Chapitre 12
La nuit s’était installée sans brusquerie, comme si le monde avait accepté de ralentir pour laisser place à autre chose, et lorsque Lythra atteignit la lisière du lieu du rituel, elle eut immédiatement la sensation de franchir une frontière qui ne tenait ni au sol ni aux pierres, mais à l’air lui-même. Les voix étaient présentes, nombreuses, mais elles semblaient contenues, retenues à l’intérieur d’un espace précis, comme si chaque murmure s’arrêtait avant de pouvoir s’échapper complètement. Le feu, déjà allumé au centre, ne brûlait pas avec violence ; il respirait, presque, dans une oscillation régulière qui projetait des ombres mouvantes sur les visages, leur donnant une profondeur inhabituelle, à la fois familière et légèrement décalée.
Les habitants s’étaient disposés autour du cercle sans qu’aucun ordre ne soit donné, et pourtant rien ne paraissait improvisé. Lythra ralentit en approchant, consciente des regards qui se posaient sur elle puis glissaient ailleurs sans insister, comme si sa présence était à la fois attendue et laissée libre de s’inscrire d’elle-même dans le moment. La chaleur dans sa nuque revint presque aussitôt, plus vive qu’auparavant, diffuse mais insistante, et elle porta brièvement la main à cet endroit sans réussir à en atténuer la sensation.
Le Chabourka était attaché au centre.
Il ne se débattait pas.
Il respirait.
Ce détail, plus que tout le reste, la troubla, parce qu’il n’y avait dans son attitude ni agitation ni panique, seulement une présence stable, une respiration régulière qui donnait à la scène une étrange qualité de calme. La lumière du feu glissait sur son corps, révélant la tension contenue de ses muscles sans qu’elle ne se transforme en lutte, et Lythra resta un instant immobile, le regard fixé sur lui, consciente qu’elle n’avait jamais été aussi proche de cet instant-là.
Un mouvement sur le côté attira son attention.
Kael.
Il était là, légèrement en retrait comme à son habitude, mais dès qu’il la vit s’avancer plus loin que les autres, quelque chose changea dans son expression. Ce n’était pas une réaction brusque, pas un geste spectaculaire, mais une tension immédiate, presque invisible pour quelqu’un d’autre, qui se concentra dans son regard. Il comprenait déjà, ou du moins il pressentait, et cette compréhension silencieuse suffit à faire naître entre eux un espace différent.
Plus loin, Torvan observait.
Immobile.
Sans surprise.
Comme s’il avait accepté, avant même que cela n’arrive, que quelque chose de ce genre pouvait se produire.
Les premières paroles du rituel s’élevèrent, basses, répétées, portées par une voix que les autres suivirent sans chercher à s’imposer, et Lythra sentit l’air se resserrer légèrement autour du cercle, comme si les mots eux-mêmes structuraient l’espace. Elle resta encore une seconde à observer, consciente qu’elle pouvait rester là, en dehors, comme elle l’avait toujours fait, mais cette possibilité ne se présenta plus à elle comme une évidence. Quelque chose en elle avait déjà avancé.
Elle fit un pas.
Puis un autre.
Et lorsqu’elle franchit la limite du cercle, personne ne l’arrêta. Le rythme des voix se modifia à peine, comme si son entrée avait été intégrée avant même d’être visible, et dans ce mouvement fluide, elle comprit que personne n’attendrait qu’elle demande la place qu’elle venait de prendre.
Elle ne parla pas.
Elle ne déclara rien.
Mais son geste suffisait.
Elle se désignait.
Un léger flottement passa dans les voix, à peine perceptible, puis l’assemblée accepta ce déplacement sans le contester. Quelqu’un s’apprêta à lui tendre l’arme, mais avant qu’elle ne la prenne, une voix la retint.
— Lythra.
Kael.
Elle ne se retourna pas complètement, mais assez pour le voir.
Il avait avancé.
Pas jusqu’à elle, pas au point de rompre le cercle, mais suffisamment pour que sa présence ne soit plus neutre.
— T’es pas obligée, dit-il, la voix plus basse qu’à l’ordinaire, mais chargée d’une tension qu’il ne cherchait pas à masquer complètement.
Elle le regarda, et dans cet instant suspendu, elle sentit tout ce qu’il ne disait pas. Ce refus silencieux, cette inquiétude retenue, cette impression qu’il voyait quelque chose lui échapper sans pouvoir le nommer clairement.
— Je sais, répondit-elle simplement.
La réponse n’était ni brusque ni hésitante. Elle était posée.
Et elle suffisait à dire qu’elle n’était pas là par erreur.
Kael fit un pas de plus, comme si ce simple mouvement pouvait encore la ramener en arrière.
— Alors pourquoi ?
La question n’était plus une tentative de détour. Elle était directe, presque nue.
Lythra inspira légèrement, consciente du poids de ce qu’elle allait dire, mais incapable de le formuler autrement.
— Parce que je veux voir.
Le mot resta entre eux, chargé d’un sens qu’il ne partageait pas entièrement.
Kael la fixa, et quelque chose se fissura légèrement dans son regard, non pas une rupture nette, mais une première fracture, discrète, presque invisible, qui n’avait pas besoin d’être nommée pour exister.
— Tu sais pas ce que tu fais, dit-il.
Ce n’était pas une accusation.
C’était une constatation.
Et c’était vrai.
Elle le savait.
Mais elle ne recula pas.
— Si, répondit-elle malgré tout.
Ce n’était pas vrai.
Mais elle le dit.
Et c’est cela qui rendit la réponse définitive.
Kael resta immobile quelques secondes, comme suspendu entre l’envie d’insister et la connaissance de ses propres limites. Il aurait pu parler plus fort, rompre le rituel, attirer l’attention, mais il ne le fit pas. Parce que ce n’était pas dans sa nature. Et parce qu’une part de lui comprenait déjà que ce moment ne lui appartenait plus.
Il recula légèrement.
Pas beaucoup.
Mais assez.
Et ce recul, si discret soit-il, eut plus de poids que n’importe quelle parole.
Lythra détourna les yeux, consciente de ce qui venait de se jouer sans pouvoir encore en mesurer les conséquences, puis prit l’arme qu’on lui tendait. Le bois du manche était chaud, presque vivant sous ses doigts, et le poids de la lame s’imposa immédiatement à elle, non pas comme un objet étranger, mais comme quelque chose qui demandait à être utilisé.
Elle s’avança vers le Chabourka.
Le monde sembla se resserrer autour d’elle.
Les voix devinrent plus lointaines, plus étouffées, comme filtrées par une épaisseur invisible, et le feu lui-même perdit de sa netteté, laissant place à une perception plus dense, plus intérieure.
La bête releva légèrement la tête.
Leurs regards se croisèrent.
Il n’y avait pas de fuite.
Pas de peur.
Seulement une présence.
Lythra sentit son souffle se modifier, devenir plus court, plus concentré, et la chaleur dans sa nuque se transforma en une pulsation nette, comme si quelque chose répondait directement à ce moment précis. Elle leva lentement la lame, consciente du geste, de sa précision, de sa nécessité, et dans ce mouvement, elle eut l’impression que tout ce qu’elle avait fait jusque-là convergait vers cet instant.
Elle inspira.
Puis abaissa la lame.
Le monde se contracta.
Le son disparut presque entièrement.
Le feu ne crépita plus.
Les voix s’effacèrent.
Il ne resta que le geste.
La résistance brève.
Puis le passage.
Le sang.
Chaud.
Trop chaud.
Remontant le long de ses doigts, de son poignet, comme une présence qui cherchait à s’inscrire en elle plutôt qu’à simplement s’écouler.
Le Chabourka s’effondra sans bruit.
Et dans cet instant suspendu, quelque chose changea.
Pas visible.
Pas nommable.
Mais réel.
Comme si une porte s’ouvrait.
Ou comme si quelque chose se rapprochait.
Elle resta immobile une fraction de seconde de trop, la lame encore basse, le souffle court, et dans ce silence intérieur, elle sentit cette présence, plus proche qu’avant, plus nette, sans forme mais impossible à ignorer.
Elle n’était plus seule.
Le monde revint progressivement.
Les voix.
Le feu.
Les mouvements.
Quelqu’un s’approcha, prit doucement la lame de ses mains, et elle la lâcha sans résistance, les doigts s’ouvrant lentement comme si le geste appartenait déjà au passé.
Elle recula, sortit du cercle, mais pas de la même manière qu’elle y était entrée. Quelque chose en elle avait changé, dans son corps, dans son regard, dans la manière dont elle percevait les autres.
Elle chercha Torvan du regard.
Le trouva.
S’avança vers lui.
Et cette fois, sans détour, sans hésitation, elle parla.
— T’avais raison.
Torvan ne répondit pas immédiatement. Il la regarda sans détour, sans surprise non plus, comme s’il avait attendu que ce moment arrive sans savoir exactement sous quelle forme, et Lythra sentit, dans cette absence de réaction immédiate, qu’il ne lui laisserait pas la possibilité de se réfugier derrière des phrases incomplètes comme elle l’avait fait plus tôt. Elle tenait encore entre ses doigts la sensation du geste qu’elle venait d’accomplir, la chaleur persistante qui semblait ne pas vouloir la quitter, et cela donnait à ses mots un poids différent, comme si elle n’avait plus la même distance face à ce qu’elle voyait.
— Sur quoi ? finit-il par demander, non pas pour feindre l’ignorance, mais pour la pousser à aller jusqu’au bout.
Elle inspira lentement, consciente que ce qu’elle allait dire n’était plus seulement une observation, mais quelque chose qui allait s’inscrire entre eux de manière durable, et que le silence qu’elle pourrait choisir à cet instant serait aussi significatif que les mots eux-mêmes.
— Kael, répondit-elle simplement.
Le nom resta entre eux, sans se diluer dans le bruit du feu ou les voix du rituel qui continuaient derrière eux, comme si cet échange existait en parallèle du reste, dans un espace plus resserré. Torvan ne détourna pas le regard, mais il ne réagit pas non plus de manière visible, et ce fut cette retenue qui confirma à Lythra qu’elle ne s’était pas trompée.
— Continue, dit-il finalement, et il y avait dans sa voix quelque chose de plus grave que tout à l’heure, une attention réelle qu’il ne cherchait pas à masquer.
Elle sentit une brève hésitation remonter en elle, non plus celle qui bloque, mais celle qui mesure, qui comprend le poids de ce qui va être dit, puis elle laissa cette hésitation passer sans lui obéir.
— Il reste pas juste parce qu’il aime rester, expliqua-t-elle, et en prononçant ces mots, elle eut l’impression de poser quelque chose qu’elle n’avait jamais formulé aussi clairement, même pour elle-même.
Torvan baissa très légèrement les yeux, comme s’il laissait la phrase se déposer avant d’y répondre, puis releva le regard vers elle, plus attentif encore.
— Il attend, ajouta-t-elle, et cette fois, il n’y avait plus de détour possible.
Le silence qui suivit n’était pas vide, il était dense, presque tangible, comme si les mots avaient modifié l’air entre eux. Le feu crépitait derrière, les voix reprenaient leur cadence, mais tout cela semblait plus lointain, comme si le monde avait reculé d’un pas pour laisser cet instant exister pleinement.
— Attendre quoi ? demanda Torvan, et cette fois, la question portait moins sur la réponse que sur la manière dont elle allait la donner.
Lythra le regarda sans détour, consciente que c’était là que tout se jouait réellement, et elle sentit très clairement le point de bascule, celui où elle pouvait encore se retenir, où elle pouvait décider que cela n’allait pas plus loin, mais cette fois, elle ne céda pas à ce réflexe.
— Toi, dit-elle.
Le mot tomba sans force apparente, sans insistance, mais il ne s’effaça pas. Il resta là, entre eux, comme une évidence qu’on ne peut pas reprendre une fois qu’elle a été posée.
Torvan ne bougea pas immédiatement, mais quelque chose passa dans son regard, une tension très légère, presque invisible, qui n’avait rien à voir avec ses réactions habituelles. Il détourna la tête un instant, comme pour briser l’axe direct de cette vérité, puis la regarda de nouveau.
— Tu parles de choses que tu comprends pas, dit-il, et son ton n’était ni dur ni moqueur, mais il portait une résistance claire.
Lythra ne se sentit pas atteinte par la remarque. Elle savait qu’il avait en partie raison, mais elle savait aussi que cela ne rendait pas ce qu’elle voyait moins réel.
— Je comprends assez, répondit-elle, et sa voix resta calme, posée, sans chercher à convaincre au-delà de ce qu’elle affirmait.
Torvan eut un léger souffle, comme un rire retenu, mais il ne détourna pas complètement la conversation.
— Assez pour quoi ? demanda-t-il.
Elle chercha ses mots sans se précipiter, laissant ses pensées s’organiser sans les forcer.
— Assez pour voir que ça dure, dit-elle finalement, et cette phrase lui parut plus juste que tout ce qu’elle aurait pu ajouter.
Torvan resta silencieux un instant, puis son regard se fixa à nouveau sur elle avec une intensité différente, moins distante.
— Et t’as décidé de faire quoi avec ça ? demanda-t-il.
La question n’était plus neutre, elle impliquait une réponse, un positionnement, et Lythra sentit à cet instant que ce qu’elle allait dire ne concernerait pas seulement ce qu’elle avait vu, mais ce qu’elle acceptait d’en faire.
Elle pensa brièvement au carnet, à cette injonction silencieuse d’ouvrir, de pousser plus loin, mais elle ne la suivit pas entièrement. Pas comme ça.
— Rien, répondit-elle.
Le mot sembla surprendre Torvan plus que tout le reste.
— Rien ? répéta-t-il.
— C’est pas à moi de faire quelque chose, précisa-t-elle, et en le disant, elle sentit que cette réponse n’était pas une fuite, mais une limite qu’elle posait elle-même.
Torvan secoua légèrement la tête, comme s’il ne croyait pas entièrement à cette position.
— Alors pourquoi tu viens me dire ça ? demanda-t-il.
Lythra soutint son regard sans hésiter.
— Parce que toi, t’as le choix.
Le mot s’installa entre eux avec un poids plus grand que les autres, et cette fois, Torvan ne répondit pas immédiatement. Il inspira lentement, passa une main sur sa nuque d’un geste inhabituel, presque inconscient, et Lythra comprit que ce qu’elle venait de dire avait atteint quelque chose de plus profond qu’il ne le laisserait jamais paraître clairement.
— Tu crois que j’ai le choix ? finit-il par dire.
Elle ne savait pas.
Pas vraiment.
Mais elle ne revint pas en arrière.
— Oui, répondit-elle malgré tout.
Torvan la fixa encore un instant, puis détourna légèrement le regard, comme s’il refusait de lui donner une réaction trop évidente.
— Tu devrais arrêter de regarder comme ça, dit-il.
— Comme quoi ?
— Comme si tout avait un sens.
La remarque la toucha plus qu’elle ne l’aurait cru, non pas parce qu’elle la contredisait, mais parce qu’elle venait toucher exactement ce qu’elle faisait depuis le début, cette manière de chercher des liens, des cohérences, même là où elles n’étaient pas encore visibles.
— Et si c’était le cas ? répondit-elle.
Torvan eut un souffle bref.
— Ça l’est pas.
Elle ne répondit pas, mais elle ne le crut pas complètement non plus.
Un mouvement attira alors son attention, et sans avoir besoin de se retourner immédiatement, elle sut déjà qui se trouvait derrière elle. Lorsqu’elle tourna légèrement la tête, son regard croisa celui de Kael, resté à distance, mais suffisamment proche pour avoir vu plus qu’il n’aurait dû. Il n’avait pas besoin d’avoir entendu chaque mot pour comprendre que quelque chose s’était dit, quelque chose qui ne lui appartenait pas, et dans la manière dont il les regardait tous les deux, Lythra perçut une distance nouvelle, fine, presque imperceptible pour quelqu’un d’autre, mais impossible à ignorer pour elle.
Elle détourna légèrement les yeux, consciente que ce moment ne pouvait plus être contenu entre elle et Torvan, qu’il avait déjà commencé à s’étendre au-delà d’eux, à modifier les équilibres sans bruit.
Torvan suivit son regard, aperçut Kael à son tour, et resta silencieux. Son corps se tendit légèrement, d’une manière différente de tout à l’heure, plus contenue, plus intérieure.
— T’aurais pas dû, dit-il finalement, sans préciser davantage.
Lythra ne répondit pas, parce qu’elle savait qu’il parlait de tout à la fois, du moment, des mots, de ce qu’elle avait ouvert, et de ce qui en découlerait.
Derrière eux, le rituel continuait, les voix reprenaient de la force, comme si le monde refusait de s’arrêter pour ce qui venait de se jouer, mais pour Lythra, quelque chose avait changé de manière irréversible. Elle ne pouvait plus prétendre ne pas voir, ni revenir à cette position d’observatrice qu’elle avait occupée si longtemps.
Et quelque part, dans cet espace invisible qu’elle avait appris à reconnaître, une présence se rapprochait encore, non pas comme une menace immédiate, mais comme une certitude silencieuse.
Elle avait ouvert.
Et cela ne se refermerait pas.
Le rituel se refermait lentement derrière elle, les voix retrouvant leur cadence habituelle, le feu reprenant toute sa place dans l’espace, et pourtant Lythra n’arrivait pas à se raccrocher complètement à ce retour au réel. Ce qu’elle venait de faire continuait de vibrer en elle, non pas comme un souvenir, mais comme une sensation encore en train de se produire, diffuse, persistante, presque ancrée dans son corps. La chaleur dans sa nuque, qu’elle avait ressentie tout au long de la cérémonie, ne disparaissait pas. Au contraire, elle se précisait.
Au début, elle tenta de l’ignorer.
Elle inspira lentement, chercha à stabiliser son souffle, passa une main derrière son cou comme si le geste pouvait suffire à calmer ce qui montait. Torvan disait encore quelque chose, peut-être, mais les mots lui parvenaient comme à travers une épaisseur, sans réellement s’imposer.
— Ça va ? demanda-t-il, en la voyant se figer légèrement.
Elle hocha la tête sans être certaine de le penser.
— Oui… juste…
La phrase ne se termina pas.
La chaleur se transforma.
Ce n’était plus une sensation diffuse.
C’était un point précis.
Comme une brûlure qui se concentrait.
Elle inspira plus fort, chercha à se redresser, mais la douleur monta d’un coup, nette, tranchante, comme si quelque chose se refermait sur sa peau de l’intérieur. Elle porta de nouveau la main à sa nuque, mais cette fois, le contact lui arracha un souffle brusque.
— Attends, dit Torvan, en se rapprochant d’un pas. T’es sûre que—
Elle n’entendit pas la fin.
La douleur explosa.
Pas partout.
Juste là.
Intense, précise, insupportable.
Ses jambes cédèrent sans qu’elle puisse les retenir, et elle s’effondra, le souffle coupé, les doigts crispés contre sa nuque comme si elle pouvait arracher ce qui brûlait sous sa peau.
— Lythra !
La voix de Kael fut la première à s’imposer clairement.
Il était déjà à côté d’elle, à genoux, une main sur son épaule, l’autre cherchant à la maintenir droite alors que son corps refusait de suivre.
— Regarde-moi, dit-il, plus fort cette fois. Lythra, regarde-moi !
Elle tenta d’ouvrir les yeux, mais la douleur revenait par vagues, chaque pulsation semblant graver quelque chose de plus profondément.
— Elle brûle, dit quelqu’un derrière eux.
— Écartez-vous, ordonna une autre voix.
Torvan s’était reculé d’un demi-pas, mais il n’avait pas quitté la scène du regard. Il ne parlait pas, mais tout dans sa posture était tendu.
Kael serra légèrement la mâchoire, essayant de garder une forme de contrôle.
— Respire, Lythra, murmura-t-il, plus bas. C’est rien, ça va passer… respire.
Elle voulut lui répondre, mais aucun mot ne sortit. Le souffle lui manquait, comme si la douleur lui avait volé l’air lui-même.
Puis quelqu’un arriva.
Sa mère.
Elle ne cria pas.
Elle ne paniqua pas.
Mais elle écarta les autres avec une autorité immédiate.
— Laissez-la, dit-elle, d’une voix ferme.
Elle s’agenouilla à côté de Lythra, posa une main sur son visage, puis l’autre sur sa nuque, et le contact suffit pour qu’elle comprenne que ce n’était pas une simple réaction au rituel.
— Kael, aide-moi à la redresser.
Il obéit sans discuter, passant un bras sous les épaules de Lythra pour la maintenir.
— Elle brûle, répéta-t-il, plus bas.
— Je sais.
Le ton de sa mère ne trembla pas.
Dans un geste rapide, elle écarta le tissu au niveau de la nuque.
Le silence tomba.
Un vrai silence cette fois.
Elle fixa la marque.
Rouge.
Vive.
Comme tracée au fer.
Ses doigts restèrent suspendus un instant, sans la toucher, comme si elle reconnaissait ce qu’elle voyait sans vouloir le confirmer immédiatement.
Puis elle abaissa le vêtement.
— On rentre, dit-elle simplement.
— Mais— commença quelqu’un.
— Maintenant.
Elle passa un bras autour de Lythra.
— Tu peux marcher ?
Lythra hocha faiblement la tête.
Kael hésita.
— Je viens avec vous.
— Non, répondit sa mère sans le regarder.
Le refus n’était pas dur.
Mais il était définitif.
— Reste ici.
Il ne protesta pas.
Mais son regard resta accroché à Lythra alors qu’elles s’éloignaient.
Torvan, lui, ne dit rien.
Il observa.
Et ce qu’il vit ne lui échappa pas.
La porte se referma derrière elles avec un bruit sourd qui sembla immédiatement couper le monde en deux, laissant à l’extérieur les voix, le feu, les regards, et à l’intérieur un silence plus lourd, plus concentré, comme si l’air lui-même retenait quelque chose qu’il ne voulait pas encore laisser sortir. Lythra sentit ce changement presque physiquement, non pas comme un soulagement, mais comme une transition brutale, un passage d’un tumulte visible à une tension plus contenue, plus difficile à saisir.
Sa mère ne parla pas tout de suite. Elle ne posa aucune question, ne chercha pas à expliquer, et cette absence de mots, au lieu de rassurer, rendit l’espace plus dense encore. Elle passa un bras autour de Lythra avec une fermeté douce mais sans hésitation, la guidant à travers la pièce comme si elle connaissait déjà chaque geste à faire, chaque étape à suivre, sans avoir besoin d’y réfléchir.
— Assieds-toi, dit-elle finalement.
Lythra obéit sans discuter, sentant encore une faiblesse étrange dans ses jambes, comme si son corps n’avait pas complètement retrouvé sa stabilité. La douleur dans sa nuque s’était atténuée, mais elle n’avait pas disparu ; elle s’était simplement transformée, devenue plus profonde, moins brûlante mais plus persistante, comme une marque qui ne demandait plus à être ignorée.
Sa mère s’agenouilla légèrement derrière elle et écarta le tissu avec précaution, comme si le simple contact pouvait réveiller la douleur, puis observa en silence. Lythra ne pouvait pas voir la marque, mais elle sentit immédiatement que ce regard n’était pas celui de quelqu’un qui découvre. C’était celui de quelqu’un qui reconnaît.
— Tu savais, murmura-t-elle.
Sa mère ne répondit pas tout de suite. Elle laissa passer quelques secondes, comme si elle cherchait la bonne manière de dire les choses sans en dire trop.
— Je savais que c’était possible, dit-elle finalement.
La nuance n’échappa pas à Lythra.
— Ce n’est pas pareil.
Sa mère reposa lentement le tissu, puis se releva pour lui faire face, croisant les bras sans dureté mais avec une retenue visible.
— Non, ce n’est pas pareil.
Lythra soutint son regard.
— Alors explique-moi.
Le silence revint, plus court cette fois, mais plus tendu. Sa mère détourna légèrement les yeux, comme si elle pesait chaque mot avant de le laisser sortir.
— Ce que tu as… ce n’est pas une simple réaction au rituel.
— Je m’en doutais.
— Et ce n’est pas quelque chose que tout le monde peut avoir.
Lythra sentit son cœur se resserrer légèrement.
— Donc ça vient de moi.
Sa mère hésita, puis hocha lentement la tête.
— En partie.
Le mot resta suspendu.
— “En partie”, répéta Lythra. Ça veut dire quoi ?
Sa mère inspira, comme si elle acceptait de franchir une limite qu’elle avait longtemps gardée intacte.
— Ça veut dire que ce n’est pas seulement toi, dit-elle. Et ce n’est pas seulement le rituel non plus.
— Alors quoi ?
Un instant passa.
— Il y a… autre chose, répondit sa mère, plus bas.
Lythra sentit une frustration monter, non pas brutale, mais insistante, comme une pression qui ne trouvait pas encore d’issue.
— Tu parles comme si j’étais censée comprendre.
— Tu comprendras.
— Quand ?
Sa mère ne répondit pas immédiatement. Elle se détourna légèrement, fit quelques pas dans la pièce, puis s’arrêta près de la table sans vraiment la regarder.
— Pas tout de suite, dit-elle enfin.
— Pourquoi ?
— Parce que tu n’as pas encore les bonnes questions.
La réponse la surprit plus que tout le reste.
— Je viens de m’effondrer au milieu d’un rituel, j’ai une marque brûlée dans la nuque, et tu penses que je n’ai pas les bonnes questions ?
Sa mère se retourna vers elle, et pour la première fois, il y eut quelque chose de plus net dans son regard, une inquiétude qui dépassait la simple prudence.
— Tu as des questions, oui, dit-elle. Mais tu ne sais pas encore où elles mènent.
Lythra resta silencieuse un instant, puis baissa légèrement les yeux, essayant de mettre de l’ordre dans ce qu’elle ressentait.
— Tu l’as reconnue, dit-elle finalement.
Ce n’était pas une supposition.
Sa mère ne nia pas.
— Oui.
— Alors dis-moi ce que c’est.
Le silence s’étira plus longtemps cette fois. Sa mère passa une main sur sa tempe, comme si elle cherchait à contenir quelque chose qui ne demandait qu’à sortir.
— C’est une marque ancienne, dit-elle enfin.
— Tu l’as déjà vue ?
— Oui.
Lythra releva les yeux brusquement.
— Où ?
Sa mère hésita.
— Pas ici.
— Ça veut dire quoi, “pas ici” ?
Elle ne répondit pas tout de suite, puis secoua légèrement la tête.
— Ça veut dire que ça ne vient pas seulement de ce monde.
La phrase resta en suspens.
Lythra sentit un frisson lui parcourir le dos, sans lien avec la douleur cette fois.
— Et tu me dis ça comme si c’était normal.
— Ce n’est pas normal.
— Alors pourquoi tu n’as pas l’air surprise ?
Sa mère la regarda longuement, puis répondit avec une simplicité presque dérangeante :
— Parce que je savais que ça pouvait arriver.
Le cœur de Lythra se serra un peu plus.
— À moi ?
— Oui.
Le mot tomba sans détour.
— Et tu ne m’as rien dit.
Ce n’était pas une accusation violente, mais elle portait.
Sa mère soutint son regard.
— Parce que tant que ça n’arrivait pas, ce n’était qu’une possibilité.
— Et maintenant ?
Un léger silence.
— Maintenant, c’est réel.
Lythra passa une main dans ses cheveux, cherchant à reprendre un peu de contrôle sur ce qui lui échappait.
— Et ça veut dire quoi pour moi ?
Sa mère ne répondit pas immédiatement. Elle s’approcha, s’agenouilla de nouveau face à elle, et posa une main sur son épaule.
— Ça veut dire que tu vas devoir faire attention à ce que tu fais maintenant.
— Trop tard, non ?
Un léger souffle passa sur les lèvres de sa mère, pas tout à fait un rire.
— Oui.
Le mot n’était pas dur.
Mais il était honnête.
Lythra baissa les yeux.
— J’ai senti quelque chose, dit-elle après un moment. Pendant le rituel.
Sa mère se figea légèrement.
— Quoi ?
— Je sais pas… quelque chose de plus proche. Comme si… ça répondait.
Le silence retomba, plus lourd.
— Tu n’es pas censée ressentir ça, murmura sa mère.
— Et pourtant.
Elles restèrent un moment sans parler, chacune prise dans ses propres pensées, puis Lythra releva lentement la tête.
— Tu as parlé de… la brèche, tout à l’heure.
Sa mère ne bougea pas.
— Tu as entendu ça ?
— Oui.
Un temps.
Puis :
— Ce n’est rien dont tu dois t’occuper pour l’instant.
— Ça fait beaucoup de choses dont je ne dois pas m’occuper.
Sa mère ferma brièvement les yeux, comme si cette remarque touchait juste.
— Je te protège, dit-elle.
— De quoi ?
Elle rouvrit les yeux.
— De ce qui s’ouvre.
Le silence revint, mais cette fois, il n’était plus seulement chargé de non-dits. Il contenait une vérité partielle, fragile, et Lythra comprit que même si elle n’avait pas toutes les réponses, elle ne pourrait plus faire comme si elle n’était pas concernée.
Elle posa doucement sa main sur sa nuque, sentant la chaleur toujours présente, plus calme mais profondément ancrée, et pour la première fois, elle ne chercha pas à la faire disparaître.
Parce qu’elle savait désormais que ce n’était pas quelque chose qu’on pouvait simplement ignorer.

Annotations
Versions