Chapitre 16

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La nuit semblait s’être creusée autour d’elle depuis l’instant où la voix de Vaelith avait cessé d’être une écriture pour devenir une présence directe dans son esprit, et pourtant Lythra ne bougea pas tout de suite. Elle resta à genoux dans la terre froide, près de la lisière de la forêt, le souffle encore un peu court, les mains légèrement tremblantes sans qu’elle sache exactement si cela venait de ce qu’elle venait de faire, de ce qu’elle venait de permettre, ou de cette sensation nouvelle, presque vertigineuse, de n’avoir plus besoin d’un objet entre eux. Le silence de l’enclos n’était pas vide. Il était plein du sang encore chaud, de l’odeur métallique qui s’était mêlée à celle de la terre, du poids de l’acte qu’elle venait d’accomplir, mais surtout de cette présence désormais plus proche, plus simple, plus intime qu’elle ne l’avait jamais été.

Elle ferma les yeux une seconde, non pour fuir le réel, mais pour mieux sentir ce qui venait de s’ouvrir, et lorsqu’elle inspira de nouveau, elle perçut cette proximité non pas comme une voix qui attendait de parler, mais comme une conscience placée juste derrière la sienne, à une distance si faible qu’elle lui parut presque naturelle.

— Tu es là, pensa-t-elle plus qu’elle ne le formula.

La réponse vint aussitôt.

— Oui.

Le mot fut si net, si dépouillé de toute attente, qu’il fit naître en elle une émotion plus vive que les phrases écrites dans le carnet n’avaient jamais réussi à provoquer. Il n’y avait plus de temps mort. Plus de page. Plus de main. Seulement cela, cette ligne tendue entre eux, si directe qu’elle en sentit presque le frisson courir sous sa peau.

Elle rouvrit lentement les yeux. La nuit n’avait pas changé. La forêt restait sombre, les silhouettes des clôtures se découpaient toujours au loin, et pourtant elle avait l’impression de ne plus être tout à fait dans le même monde qu’un instant plus tôt. Elle se redressa enfin, ses genoux engourdis par la terre humide, et jeta un dernier regard à l’endroit où elle s’était agenouillée, sans y rester davantage. Il lui semblait soudain plus important d’éprouver cette nouvelle manière de le rejoindre que de s’attarder sur ce qu’elle avait dû faire pour l’obtenir.

Elle traversa l’enclos plus lentement qu’à l’aller, non parce qu’elle hésitait, mais parce que tout lui paraissait plus précis, plus chargé, comme si ses sens, depuis quelques heures, avaient cessé de se contenter des surfaces. Chaque souffle des bêtes, chaque déplacement dans la paille, chaque variation dans l’air nocturne lui arrivait avec une netteté nouvelle. Et derrière cela, toujours, la présence de Vaelith, constante, calme, presque silencieuse tant qu’elle ne l’appelait pas directement.

Lorsqu’elle repassa la barrière, refermant doucement derrière elle pour ne troubler ni l’enclos ni la maison encore assoupie, elle leva les yeux vers sa fenêtre. Le rectangle sombre lui sembla plus lointain qu’à son départ, non parce qu’il avait changé, mais parce qu’elle avait, elle, glissé ailleurs. Elle revint pourtant par le même chemin, longeant le mur, évitant les endroits les plus visibles, se hissant avec la même prudence qu’à l’aller, mais avec un état intérieur complètement différent. Il n’y avait plus dans ses gestes cette tension discrète du secret improvisé. Il y avait une forme de certitude. Ce qu’elle venait de faire n’était pas seulement une faute ou une transgression. C’était un passage. Et elle le savait au point d’en être presque fière.

Lorsqu’elle repassa enfin par la fenêtre, refermant lentement derrière elle, la chambre lui parut d’un coup trop petite, presque insuffisante pour contenir ce qu’elle ressentait. Elle s’appuya un instant contre le rebord, le souffle encore irrégulier, la main revenant sans y penser à sa nuque. La chaleur y était plus intense, mais différente, moins douloureuse que lors des premières pulsations, comme si la marque cessait d’être une blessure pour devenir autre chose, quelque chose de vivant, de fonctionnel, une porte maintenue entrouverte.

Elle se redressa, traversa la pièce, puis s’arrêta au milieu, incapable de décider quoi faire de son propre corps. S’asseoir lui paraissait trop passif. Se coucher, impossible. Elle tourna légèrement sur elle-même, le regard passant du lit à la table, puis de la table à la fenêtre. L’aube était encore loin, mais plus tout à fait impossible. La nuit commençait déjà à vieillir.

— Est-ce que je peux… te parler comme ça quand je veux ? pensa-t-elle enfin.

Le silence ne dura qu’un battement.

— Pas encore entièrement.

Elle fronça légèrement les sourcils, se laissant tomber sur le bord du lit sans quitter l’espace devant elle des yeux.

— Qu’est-ce que ça veut dire ?

— Cela veut dire que tu m’entends. Pas encore que tu me tiens.

La phrase resta un instant en elle. Elle ne la comprit pas totalement, mais elle en sentit la logique, cette manière propre à Vaelith de répondre avec précision sans simplifier au point de détruire ce qu’il disait.

— Je ne cherche pas à te tenir, pensa-t-elle.

Il y eut une très légère pause, presque une inflexion invisible.

— Non. Pas encore.

Cette réponse, plus que toutes les autres, provoqua en elle un trouble qu’elle ne chercha même pas à dissiper. Il y avait dans cette manière de lui répondre quelque chose de plus personnel qu’avant, comme s’il la voyait plus clairement maintenant qu’elle n’avait plus à écrire pour se révéler. Elle passa une main sur ses bras nus, sentant seulement à cet instant le froid de la nuit qui avait traversé ses vêtements, puis remonta les jambes sur le lit sans vraiment s’y allonger.

— Tu savais que j’accepterais, pensa-t-elle.

— Oui.

— Comment ?

Le silence dura un peu plus longtemps cette fois, et quand la réponse vint, elle se déposa avec une lenteur douce, presque réfléchie.

— Parce que tu voulais déjà me rejoindre plus facilement avant même de savoir comment.

Lythra baissa légèrement les yeux. Elle aurait pu nier. Dire qu’elle avait hésité davantage, qu’elle avait simplement suivi l’élan du moment. Mais au fond d’elle, elle savait qu’il disait vrai. Le sacrifice n’avait pas été accepté uniquement parce qu’il était demandé. Il l’avait été parce qu’elle désirait réellement ce qu’il promettait.

— Je n’aime pas attendre, admit-elle en pensée.

— Je sais.

Cette simplicité l’atteignit plus profondément qu’elle ne l’aurait cru. Elle se sentait vue d’une manière que personne, autour d’elle, ne semblait capable de soutenir sans la juger, la corriger, ou la ramener vers une prudence qui l’étouffait. Avec lui, cette part d’elle ne rencontrait ni rejet ni ironie. Seulement une reconnaissance presque froide, mais qui lui convenait précisément pour cette raison.

Elle s’allongea finalement sans tirer la couverture, le carnet toujours fermé sur la table, étrangement inutile pour la première fois depuis qu’il était entré dans sa vie. Son regard dériva vers lui.

— Je n’aurai plus besoin du carnet ?

— Tu en auras encore besoin quand tu voudras laisser des traces.

Elle garda le silence quelques secondes, savourant presque l’évidence de cette réponse.

— Et là, ce n’est pas une trace ?

— Non. C’est un passage.

Le mot revint en elle avec une force renouvelée. Passage. Elle aurait dû en craindre la portée. Au lieu de cela, elle l’accueillait de plus en plus comme quelque chose qui lui appartenait aussi.

Elle tourna légèrement la tête vers la fenêtre, où l’obscurité avait déjà perdu un peu de son épaisseur. Pas encore de véritable lumière, seulement cette nuance plus pâle qui annonce que la nuit n’est plus souveraine.

— Tu parlais comme si tout cela devait arriver, pensa-t-elle. Comme si j’avançais déjà avant même de comprendre.

— C’est le cas.

— Donc je n’ai jamais eu le choix ?

Cette fois, le silence se fit plus dense, moins rapide, comme si la réponse devait être plus précise pour ne pas être fausse.

— Tu as le choix de reculer. Tu n’as pas le pouvoir d’effacer ce qui a commencé.

Elle sentit la phrase glisser en elle avec une netteté presque apaisante. Ce n’était pas une liberté totale, non. Mais ce n’était pas non plus une prison. Et dans cette zone ambiguë, elle se sentait étrangement bien.

— Et si je recule ? demanda-t-elle.

— Tu souffriras davantage.

Là encore, aucune menace. Aucun plaisir à l’idée. Seulement un constat.

— Et si j’avance ?

Il y eut un léger silence.

— Tu me comprendras mieux.

Elle ferma les yeux à cette réponse, laissant les mots résonner dans l’obscurité rouge de ses paupières. Il ne promettait pas le pouvoir. Il ne promettait pas la paix. Il promettait la compréhension. Et elle sut, avec une clarté presque douloureuse, que cela suffisait.

— Tu choisis bien tes mots, pensa-t-elle.

— Je choisis ceux que tu n’ignores pas.

Un souffle, à peine perceptible, lui échappa. Cela aurait pu ressembler à un rire si la sensation n’avait pas été plus intime que cela.

Elle resta allongée longtemps ainsi, à ne plus savoir très clairement si elle devait parler ou se taire, tant la simple conscience de sa présence lui suffisait par moments. Le temps s’étira doucement autour d’elle. Les bruits de la maison n’existaient presque plus. Même ses propres pensées ordinaires semblaient se tenir à distance, comme si ce lien nouveau les tenait momentanément hors de portée.

Puis, sans l’avoir prévu, elle se mit à lui parler vraiment. Pas en grandes questions directes. Pas en cherchant des réponses précises à tout prix. Elle lui confia des choses plus petites, plus intimes, comme si cette voie ouverte par l’esprit rendait certaines vérités plus faciles à déposer. Elle lui dit que le silence des autres lui paraissait de plus en plus lourd à porter. Que Kael était devenu différent avec elle sans qu’elle sache encore jusqu’où cela irait. Qu’elle n’aimait pas cette froideur-là, mais qu’elle ne pouvait pas non plus s’empêcher de penser qu’elle accepterait presque n’importe quelle perte si cela signifiait garder ce qu’elle avait obtenu cette nuit.

Vaelith ne répondit pas à tout, du moins pas directement. Il laissait parfois passer de longs silences, et ces silences, loin de la frustrer, lui donnaient l’impression qu’il l’écoutait réellement. Puis, quand il parlait, ses mots étaient simples.

— Tu n’es plus faite pour le même calme qu’avant.

Ou bien :

— Ceux qui restent au bord te regarderont toujours comme si tu étais déjà trop loin.

Et encore :

— Ce que tu perds n’est pas toujours ce qui t’était destiné.

Ces phrases auraient dû la heurter. Pourtant elles la traversaient avec une justesse troublante. Elle ne les recevait pas comme des manipulations, mais comme une forme de lucidité qu’elle n’avait trouvée chez personne d’autre. À plusieurs reprises, elle se surprit à attendre la suite avec la même sensation que celle qu’elle éprouvait autrefois avant une confidence qu’elle espérait sans jamais oser la réclamer.

Le temps passa. Très lentement. Ou très vite. Elle n’aurait pas su le dire. Ce qu’elle savait en revanche, c’est qu’à un moment la fenêtre ne fut plus simplement noire. Une clarté plus pâle commença à glisser contre le cadre, si discrète d’abord qu’elle aurait pu croire à un simple changement dans la nuit, mais non. L’aube approchait réellement.

Lythra se redressa à demi, étonnée de sentir son corps aussi fatigué et son esprit pourtant aussi éveillé. Elle passa encore une fois la main sur sa nuque, puis sur son visage. Elle n’avait pas dormi. Pas vraiment. Et pourtant, une part d’elle se sentait plus vivante que pendant toutes les heures passées à tenter d’être raisonnable.

— Il est presque l’aube, pensa-t-elle.

— Oui.

— Je devrais dormir.

— Peut-être.

Elle eut un léger souffle amusé, à peine réel.

— Tu ne me le conseilles pas très fort.

— Tu ne le feras pas tout de suite.

Elle regarda vers la fenêtre, maintenant bordée d’une ligne plus claire, et comprit qu’il avait raison. Elle n’avait aucune envie de couper ce moment. Même l’idée du sommeil, pourtant nécessaire, lui paraissait secondaire.

— Si je me tais, est-ce que tu restes ? demanda-t-elle.

La réponse vint sans attendre.

— Oui.

Elle s’allongea alors de nouveau, cette fois plus complètement, les yeux ouverts sur la naissance lente du jour. Elle ne pensa plus à la maison, ni au repas manqué, ni même au Chabourka à la corne fêlée qu’elle avait sacrifié quelques heures plus tôt. Tout cela semblait lointain, presque déjà absorbé dans quelque chose de plus vaste.

Et tandis que l’aube effaçait lentement la nuit à travers la fenêtre, Lythra comprit qu’elle n’attendrait plus le moment d’écrire pour le rejoindre. Ce lien nouveau avait déjà pris racine trop profondément pour redevenir un simple événement.

Lorsqu’elle ferma enfin les yeux, ce ne fut pas pour dormir tout à fait, mais pour rester là, à l’intérieur de cette présence, avec une fatigue légère dans les membres et une satisfaction secrète qui la traversait tout entière.

Le monde revenait.

Mais elle, cette nuit, était allée plus loin que lui.

Le sommeil ne fut pas vraiment un sommeil. Lythra avait fini par fermer les yeux alors que l’aube s’installait lentement derrière la fenêtre, mais elle n’avait pas plongé dans l’oubli habituel. Elle était restée là, suspendue, à moitié consciente de la lumière qui grandissait, à moitié absorbée par cette présence devenue presque naturelle dans son esprit, comme si une partie d’elle refusait désormais de se couper complètement du lien qu’elle venait d’ouvrir. Les pensées passaient différemment, moins nombreuses, plus espacées, et au milieu de ces silences, il y avait toujours lui, pas nécessairement en train de parler, mais là, perceptible, stable.

Elle ne sut pas combien de temps passa.

Peut-être une heure.

Peut-être plus.

Ce qui la ramena ne fut pas une sensation intérieure, mais un bruit, violent dans sa soudaineté, trop fort pour être ignoré.

— Lythra !

Elle se redressa en sursaut, le cœur battant trop vite, son corps réagissant avant même que son esprit ne comprenne, et pendant une seconde, la chambre lui sembla étrangère, trop lumineuse, trop réelle après cette nuit qui n’avait jamais vraiment quitté sa tête. La voix de sa mère traversait la maison, plus forte qu’à l’habitude, plus tendue, et il y avait dans ce cri quelque chose qu’elle reconnut immédiatement sans vouloir encore le nommer.

— Le Chabourka ! cria-t-elle de nouveau.

Un bruit de pas suivit, des voix qui se superposaient, des portes qu’on ouvrait, et cette agitation inhabituelle remplit soudain l’espace comme une vague qui montait trop vite. Lythra resta assise sur le lit, le souffle court, les mains posées de chaque côté d’elle comme si elle cherchait à se stabiliser, mais la première pensée qui traversa son esprit ne fut pas tournée vers la maison.

— Ils ont trouvé, pensa-t-elle.

La réponse vint presque immédiatement.

— Oui.

Elle ferma brièvement les yeux, laissant cette certitude se déposer sans résistance. Elle n’éprouva pas la panique qu’elle aurait dû ressentir. Pas de montée de peur. Pas de réflexe de fuite. Seulement une forme d’attention plus aiguë, comme si tout ce qui se passait autour d’elle appartenait à un second plan, moins important que ce qu’elle percevait déjà ailleurs.

— Ils ne savent pas que c’est moi.

— Non.

Elle inspira lentement, sa main venant instinctivement se poser sur sa nuque. La chaleur y était toujours présente, plus discrète maintenant, mais profondément ancrée, comme une trace qui ne pouvait plus disparaître.

— Ils vont chercher, ajouta-t-elle intérieurement.

Un silence.

Puis :

— Ils cherchent déjà ce qu’ils ne comprennent pas.

Elle ouvrit les yeux.

Les bruits dans la maison devenaient plus nets, plus précis. Elle distinguait les pas qui montaient et descendaient, des fragments de phrases, des noms prononcés avec une inquiétude qu’elle connaissait mais qui lui semblait soudain distante. Elle se leva finalement, ses mouvements plus lents que d’habitude, comme si son corps avait du mal à se synchroniser avec l’urgence ambiante.

— Je devrais descendre.

— Tu peux attendre.

Elle resta immobile au milieu de la chambre.

Attendre.

Le mot lui sembla juste.

Elle n’avait rien à gagner à se précipiter.

Elle passa une main sur ses bras, sentant seulement à cet instant la fatigue accumulée dans ses muscles, puis fit quelques pas vers la fenêtre. La lumière du matin s’était installée complètement maintenant, révélant les contours nets du jardin, de l’enclos au loin, et pendant une seconde, elle revit l’endroit exact où elle s’était agenouillée.

L’image ne provoqua rien de violent.

Pas de rejet.

Seulement une reconnaissance.

— Je l’ai fait, pensa-t-elle.

— Oui.

Elle baissa légèrement les yeux.

— Et je le referais.

Un silence plus dense suivit cette phrase, comme si elle venait de franchir un seuil qu’elle n’avait pas encore formulé jusque-là.

— Tu le sais, répondit-il.

Un bruit de pas monta dans l’escalier, plus rapide cette fois, plus proche, et Lythra se détourna de la fenêtre sans vraiment presser le mouvement. Elle n’avait pas encore décidé comment elle allait se comporter face aux autres. Pas exactement. Mais elle savait déjà qu’elle ne dirait rien.

On frappa à sa porte.

Pas violemment.

Pas avec l’autorité de sa mère.

Plus léger.

— Lythra ?

Elle reconnut immédiatement la voix.

Sa cousine.

Elle resta immobile une seconde, puis alla ouvrir sans se presser. La porte s’ouvrit sur le visage encore un peu endormi de la jeune fille, les cheveux en désordre, les yeux agrandis par quelque chose qui oscillait entre la curiosité et une inquiétude mal comprise.

— T’as entendu ? demanda-t-elle aussitôt, sa voix baissant presque instinctivement malgré l’agitation dans la maison.

Lythra la regarda sans répondre immédiatement, son attention encore partagée entre ce qui se passait ici et ce qu’elle percevait ailleurs.

— Oui, finit-elle par dire.

Sa cousine entra sans attendre vraiment une invitation, refermant la porte derrière elle comme si elle cherchait à créer un espace à part, loin des voix des adultes qui continuaient de résonner plus bas.

— Ils disent que c’est pas normal, continua-t-elle en s’approchant un peu plus. Que quelqu’un l’a fait… mais pas comme il faut.

Lythra resta debout, les bras le long du corps, son regard posé sur elle sans réellement s’accrocher à ce qu’elle disait.

— Ils ne comprennent pas, pensa-t-elle.

— Non.

— J’ai entendu maman parler avec tante, reprit la petite, baissant encore la voix comme si ce qu’elle allait dire avait plus de poids que le reste. Elles pensaient que j’écoutais pas.

Lythra ne répondit pas.

Elle l’écoutait.

Mais à moitié.

— Elles disaient que tu vas bientôt avoir dix-huit ans… continua-t-elle, hésitante maintenant, comme si les mots lui échappaient un peu.

Un léger silence passa.

— Et que… qu’il faudrait te le dire.

Lythra cligna lentement des yeux.

— Me dire quoi ? demanda-t-elle, mais sa voix manquait légèrement de présence, comme si la question n’était qu’une forme attendue.

— Je sais pas, répondit sa cousine en secouant la tête. Elles ont arrêté de parler quand je suis arrivée.

Le silence retomba dans la pièce.

Un silence différent de ceux de la nuit.

Plus banal.

Plus humain.

Mais Lythra n’y était pas complètement.

— Ce n’est pas encore le moment, pensa-t-elle.

— Non.

Sa cousine la regarda plus attentivement, ses sourcils se fronçant légèrement.

— Lythra ?

Elle ne répondit pas tout de suite.

Son regard s’était légèrement décalé, comme si elle fixait quelque chose derrière elle, ou peut-être à l’intérieur d’elle-même. Les mots de Vaelith continuaient de résonner, non pas comme un écho, mais comme une présence constante qui occupait désormais une part de son attention sans qu’elle ait besoin de la solliciter.

— Tu m’écoutes ? insista la petite.

— Oui… répondit-elle, mais sa voix manquait encore de netteté.

Sa cousine fit un pas de plus vers elle, son expression changeant légèrement, quittant la simple curiosité pour quelque chose de plus inquiet, de plus instinctif.

— T’es bizarre, dit-elle finalement.

Lythra baissa légèrement les yeux vers elle, comme si elle revenait seulement à la surface.

— Non.

Mais même à ses propres oreilles, la réponse sonnait creuse.

Un silence passa.

Puis, sans prévenir, sa cousine attrapa sa main.

Le geste fut simple.

Direct.

Et cette simplicité suffit à briser quelque chose.

Lythra sentit le contact immédiatement, la chaleur réelle des doigts contre sa peau, et cette sensation-là, brute, tangible, la ramena plus violemment que tout le reste dans le présent.

— T’as changé, dit la petite.

Sa voix n’était pas accusatrice.

Pas vraiment.

Mais elle était certaine.

Lythra resta immobile, sa main toujours tenue dans la sienne, et pendant une seconde, elle ne sut pas quoi répondre.

Parce qu’au fond d’elle, elle savait que c’était vrai.

Mais pas comme elle l’entendait.

— Non… dit-elle finalement, plus doucement.

Mais elle ne retira pas sa main.

Pas tout de suite.

Et dans cet instant suspendu, entre le contact réel et la présence invisible qui ne la quittait plus, Lythra sentit quelque chose se fissurer légèrement.

Pas assez pour la faire reculer.

Mais assez pour lui rappeler qu’elle n’était pas seule.

Pas complètement.

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