Chapitre 11

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Ils restèrent un moment sans parler après cet échange, comme si les mots qu’ils avaient laissés sortir avaient déplacé quelque chose de plus fragile que ce qu’ils avaient l’habitude de partager, et Lythra sentit qu’il n’y avait rien à ajouter tout de suite sans risquer de casser cet équilibre. Le silence n’était pas gênant, mais il n’était pas non plus totalement léger. Il contenait encore ce qu’ils venaient de frôler, ce que Kael n’avait pas entièrement dit, ce qu’elle n’avait pas insisté à faire dire, et cela suffisait à rendre l’air plus dense entre eux.

Un bruit de pas, plus rapide, plus irrégulier, se fit entendre sur le chemin, et Lythra n’eut pas besoin de se retourner immédiatement pour savoir qui arrivait. Il y avait dans cette manière d’approcher quelque chose de trop direct pour être confondu avec quelqu’un d’autre. Torvan apparut quelques secondes plus tard, essuyant distraitement le dos de sa main contre sa mâchoire comme s’il venait encore de se prendre un coup ou d’en donner un, et son regard passa de Kael à Lythra sans s’attarder, comme s’il enregistrait simplement leur présence sans chercher à la questionner.

— Vous êtes planqués ici ? lança-t-il d’un ton presque neutre.

Kael haussa légèrement les épaules.

— On parlait.

— Mauvaise idée.

Il n’y avait pas d’agressivité dans la remarque, seulement une évidence posée comme un fait, et Lythra sentit immédiatement la différence entre eux deux, cette manière qu’avait Torvan de trancher les choses sans s’y attarder, là où Kael restait toujours un peu en arrière, à mesurer.

— T’étais où ? demanda Kael.

Torvan haussa les épaules à son tour.

— Là où ça bouge.

Son regard glissa brièvement vers Lythra, puis revint sur Kael.

— T’as raté grand-chose.

Kael ne répondit pas tout de suite, et ce silence-là n’était pas celui d’avant. Il y avait quelque chose de plus tendu, de plus contenu, comme si la simple présence de Torvan modifiait la manière dont il occupait l’espace.

Lythra observa sans intervenir, consciente que ce qu’elle voyait maintenant n’était pas nouveau, mais qu’elle ne l’avait jamais regardé avec autant de précision. Les gestes de Kael étaient plus retenus, son regard évitait parfois celui de Torvan avant d’y revenir, et chaque réponse semblait passer par un filtre invisible avant d’être donnée. À côté, Torvan paraissait presque brutal dans sa simplicité, non pas violent à cet instant précis, mais direct, entier, sans cette distance que Kael maintenait en permanence.

— Tu t’es encore battu, dit finalement Kael.

Torvan eut un léger souffle qui ressemblait presque à un rire.

— J’ai pas “encore”, j’ai fait ce que j’avais à faire.

— Et t’as gagné ?

— Évidemment.

La réponse tomba avec une assurance tranquille, presque désinvolte, et Lythra sentit sans même regarder Kael que cette affirmation ne le rassurait pas. Ce n’était pas la victoire ou la défaite qui comptait. C’était le fait que cela recommence, encore et encore, comme une habitude dont Torvan ne voyait pas la nécessité de sortir.

— T’as une marque, ajouta Kael.

Torvan passa distraitement la main sur sa mâchoire.

— Rien.

— Ça saigne encore.

— Ça passera.

Il n’y avait pas de défi dans sa voix, pas de provocation non plus, seulement cette manière de considérer la blessure comme un détail insignifiant. Lythra observa la trace sombre qui s’étirait encore légèrement sur sa peau, et pendant une fraction de seconde, elle eut une sensation étrange, presque physique, comme un écho qui ne lui appartenait pas entièrement. Ce n’était pas une douleur, pas une empathie classique non plus, mais une impression plus trouble, comme si cette blessure avait été attendue quelque part avant d’exister réellement.

Elle détourna légèrement le regard, troublée par cette pensée sans savoir exactement pourquoi.

— Vous venez ce soir ? demanda soudain Torvan, changeant de sujet avec la même facilité.

— Pour le chabourka ? répondit Kael.

— Oui.

Lythra releva la tête.

La cérémonie.

Elle l’avait presque mise de côté depuis le matin, absorbée par autre chose, et le simple fait de l’entendre nommée à voix haute la ramena brutalement dans le réel.

— C’est cette nuit ? demanda-t-elle.

Torvan hocha la tête.

— Après le coucher.

— Tu y vas ? demanda-t-elle.

— J’y vais toujours.

La réponse était évidente pour lui, comme si la question n’appelait pas vraiment de réflexion.

Kael, lui, hésita légèrement avant de répondre.

— Je sais pas encore.

Torvan tourna la tête vers lui, un peu plus attentif cette fois.

— Pourquoi ?

Kael haussa les épaules, mais le geste manquait de conviction.

— J’aime pas ça.

— T’as jamais aimé ça.

— Oui.

Un silence passa.

Puis Torvan ajouta, plus calmement :

— Ça change rien.

Kael ne répondit pas.

Lythra sentit la tension revenir, différente de celle d’avant, plus ancrée, plus concrète, et elle comprit que ce rituel n’était pas seulement un événement du village, mais quelque chose qui touchait chacun différemment, quelque chose que certains acceptaient sans question, et que d’autres supportaient sans vraiment y adhérer.

— C’est toujours le même ? demanda-t-elle.

Torvan haussa les épaules.

— Ça dépend.

— De quoi ?

— De ce qu’ils disent que ça doit être.

La réponse ne la satisfit pas complètement, mais elle sentit que pousser davantage ici n’apporterait rien. Pas maintenant. Pas devant eux deux.

Kael finit par soupirer légèrement.

— Tu vas y aller juste pour regarder ?

— Je regarde pas, répondit Torvan. Je suis là.

La nuance était minime, mais elle était réelle.

Lythra les observa tour à tour, consciente que ces deux manières d’être face à la même chose étaient aussi opposées que leur manière d’exister en général. Kael restait en retrait, mesurait, doutait, tandis que Torvan avançait sans chercher à comprendre davantage que ce qu’il voyait.

Et, sans qu’elle puisse l’empêcher, une pensée s’imposa en elle avec une clarté troublante.

Il attend.

Elle serra légèrement le carnet contre elle sans s’en rendre compte.

La phrase résonnait autrement maintenant.

Elle n’était plus seulement une observation.

Elle devenait une clé.

— Tu viens ? demanda soudain Kael en se tournant vers elle.

Elle releva les yeux.

— Oui… je pense.

Torvan hocha simplement la tête, comme si cela suffisait.

— Alors à ce soir.

Il ne resta pas davantage. Il fit demi-tour presque aussitôt, repartant comme il était venu, avec cette même énergie directe, sans chercher à prolonger la conversation.

Lythra le suivit du regard quelques secondes, puis sentit la présence de Kael à côté d’elle revenir plus nettement.

— Tu fais une drôle de tête, dit-il.

Elle hésita.

— Je réfléchis.

— Mauvaise idée.

Elle esquissa un léger sourire.

— Tu t’y mets aussi ?

— Non, j’essaie juste de te prévenir.

Le ton était léger, mais son regard ne l’était pas entièrement.

Elle baissa un instant les yeux vers le carnet, puis les releva vers lui.

— Tu viens ce soir ?

Il inspira légèrement.

— Oui.

— Même si t’aimes pas ça ?

— Oui.

— Pourquoi ?

Il la regarda une seconde, puis détourna les yeux vers le chemin où Torvan avait disparu.

— Parce qu’il y sera.

La réponse était simple.

Trop simple pour être ignorée.

Elle hocha légèrement la tête.

— D’accord.

Ils restèrent encore quelques instants côte à côte, puis se séparèrent sans autre mot, comme si chacun avait déjà assez à porter pour ne pas ajouter davantage.

Lorsqu’elle rentra chez elle, la lumière avait encore baissé, et la maison semblait plus silencieuse que d’habitude, comme si quelque chose retenait les voix au lieu de les laisser circuler librement. Elle monta directement dans sa chambre, sans passer par les autres pièces, et referma la porte derrière elle avec une lenteur qu’elle ne s’expliqua pas entièrement.

Elle resta un instant immobile, le carnet toujours serré contre elle, puis le posa sur la table et l’ouvrit.

Elle ne chercha pas une page précise.

Elle laissa simplement le geste se faire.

Une phrase était déjà là.

Tu regardes trop.

Elle se figea.

Son regard resta fixé sur les mots.

Elle n’avait rien écrit.

Elle n’avait rien demandé.

Et pourtant—

Cela répondait.

Pas à une question.

À elle.

À ce qu’elle venait de faire.

À ce qu’elle venait de voir.

Elle inspira lentement, sentant son cœur accélérer sans qu’elle puisse le contrôler complètement.

— Tu regardes aussi, murmura-t-elle.

Le silence s’étira.

Puis, lentement, une nouvelle ligne apparut.

Pas comme toi.

Elle sentit cette fois une tension plus nette, plus tranchante.

— Qu’est-ce que tu veux ? demanda-t-elle, la voix plus basse.

Le carnet resta immobile quelques secondes.

Puis :

Que tu continues.

Elle resta figée.

Le mot résonna plus longtemps qu’il ne l’aurait dû.

Continuer.

Continuer quoi ?

Observer ?

Revenir ?

Ouvrir ?

Elle posa lentement la main sur la page, sans refermer le carnet, consciente que quelque chose venait de franchir une limite qu’elle n’avait pas encore clairement définie.

Ce n’était plus seulement une présence.

Ce n’était plus seulement une réponse.

C’était une direction.

Et pour la première fois depuis le début, une part d’elle comprit que ce qui se jouait ne se contenterait pas de rester à distance.

Elle allait devoir choisir jusqu’où elle accepterait d’aller.

Et ce choix… elle ne l’avait pas encore fait.

Lythra resta assise quelques minutes après avoir refermé le carnet, sans chercher à combler le silence qui s’était installé dans sa chambre, consciente que ce calme n’était pas vide mais chargé de ce qu’elle venait de lire, de ce qui lui avait été proposé, et plus encore de ce qu’elle n’avait pas encore décidé. Les vêtements du rituel étaient toujours étalés sur le lit, leur présence simple mais insistante lui rappelant que le temps avançait, que la cérémonie n’était pas une idée abstraite mais un moment précis vers lequel tout semblait désormais converger, et pourtant ce n’était pas vers eux que son attention revenait sans cesse, mais vers cette autre possibilité, plus immédiate, plus concrète et en même temps plus difficile à saisir.

Parler à Torvan.

Elle laissa cette idée se poser en elle sans la repousser immédiatement, essayant de comprendre ce qu’elle impliquait réellement, non pas dans les mots du carnet, mais dans ce que cela signifiait pour elle. Ce n’était pas seulement une conversation. Ce n’était pas une simple question à poser. C’était une ouverture, quelque chose qui touchait directement à ce qu’elle avait vu entre lui et Kael, à ce qu’elle n’avait jamais formulé à voix haute, même pour elle-même. Et ce n’était pas la peur de Torvan qui la retenait. Elle savait comment il était, elle connaissait ses réactions, ses silences, ses brusqueries, mais ce qui la freinait n’avait rien à voir avec lui seul. C’était le fait de franchir une limite qui, une fois dépassée, ne pourrait pas être refermée comme si rien ne s’était passé.

Elle se leva finalement, presque sans s’en rendre compte, comme si son corps avait pris la décision avant que son esprit ne la formule complètement, et prit le carnet avec elle sans réfléchir davantage, le glissant contre elle avec un geste devenu presque naturel. Elle ne regarda pas les vêtements une seconde fois avant de quitter la pièce, consciente que si elle restait là encore quelques minutes, elle finirait par ne rien faire du tout.

Le village avait déjà commencé à ralentir lorsque Lythra sortit, la lumière du jour s’étirant vers ses dernières teintes, plus dorées, plus basses, et les voix, encore présentes, semblaient moins nombreuses, comme si chacun se préparait à sa manière à ce qui allait venir. Elle marcha sans se presser, laissant ses pas la guider sans choisir explicitement une direction, mais elle savait déjà où elle allait finir. Torvan ne disparaissait pas. Il ne se cachait pas. Il était là où il devait être, toujours dans les mêmes espaces ouverts, comme si le mouvement lui-même faisait partie de ce qu’il était.

Elle le trouva non loin de la bordure du terrain, là où la terre devenait plus sèche, plus irrégulière, et où les traces des passages répétés formaient des lignes presque invisibles dans le sol. Il n’était pas seul au départ, mais les deux garçons avec qui il parlait s’éloignèrent assez vite, comme si leur conversation n’avait jamais été faite pour durer, et Lythra attendit qu’ils soient hors de portée avant d’avancer davantage.

Torvan la remarqua sans surprise, son regard se posant sur elle avec cette même neutralité directe qu’elle lui connaissait, sans curiosité excessive, sans attente visible, comme s’il enregistrait simplement sa présence comme un fait.

— Tu me cherches ? demanda-t-il.

Elle s’arrêta à quelques pas de lui, consciente de la manière dont ses propres gestes semblaient soudain plus mesurés.

— Peut-être.

Il eut un léger souffle, ni moqueur ni vraiment amusé.

— T’es pas venue pour “peut-être”.

Elle sentit qu’il avait déjà compris qu’elle n’était pas là par hasard, et cette évidence la força à abandonner toute tentative de détour trop évident.

— Je voulais te parler.

Il hocha légèrement la tête, sans bouger.

— Alors parle.

Il n’y avait pas de défi dans sa voix, seulement une ouverture simple, presque brutale dans sa franchise, et c’est précisément cette simplicité qui rendit les mots plus difficiles à formuler. Lythra resta une seconde de trop sans répondre, consciente que ce silence ne passerait pas inaperçu, puis chercha une entrée moins directe, un chemin qui lui permettrait de ne pas tout poser d’un seul coup.

— T’as déjà remarqué que Kael reste toujours ?

Torvan ne réagit pas immédiatement. Il la regarda, comme s’il évaluait la question, puis haussa légèrement les épaules.

— Il aime bien rester.

La réponse était vague, presque volontairement neutre, et Lythra sentit qu’il ne s’engagerait pas plus loin si elle ne le forçait pas à sortir de cette surface.

— Ce n’est pas juste ça.

Il plissa légèrement les yeux.

— Qu’est-ce que tu veux dire ?

Elle inspira lentement, consciente que chaque mot devait être choisi avec plus de précision qu’elle ne l’aurait voulu.

— Il est là… même quand il pourrait partir.

Un silence passa.

Torvan détourna légèrement le regard vers le terrain, comme si la remarque ne méritait pas une attention immédiate.

— Et alors ?

Elle sentit la résistance.

Pas un refus total.

Mais une fermeture.

— Et alors… reprit-elle, il attend.

Le mot sortit presque malgré elle, porté par ce qu’elle avait lu, et dès qu’il fut prononcé, elle sut qu’il n’était pas anodin.

Torvan tourna de nouveau la tête vers elle.

Cette fois, son regard était plus attentif.

— Attendre quoi ?

La question était simple.

Trop simple.

Et Lythra sentit quelque chose se bloquer en elle, une tension physique presque immédiate, qui remonta de sa nuque jusqu’à sa mâchoire, comme si son corps refusait de laisser passer la suite. Elle savait ce qu’elle pouvait dire. Elle savait exactement ce que cela signifiait. Mais le franchir réellement, le mettre en mots devant lui, n’était plus la même chose.

Elle hésita.

Une seconde.

Deux.

Et ce fut suffisant.

Torvan la regarda sans insister, mais son silence changea de nature. Il n’était plus simplement attentif. Il était devenu fermé.

— Si t’as quelque chose à dire, dis-le, dit-il finalement.

Le ton n’était pas agressif, mais il ne laissait pas de place à une fuite trop évidente.

Lythra ouvrit la bouche.

Puis la referma.

La pression dans sa nuque s’intensifia légèrement, et elle passa instinctivement la main à cet endroit, comme pour chasser une sensation qui ne disparaissait pas.

— Rien, dit-elle finalement.

Le mot lui parut faux dès qu’il sortit.

Torvan la fixa une seconde de plus, comme s’il cherchait à décider s’il devait insister ou non, puis détourna légèrement le regard.

— Alors c’était rien.

Il n’y avait pas de reproche.

Juste une conclusion.

Et c’est cela qui la frappa le plus.

Elle avait eu une ouverture.

Elle ne l’avait pas prise.

Le silence qui suivit n’avait plus rien de neutre. Il contenait ce qu’elle n’avait pas dit, ce qu’elle avait laissé retomber, et Lythra sentit très clairement que quelque chose venait de se refermer, pas de manière définitive, mais suffisamment pour qu’elle comprenne ce que le carnet avait voulu dire.

Tu t’es arrêtée.

Elle resta encore quelques secondes, incapable de relancer la conversation sans paraître artificielle, puis hocha légèrement la tête.

— On se voit ce soir.

Torvan acquiesça sans commenter davantage.

— Ouais.

Elle ne resta pas.

Elle fit demi-tour, consciente que rester plus longtemps n’apporterait rien de plus, et marcha sans direction précise pendant quelques minutes, laissant la sensation de l’échec se déposer en elle sans chercher à la fuir.

Ce n’était pas un échec complet.

Mais ce n’était pas ce qu’elle avait voulu faire non plus.

Elle avait su.

Elle n’avait pas dit.

Et cela suffisait à lui donner une compréhension plus nette de ce que signifiait “ouvrir”.

Lorsqu’elle rentra chez elle, la lumière avait encore baissé, et le silence de la maison lui parut plus dense que celui de sa chambre. Elle monta sans s’arrêter, referma la porte derrière elle, puis posa immédiatement le carnet sur la table et l’ouvrit.

Elle n’écrivit rien.

Elle attendit.

Et cette fois, elle savait.

Les mots apparurent lentement.

Tu t’es arrêtée.

Elle serra légèrement les dents.

— C’est pas si simple, murmura-t-elle.

Le silence se prolongea.

Puis :

Tu savais quoi dire.

Elle sentit une pointe d’agacement monter en elle.

— Et lui ? Tu crois qu’il veut entendre ?

La réponse ne tarda pas.

Ce n’est pas pour lui.

Elle resta figée.

Le mot résonna différemment.

— Alors pour qui ?

Un court silence.

Puis :

Pour toi.

Elle ne répondit pas immédiatement.

Parce qu’elle comprenait.

Et que cette compréhension la dérangeait plus que tout le reste.

Elle referma lentement le carnet, posa ses mains sur la table, et resta immobile, le regard fixé sur le bois sans vraiment le voir.

Elle avait cru agir pour Kael.

Ou du moins, elle s’était raconté cela.

Mais ce n’était pas vrai.

Pas entièrement.

Elle avait voulu voir.

Comprendre.

Aller plus loin.

Et maintenant, elle ne pouvait plus prétendre que ce choix ne la concernait pas directement.

La cérémonie approchait.

Et elle n’avait toujours pas fini d’ouvrir ce qu’elle avait commencé.

Lorsqu’elle referma le carnet, Lythra resta un long moment sans bouger, les mains posées à plat sur la table comme si elle cherchait à ancrer quelque chose de stable sous ses doigts, mais rien ne se fixa vraiment en elle, seulement une sensation persistante, plus nette que tout le reste, celle d’avoir été vue dans ce qu’elle n’avait pas fait autant que dans ce qu’elle avait tenté. Le silence de la chambre s’installa autour d’elle avec une densité particulière, non pas menaçante, mais trop consciente pour être ignorée, et elle comprit alors que ce qui se jouait n’était plus simplement une suite d’événements étranges, mais un processus qui avançait avec ou sans son accord complet.

Elle releva lentement les yeux vers le lit où les vêtements du rituel attendaient encore, tels qu’elle les avait laissés, parfaitement immobiles, presque neutres dans leur apparence, et pourtant leur présence lui parut soudain différente, comme si elle ne les regardait plus seulement comme des objets à enfiler mais comme une étape qu’elle ne pourrait pas traverser sans conséquence. Elle se leva sans précipitation, consciente que le temps avançait, que la lumière dehors continuait de décliner, et que chaque minute qui passait réduisait l’espace entre ce qu’elle pensait encore pouvoir éviter et ce qu’elle allait devoir affronter.

Elle s’approcha du lit, prit le premier vêtement entre ses mains et le déplia lentement, laissant le tissu tomber avec cette rigidité légère qu’elle connaissait depuis l’enfance, mais qui lui sembla aujourd’hui plus marquée, comme si la matière elle-même retenait quelque chose de plus que sa simple forme. Elle passa les doigts sur la surface, attentive à la texture, au poids, à la manière dont les plis se redressaient sous sa main, et une pensée fugace lui traversa l’esprit, celle que ces vêtements avaient été portés par d’autres avant elle, encore et encore, dans des gestes répétés qui n’avaient jamais été remis en question.

Elle se débarrassa de ses vêtements du jour avec lenteur, non par hésitation mais parce qu’elle ressentait chaque mouvement avec une précision inhabituelle, comme si son corps lui-même cherchait à lui rappeler qu’elle n’était pas simplement en train de se préparer, mais de passer d’un état à un autre. Lorsqu’elle enfila la première pièce, le contact du tissu contre sa peau la fit légèrement frissonner, non pas à cause du froid, mais à cause d’une sensation plus diffuse, plus difficile à nommer, quelque chose qui ressemblait à une résistance légère, comme si la matière ne se contentait pas de recouvrir son corps mais cherchait à l’ajuster à une forme qu’elle ne reconnaissait pas entièrement.

Elle attacha les liens, ajusta les bandes, puis resta un instant immobile, les bras légèrement écartés, attentive à ce qu’elle ressentait. Le vêtement n’était pas inconfortable, mais il n’était pas neutre non plus. Il pesait légèrement plus qu’elle ne s’y attendait, ou peut-être était-ce simplement son attention qui amplifiait cette sensation. Elle inspira lentement, puis passa une main à sa nuque.

La chaleur était revenue.

Plus nette cette fois.

Pas douloureuse, mais trop présente pour être ignorée.

Elle fronça légèrement les sourcils et massa l’endroit du bout des doigts, comme si elle pouvait faire disparaître cette sensation par un geste simple, mais elle resta là, diffuse, constante, comme un point d’ancrage qu’elle ne contrôlait pas.

Elle leva les yeux vers le miroir.

Son reflet lui renvoya immédiatement une image qu’elle connaissait, et pourtant quelque chose lui parut légèrement décalé, non pas dans les traits eux-mêmes, mais dans le timing du mouvement, comme si l’image mettait une fraction de seconde de trop à suivre ce qu’elle faisait. Elle cligna des yeux, bougea légèrement la tête, observa plus attentivement.

Tout redevint normal.

Elle resta quelques secondes face à elle-même, le regard fixé sur ses propres yeux, puis détourna lentement la tête, sans chercher à reproduire ce qu’elle venait de percevoir. Ce n’était pas assez pour être certain. Mais ce n’était pas assez peu pour être ignoré non plus.

Elle retourna vers la table.

Le carnet l’attendait.

Cette fois, elle ne ressentit aucune hésitation en le prenant. Il faisait désormais partie de ce moment, au même titre que les vêtements, que la chaleur dans sa nuque, que la lumière qui continuait de baisser.

Elle l’ouvrit.

Une phrase était déjà là.

Tu peux encore parler.

Elle resta immobile, puis ses yeux glissèrent un peu plus bas.

Tu peux encore entrer.

Elle inspira lentement, laissant les deux phrases se poser en elle sans chercher immédiatement à y répondre. Elles n’étaient pas nouvelles dans leur contenu, mais elles l’étaient dans leur manière d’être formulées. Ce n’était plus une suggestion. C’était une ouverture maintenue, presque une invitation répétée.

— Et si je fais les deux… murmura-t-elle.

Le silence se prolongea, mais elle ne détourna pas les yeux. Elle attendit.

Puis les mots apparurent.

Alors tu verras.

Elle sentit cette réponse se diffuser en elle avec une lenteur particulière, comme si elle ne cherchait pas à convaincre mais à s’imposer par sa simplicité. Elle posa la main à plat sur la page, non pour l’empêcher de changer, mais pour sentir le contact, pour vérifier qu’elle était encore dans quelque chose de tangible.

— Voir quoi ?

Le silence resta plus longtemps cette fois.

Puis :

Ce que tu évites encore.

Elle ferma brièvement les yeux.

Ce mot revenait.

Encore.

Toujours.

Éviter.

Elle inspira plus profondément, puis releva la tête.

— Tu veux que je fasse ça maintenant.

Ce n’était pas une question.

Le carnet ne répondit pas tout de suite.

Puis :

Tu peux attendre.

Elle fronça légèrement les sourcils.

— Mais tu préfères que je le fasse.

Un court silence.

Oui.

Elle resta immobile, consciente que cette honnêteté changeait quelque chose dans la manière dont elle percevait cette présence. Ce n’était pas une manipulation évidente, pas une pression brutale. C’était plus subtil. Une direction. Une attente.

— Pourquoi moi ? demanda-t-elle encore.

La réponse mit plus de temps à venir.

Parce que tu continues.

Elle baissa les yeux.

— J’aurais pu arrêter.

Tu ne l’as pas fait.

Elle laissa échapper un souffle léger.

— Et si je m’arrête maintenant ?

Le silence se prolongea, plus dense.

Puis :

Tu n’es pas revenue pour t’arrêter.

Elle sentit cette phrase s’ancrer en elle plus profondément que les autres.

Parce qu’elle savait.

Elle savait que c’était vrai.

Elle releva lentement les yeux vers le miroir, puis vers la fenêtre. La lumière était presque entièrement tombée maintenant, laissant place à une obscurité plus uniforme, plus stable, et elle comprit que le moment approchait.

Elle regarda de nouveau les vêtements qu’elle portait.

Puis le carnet.

Puis ses mains.

Elle n’avait pas choisi clairement.

Mais elle n’était plus immobile.

Et cela suffisait.

Elle referma lentement le carnet, le garda un instant contre elle, puis le posa sur la table sans le quitter des yeux.

Elle allait sortir.

Elle allait aller à la cérémonie.

Et quelque part, elle savait qu’elle n’irait pas seulement pour regarder.

Elle passa une dernière fois la main sur sa nuque, sentant la chaleur plus vive maintenant, presque pulsante, puis se dirigea vers la porte.

Avant de sortir, elle s’arrêta.

Une seconde.

Peut-être deux.

Puis ouvrit.

Le couloir était silencieux.

La maison aussi.

Et le monde, dehors, l’attendait.

Elle franchit le seuil sans se retourner.

Et au moment où elle descendit la première marche, une pensée claire traversa son esprit, non pas imposée, mais présente avec une netteté qu’elle ne pouvait ignorer.

Elle n’avait pas encore fait les deux.

Mais elle avait déjà commencé à aller trop loin pour revenir en arrière.

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