle revenir plus nettement.

— Tu fais une drôle de tête, dit-il.

Elle hésita.

— Je réfléchis.

— Mauvaise idée.

Elle esquissa un léger sourire.

— Tu t’y mets aussi ?

— Non, j’essaie juste de te prévenir.

Le ton était léger, mais son regard ne l’était pas entièrement.

Elle baissa un instant les yeux vers le carnet, puis les releva vers lui.

— Tu viens ce soir ?

Il inspira légèrement.

— Oui.

— Même si t’aimes pas ça ?

— Oui.

— Pourquoi ?

Il la regarda une seconde, puis détourna les yeux vers le chemin où Torvan avait disparu.

— Parce qu’il y sera.

La réponse était simple.

Trop simple pour être ignorée.

Elle hocha légèrement la tête.

— D’accord.

Ils restèrent encore quelques instants côte à côte, puis se séparèrent sans autre mot, comme si chacun avait déjà assez à porter pour ne pas ajouter davantage.

Lorsqu’elle rentra chez elle, la lumière avait encore baissé, et la maison semblait plus silencieuse que d’habitude, comme si quelque chose retenait les voix au lieu de les laisser circuler librement. Elle monta directement dans sa chambre, sans passer par les autres pièces, et referma la porte derrière elle avec une lenteur qu’elle ne s’expliqua pas entièrement.

Elle resta un instant immobile, le carnet toujours serré contre elle, puis le posa sur la table et l’ouvrit.

Elle ne chercha pas une page précise.

Elle laissa simplement le geste se faire.

Une phrase était déjà là.

Tu regardes trop.

Elle se figea.

Son regard resta fixé sur les mots.

Elle n’avait rien écrit.

Elle n’avait rien demandé.

Et pourtant...

Cela répondait.

Pas à une question.

À elle.

À ce qu’elle venait de faire.

À ce qu’elle venait de voir.

Elle inspira lentement, sentant son cœur accélérer sans qu’elle puisse le contrôler complètement.

— Tu regardes aussi, murmura-t-elle.

Le silence s’étira.

Puis, lentement, une nouvelle ligne apparut.

Pas comme toi.

Elle sentit cette fois une tension plus nette, plus tranchante.

— Qu’est-ce que tu veux ? demanda-t-elle, la voix plus basse.

Le carnet resta immobile quelques secondes.

Puis :

Que tu continues.

Elle resta figée.

Le mot résonna plus longtemps qu’il ne l’aurait dû.

Continuer.

Continuer quoi ?

Observer ?

Revenir ?

Ouvrir ?

Elle posa lentement la main sur la page, sans refermer le carnet, consciente que quelque chose venait de franchir une limite qu’elle n’avait pas encore clairement définie.

Ce n’était plus seulement une présence.

Ce n’était plus seulement une réponse.

C’était une direction.

Et pour la première fois depuis le début, une part d’elle comprit que ce qui se jouait ne se contenterait pas de rester à distance.

Elle allait devoir choisir jusqu’où elle accepterait d’aller.

Et ce choix… elle ne l’avait pas encore fait.

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