Chapitre 17

17 minutes de lecture

La maison ne s’était pas vraiment calmée, mais le tumulte du matin avait changé de forme, devenant moins bruyant, plus concentré, comme si les adultes avaient cessé de parler pour chercher réellement à comprendre. Des allers-retours continuaient dans le couloir, des voix basses traversaient les murs sans jamais être complètement audibles, et pourtant, malgré cette agitation, Lythra se sentait étrangement à distance, comme si tout cela appartenait à un autre rythme que le sien.

Sa cousine avait fini par lâcher sa main, sans vraiment comprendre ce qu’elle avait perçu, et s’était laissée distraire par l’appel d’un adulte depuis le bas de l’escalier, quittant la chambre avec une hésitation visible, un dernier regard posé sur Lythra comme si elle cherchait à vérifier quelque chose qu’elle ne savait pas nommer. La porte s’était refermée derrière elle, et le silence qui avait suivi n’avait rien d’apaisant. Il était simplement plus vide.

— Ils vont poser des questions, pensa Lythra.

— Ils n’auront pas les bonnes réponses, répondit Vaelith.

Elle ne répondit pas immédiatement. Elle resta debout au milieu de sa chambre, les bras légèrement croisés, le regard perdu dans la lumière du matin qui s’était installée sans qu’elle s’en rende compte. La fatigue pesait sur son corps, lente, diffuse, mais son esprit restait étrangement clair, comme s’il refusait encore de se laisser rattraper par le reste.

— Kael a vu quelque chose, pensa-t-elle finalement.

Il y eut un très léger silence.

— Il a vu assez pour douter.

Elle releva légèrement la tête.

— Pas assez pour comprendre.

— Pas encore.

Elle inspira lentement, laissant cette idée s’installer en elle sans résistance, et c’est à cet instant précis que des pas s’arrêtèrent devant sa porte. Pas hésitants. Pas pressés. Juste présents.

On ne frappa pas.

La porte s’ouvrit.

Kael entra sans attendre d’invitation, refermant derrière lui avec un calme qui contrastait avec l’agitation du reste de la maison. Il resta quelques secondes près de la porte, le regard posé sur elle sans bouger, comme s’il cherchait à mesurer quelque chose avant même de parler.

Lythra ne dit rien.

Elle le regarda simplement.

Il avait l’air plus fermé que la veille. Pas en colère. Pas encore. Mais il y avait dans sa posture une retenue différente, comme s’il avait décidé de ne plus laisser passer certaines choses sans les nommer.

— T’as entendu ? demanda-t-il finalement.

Sa voix était basse, presque neutre, mais elle manquait de chaleur.

— Oui, répondit-elle.

Il hocha légèrement la tête, ses yeux ne quittant pas les siens.

— C’est arrivé cette nuit.

Ce n’était pas une question.

Elle ne répondit pas.

Le silence s’installa, tendu mais contrôlé, et Kael fit quelques pas dans la pièce, s’arrêtant à une distance qui n’était ni trop proche ni trop loin, comme s’il refusait inconsciemment de franchir un certain seuil.

— T’étais pas là, reprit-il.

Le mot resta.

Lythra sentit immédiatement la direction de la phrase, mais elle ne se pressa pas pour répondre. Elle laissa passer une seconde, puis une autre, avant de hausser légèrement les épaules.

— Je dormais.

Kael eut un très léger mouvement de tête, presque imperceptible, mais qui trahissait qu’il n’acceptait pas complètement la réponse.

— T’étais dehors hier soir.

Cette fois, la phrase tomba plus directement.

Pas comme une accusation.

Comme un fait.

Lythra ne cilla pas.

— J’ai pris l’air, dit-elle.

Il la regarda plus attentivement, comme s’il cherchait quelque chose dans ses traits, une hésitation, une fissure, n’importe quoi qui confirmerait ou infirmerait ce qu’il pensait.

— Près de l’enclos.

Ce n’était toujours pas une question.

Elle sentit une tension légère glisser dans sa poitrine, mais elle ne la laissa pas remonter jusqu’à son visage.

— Oui.

Un silence suivit.

Plus lourd.

Kael détourna légèrement les yeux, passant une main dans ses cheveux comme s’il cherchait à remettre de l’ordre dans ses pensées, puis revint vers elle, plus lentement cette fois.

— C’est bizarre, dit-il.

Le mot était simple.

Mais il ouvrait tout.

Lythra croisa les bras un peu plus fermement.

— Quoi ?

Il hésita.

Pas longtemps.

Mais assez pour que cela se voie.

— Le fait que t’étais là… et que ça arrive la même nuit.

Elle soutint son regard.

— Tu penses quoi ?

La question était calme.

Presque trop.

Kael resta silencieux une seconde, puis secoua légèrement la tête.

— Je pense pas encore.

La réponse était honnête.

Et c’est précisément cela qui la rendait dangereuse.

— Mais j’observe, ajouta-t-il.

Lythra sentit quelque chose se tendre en elle, pas de la peur, mais une vigilance plus nette, comme si elle comprenait qu’il n’était plus simplement en train de parler.

— T’observes quoi ?

Il la regarda longtemps avant de répondre.

— Toi.

Le mot resta suspendu.

Lythra ne détourna pas les yeux.

Mais elle sentit Vaelith.

Présent.

— Il voit une différence.

— Oui.

Kael continua, plus lentement :

— T’es… pas comme d’habitude.

Elle laissa échapper un léger souffle, presque agacé.

— C’est vague.

— Peut-être, répondit-il.

Un silence.

Puis :

— Mais c’est réel.

Elle ne répondit pas immédiatement.

Une partie d’elle savait qu’il n’était pas complètement à côté.

Une autre refusait de lui donner quoi que ce soit.

— Tu t’inquiètes pour rien, dit-elle finalement.

Il eut un léger sourire.

Mais sans chaleur.

— Peut-être.

Il marqua une pause, puis ajouta, plus bas :

— Ou peut-être pas.

Le regard qu’il posa sur elle à cet instant n’était pas accusateur.

Mais il n’était plus neutre non plus.

C’était un regard qui attendait.

Qui notait.

Qui retenait.

Et Lythra comprit, sans qu’il ait besoin de le dire, qu’il ne lâcherait pas complètement cette piste.

Pas tout de suite.

— Je dois descendre, dit-elle en se détournant légèrement.

Le mouvement n’était pas brusque.

Mais c’était une manière de fermer.

Kael ne la retint pas.

Il recula d’un pas.

— Ouais.

Un silence.

Puis, plus doucement :

— Fais juste attention.

Elle se figea une seconde.

Pas longtemps.

Mais assez pour que la phrase atteigne quelque chose en elle.

— À quoi ?

Il haussa légèrement les épaules.

— À toi.

Elle ne répondit pas.

Et lorsqu’elle sortit de la pièce, elle sentit clairement que quelque chose avait changé.

Pas complètement brisé.

Pas encore.

Mais fissuré.

Et cette fissure, au lieu de la ramener vers lui…

la poussa un peu plus ailleurs.

— Il va continuer.

— Oui.

— Ça change rien.

— Non.

Elle descendit les escaliers sans se presser.

Mais elle n’était déjà plus vraiment là.

La matinée s’était installée sans attendre personne, comme si le village avait décidé d’avancer malgré ce qui s’était passé dans la nuit, et lorsque Lythra rejoignit les autres près de l’enclos, elle retrouva presque intacte cette organisation spontanée qui avait toujours été la leur, cette manière d’exister ensemble sans jamais réellement la définir. Le vieux muret, la barrière, les champs encore humides de rosée — tout était là, inchangé, et pourtant elle eut immédiatement la sensation d’entrer dans quelque chose qui ne lui appartenait plus complètement.

Ren parlait déjà, évidemment, ses mains accompagnant chacun de ses mots comme si le silence lui était physiquement impossible, tandis que Vara, adossée à la barrière, les bras croisés, se contentait de le corriger au bon moment, sans même lever la voix. Edrin traçait des lignes dans la terre du bout de sa chaussure, son regard gris perdu au-delà des champs, comme s’il participait à la conversation depuis un autre endroit, et Myra, légèrement en retrait, observait tout cela avec son habituel mélange d’agacement et de lucidité. Selen venait de les rejoindre, se glissant naturellement entre eux, sa présence douce équilibrant le reste sans effort.

Kael, lui, était là.

Plus proche.

Son regard passa sur Lythra dès qu’elle s’approcha, brièvement, comme un réflexe, avant de revenir vers les autres, mais ce simple geste suffit à lui faire comprendre qu’il n’avait rien laissé passer.

Torvan se tenait à l’écart du groupe, appuyé contre le bois de la clôture, les bras croisés, et lorsqu’elle croisa son regard, elle n’y vit ni surprise ni question. Seulement une certitude calme.

— Donc moi je vous dis que c’est forcément un renard, reprenait Ren avec conviction, sinon ça n’a aucun sens.

— Un renard ne fait pas ça, répondit Vara sans même le regarder.

— Pourquoi ? demanda-t-il aussitôt, prêt à débattre.

— Parce que ça demande de réfléchir.

— Donc tu dis que les renards sont idiots ?

— Non, répondit-elle calmement, je dis que toi tu l’es.

Le rire partit immédiatement, léger, familier, et Lythra sentit quelque chose se détendre en elle presque malgré elle, comme si ce simple échange suffisait encore à remettre le monde en place. Elle s’approcha un peu plus, se tenant debout près du muret, sans chercher à s’imposer dans la conversation.

— T’as survécu finalement, lança Ren en la voyant, un sourire trop large pour être totalement sincère.

— Apparemment, répondit-elle.

— On pensait que t’avais disparu, ajouta Myra sans détourner les yeux.

— J’étais là.

— C’est exactement ce que dirait quelqu’un qui n’était pas là, répliqua Ren.

— Ren, coupa Selen doucement.

— Quoi ? Je pose des questions importantes.

— Non, corrigea Vara, tu fais du bruit.

Un nouveau rire passa, plus calme cette fois, et le groupe sembla retrouver un instant son équilibre habituel. Puis Kael parla, sans élever la voix.

— Ils ont rien trouvé.

La phrase coupa le mouvement.

Pas brutalement.

Mais suffisamment pour changer l’atmosphère.

— Rien du tout ? demanda Selen.

— Rien de clair, précisa-t-il.

— Ça veut dire que c’est pas un animal, dit Myra.

— Ou que c’est quelqu’un de pas complètement stupide, ajouta Vara.

— C’est rassurant, souffla Ren.

— Pas vraiment, répondit Edrin sans lever les yeux.

Kael releva légèrement la tête, son regard glissant vers l’enclos.

— C’était propre, dit-il.

Le mot resta.

— Trop propre, ajouta-t-il après une seconde.

Torvan se redressa légèrement contre la clôture.

— Ou quelqu’un savait ce qu’il faisait.

La phrase s’installa avec une netteté différente des autres, et Lythra sentit immédiatement la chaleur dans sa nuque répondre à ces mots comme à un appel.

— Tu entends.

La voix de Vaelith s’imposa, calme, proche, comme si elle n’avait jamais quitté cet espace.

— Oui.

Elle ne pensa même pas à se retenir.

— Ils s’approchent.

— Non.

— Ils sentent.

— Lythra ?

Elle cligna des yeux.

Revenant.

Selen la regardait.

— Tu nous écoutes ?

— Oui… désolée.

— On te demandait ce que tu pensais, reprit Kael.

Son ton était neutre.

Mais son regard ne l’était pas.

— De quoi ?

— De ça, dit-il en désignant vaguement l’enclos.

Elle hésita une fraction de seconde.

— Je sais pas… peut-être que c’est quelqu’un d’extérieur.

— T’en sais rien, répondit-il calmement.

Elle soutint son regard.

— Toi non plus.

Un silence.

Léger.

Mais réel.

— Peut-être, dit-il.

Puis il ajouta, plus lentement :

— Mais j’ai vu quelque chose.

Lythra sentit son corps se tendre imperceptiblement.

— Quoi ?

Il ne répondit pas tout de suite.

Se contentant de la regarder.

— Toi.

Le mot tomba doucement.

— Hier soir.

Ren releva la tête immédiatement.

— Attends, quoi ?

— T’étais dehors ? demanda Myra.

— Près de l’enclos, précisa Kael.

Le groupe se resserra légèrement autour de cette information, comme si tout venait de changer sans que personne ne le décide.

Lythra ne recula pas.

— Oui.

— Pourquoi ? demanda Selen, plus doucement.

— J’avais besoin de prendre l’air.

— À côté des bêtes ? fit Ren.

— C’est un bon endroit pour réfléchir, répondit-elle.

— À quoi ? insista-t-il.

Elle ouvrit la bouche.

Puis s’arrêta.

— À rien.

— Tu réfléchis souvent à rien en ce moment, dit Kael.

Le ton était calme.

Mais plus direct.

— Tu surinterprètes.

— Peut-être.

Un silence.

Puis :

— Ou peut-être que t’es juste ailleurs.

Le mot resta.

Lythra croisa les bras, une légère tension glissant dans ses épaules.

— Je suis là.

— Pas complètement.

Torvan n’avait pas bougé.

Mais il la regardait.

— Tu t’éloignes.

La voix de Vaelith glissa en elle.

— Non.

— Si.

Elle inspira légèrement.

— Ça va, Lythra ? demanda Selen.

— Oui.

Mais la réponse manquait de force.

— Tu réponds pas comme d’habitude, ajouta Kael.

Elle secoua la tête.

— Vous faites un truc avec rien.

— On fait un truc avec ce qu’on voit, corrigea Vara.

— Et là, on voit quoi ? demanda Ren.

Personne ne répondit.

Mais tous regardaient Lythra.

— On bouge ? lança finalement Myra, brisant la tension.

Le groupe hésita une seconde, puis se remit en mouvement naturellement, comme pour fuir ce point fixe qu’ils n’arrivaient pas encore à comprendre.

Ils quittèrent l’enclos, leurs pas retrouvant un rythme familier, les conversations reprenant par fragments, mais rien n’était tout à fait pareil.

Selen resta près de Lythra.

Ren parlait encore.

Vara répondait.

Edrin observait.

Mais Kael, lui, ne lâchait pas.

Et Lythra le savait.

— Tu peux rester avec moi même ici.

— Oui.

Elle ne répondit pas.

Pas cette fois.

Parce qu’au fond d’elle, quelque chose venait de se fissurer.

Et ce n’était que le début.

Le groupe s’éloigna de l’enclos sans qu’aucun d’eux ne donne réellement l’impulsion, leurs pas retrouvant le chemin du village avec cette évidence tranquille qui les avait toujours suivis, mais quelque chose dans leur manière d’avancer avait changé, imperceptiblement au début, puis de plus en plus nettement à mesure que les voix reprenaient. Ce n’était pas un silence lourd, ni même une tension ouverte, mais plutôt une redistribution des regards, des distances, comme si chacun cherchait inconsciemment à comprendre ce qui venait de se passer sans encore oser le formuler clairement.

Ren reprit la parole le premier, comme pour combler ce flottement, racontant une histoire à moitié commencée sur un marchand qu’il avait croisé la veille, ses gestes larges redonnant du mouvement à la scène, et Mira lui répondit avec un soupir amusé, tandis que Vara corrigeait un détail inutile mais précis, et que Edrin ajoutait une remarque détachée qui semblait venir de plus loin que la conversation elle-même.

Lythra marchait avec eux.

Mais légèrement en retrait.

Pas assez pour que ce soit visible comme une décision.

Mais suffisamment pour que cela se sente.

Selen ralentit pour se placer à sa hauteur, son regard doux glissant brièvement vers elle avant de parler, sa voix plus basse que celle des autres.

— Tu veux pas nous dire ce que t’as vraiment été faire là-bas ?

La question n’était pas une attaque.

C’était une tentative.

Lythra tourna légèrement la tête vers elle.

— Je t’ai déjà répondu.

— Oui, répondit Selen calmement, mais ça sonnait pas comme d’habitude.

Un silence s’installa entre elles, court mais chargé de ce que Selen ne disait pas directement, et Lythra sentit immédiatement la présence de Vaelith se rapprocher, comme une réponse prête avant même qu’elle n’ait besoin de la formuler.

— Elle cherche à te ramener.

— Je suis là.

— Non.

Lythra détourna légèrement les yeux, fixant le chemin humide sous ses pas.

— T’es fatiguée, c’est ça ? ajouta Selen.

— Peut-être.

— Tu devrais dormir.

— Peut-être.

La répétition ne passa pas inaperçue.

Selen fronça légèrement les sourcils, sans insister davantage, comme si elle comprenait que pousser maintenant ne ferait que refermer ce qui restait encore accessible.

Devant elles, Ren s’arrêta brusquement, se retournant vers le groupe avec un enthousiasme retrouvé.

— Attendez, j’ai une meilleure théorie.

— Oh non, soupira Mira.

— Si, écoutez : c’est forcément quelqu’un du village, mais pas quelqu’un qu’on soupçonne.

— Donc tout le monde, répondit Vara.

— Non, quelqu’un de discret.

— Encore tout le monde.

— Non, quelqu’un qui sait ce qu’il fait.

Torvan s’arrêta à son tour, se tournant légèrement vers eux.

— Donc quelqu’un comme toi, dit-il à Ren.

— Moi je suis brillant, corrigea-t-il.

— Non, tu es bruyant.

Le rire qui suivit se répandit de nouveau entre eux, plus naturel cette fois, mais Lythra ne le rejoignit pas complètement. Elle ralentit légèrement, sans vraiment s’en rendre compte, laissant quelques pas de distance se creuser entre elle et le reste du groupe.

— Tu peux rester avec moi sans qu’ils le voient.

La voix de Vaelith était plus claire maintenant.

Plus stable.

— Je suis déjà avec toi.

— Mais eux te prennent encore.

Elle serra légèrement les doigts.

— Pas autant.

Devant, Kael jeta un regard en arrière.

Pas long.

Mais suffisant.

— Lythra, t’arrives ? lança Ren.

Elle releva la tête.

— Oui.

Mais ses pas ne s’accélérèrent pas immédiatement.

Torvan s’arrêta complètement cette fois, laissant les autres avancer de quelques mètres avant de se retourner vers elle, son regard direct, sans détour, et sans attendre que les autres prêtent attention, il fit un léger signe de tête vers le chemin sur le côté.

— Viens.

Ce n’était pas une demande.

Pas vraiment.

Lythra hésita une seconde.

— Il sait.

— Oui.

Elle s’écarta légèrement du groupe, rejoignant Torvan sans presser le mouvement, et les autres continuèrent d’avancer, leurs voix s’éloignant peu à peu sans s’interrompre complètement, comme s’ils avaient accepté sans le dire ce moment de retrait.

Ils s’arrêtèrent à quelques pas du chemin principal, à l’ombre d’un arbre encore humide de rosée, et pendant une seconde, aucun des deux ne parla.

Torvan la regardait.

Pas comme Kael.

Pas avec hésitation.

Mais avec une certitude calme.

— Dis-moi que c’est pas toi, dit-il finalement.

La phrase tomba sans détour.

Lythra soutint son regard.

Mais ne répondit pas.

— Dis-le, répéta-t-il.

— Tu sais déjà, répondit-elle.

Le silence qui suivit fut plus lourd que tous les précédents.

Torvan baissa légèrement la tête, puis releva les yeux vers elle, plus dur cette fois.

— Pourquoi ?

La question n’était pas accusatrice.

Elle était réelle.

— Ça te regarde pas.

— Si.

— Non.

— Si.

Le mot claqua doucement, mais sans violence.

— T’as fait la pire erreur de ta vie.

La phrase resta.

Lythra sentit quelque chose se tendre en elle.

— Tu comprends pas.

— Je comprends très bien.

— Non.

— Si.

Un silence.

Puis :

— Je l’ai déjà vu.

Elle sentit un léger frisson passer dans sa nuque.

— Alors pourquoi tu fais comme si c’était la fin du monde ?

— Parce que ça commence comme ça.

Leurs regards restèrent accrochés une seconde de trop.

Puis Torvan recula légèrement.

— Fais attention, ajouta-t-il.

— À quoi ?

Il hésita.

Puis :

— À ce que tu crois contrôler.

Lythra ne répondit pas.

Pas à lui.

— Il a peur.

— Oui.

— Il ne voit pas.

— Non.

Elle détourna légèrement les yeux.

— C’est bon, dit-elle finalement.

Torvan la fixa encore une seconde, puis se détourna sans ajouter un mot, rejoignant le groupe qui avait ralenti un peu plus loin.

Lythra resta seule quelques instants.

Le silence retomba autour d’elle, plus épais maintenant, comme si le monde s’était momentanément éloigné.

— Tu vois.

— Oui.

— Ils ne peuvent pas comprendre.

Elle inspira lentement.

— Toi si.

— Oui.

La réponse fut immédiate.

Simple.

Et cette simplicité fit naître en elle quelque chose de plus profond que tout le reste.

— Tu restes.

— Oui.

Elle ferma brièvement les yeux, laissant cette présence remplir l’espace laissé vide par les autres, et lorsqu’elle les rouvrit, le groupe était toujours là, un peu plus loin, leurs silhouettes familières découpées dans la lumière du matin.

Mais quelque chose avait changé.

Pas dans leur manière d’être.

Dans la sienne.

Et lorsqu’elle reprit le chemin pour les rejoindre, elle savait déjà que ce moment n’était pas un simple écart.

C’était une direction.

Lorsqu’ils atteignirent les premières maisons du village, la vie avait déjà repris partout autour d’eux, comme si la nuit n’avait laissé qu’une trace invisible que seuls certains ressentaient encore. Les portes étaient ouvertes, des voix sortaient des habitations, des odeurs de pain chaud et de bois brûlé se mêlaient à l’air humide du matin, et quelques habitants circulaient déjà dans les ruelles, leurs gestes précis, habituels, presque rassurants dans leur répétition.

Lythra marchait avec les autres, au même rythme, au même endroit que d’habitude, et pourtant elle se sentait légèrement décalée, comme si chaque pas appartenait encore à deux espaces différents. Selen était restée près d’elle, sans rien dire, simplement présente, et cette présence douce aurait dû suffire à la ramener complètement dans l’instant. Mais il y avait autre chose maintenant. Quelque chose qui ne disparaissait pas.

Ils n’avaient pas encore atteint la place centrale que deux voix les appelèrent depuis le côté de la rue.

— Vous !

Le groupe ralentit aussitôt, se tournant presque en même temps vers Darven et Maela, qui s’avançaient vers eux avec une urgence retenue, comme s’ils cherchaient à garder leur calme tout en ayant besoin de réponses rapides.

— Vous étiez près de l’enclos ce matin, non ? demanda Darven en arrivant à leur hauteur, son regard passant d’un visage à l’autre avant de se fixer sur Kael.

— Oui, répondit-il simplement.

Maela s’approcha un peu plus, son attention glissant immédiatement vers Lythra, comme si elle savait déjà où regarder.

— Vous avez vu quelque chose ? demanda-t-elle, plus doucement.

Un court silence s’installa, et Ren haussa légèrement les épaules avant de répondre, d’un ton moins léger qu’à son habitude.

— Rien de spécial… juste que c’était pas joli à voir.

Maela ferma les yeux une seconde, absorbant la réponse sans commentaire, puis reprit, sa voix plus basse.

— Ce Chabourka… il venait souvent vers vous.

Ce n’était pas une question.

C’était un constat.

Et sans que personne n’ait besoin de le dire, les regards se tournèrent vers Lythra.

Selen posa une main légère sur son bras, instinctivement.

— Il la suivait surtout elle, dit-elle doucement.

Ren acquiesça, cette fois sans plaisanter.

— Ouais… il restait souvent près d’elle.

Maela s’approcha encore d’un pas, son regard s’adoucissant légèrement.

— Je suis désolée, Lythra.

La phrase ne cherchait pas à en dire plus.

Mais elle portait suffisamment.

— C’était une bête particulière.

Lythra sentit quelque chose se resserrer en elle, une réaction qu’elle n’avait pas anticipée, pas une douleur franche, pas une culpabilité claire, mais une pression diffuse, comme si les mots des autres venaient réveiller quelque chose qu’elle avait soigneusement laissé derrière elle quelques heures plus tôt.

— Ça va ? murmura Selen.

Lythra hocha la tête.

— Oui.

Sa voix était calme.

Mais elle manquait de présence.

Darven reprit, en s’adressant au groupe dans son ensemble.

— On essaie de comprendre si quelqu’un a vu quelque chose d’inhabituel cette nuit… quelque chose qui aurait pu expliquer…

Il laissa sa phrase en suspens, comme s’il savait déjà qu’aucune réponse simple ne viendrait.

Kael répondit à sa place.

— Non.

Le mot était net.

Sans hésitation.

Vara ajouta, d’un ton plus posé :

— Personne n’a rien vu.

— On dormait, compléta Mira.

Lythra resta silencieuse.

Mais elle sentit immédiatement la présence de Vaelith glisser en elle, plus proche que les voix autour.

— Ils cherchent des formes.

— Oui.

— Ils ne verront pas.

— Non.

Maela observa encore Lythra quelques secondes, comme si elle voulait dire quelque chose de plus, puis hocha lentement la tête.

— Repose-toi, dit-elle simplement.

Puis elle recula, entraînant Darven avec elle, et tous deux s’éloignèrent vers les champs, laissant derrière eux un silence qui ne se referma pas immédiatement.

Ren fut le premier à parler.

— Il venait vraiment toujours vers toi, dit-il, plus doucement.

— Comme s’il t’avait choisie, ajouta Edrin, son regard toujours perdu ailleurs.

— Les bêtes font pas ça pour rien, compléta Vara.

Leurs voix n’étaient pas lourdes.

Pas accusatrices.

Elles étaient sincères.

Et c’est justement cette sincérité qui rendit tout plus difficile.

Lythra sentit la pression monter, lentement, comme si chaque mot s’ajoutait au précédent sans jamais vraiment se dissiper.

— Tu vois.

— Oui.

— Ils t’attachent à ce qui est fini.

— Ça ne change rien.

Torvan laissa échapper un souffle bref, presque un rire, mais sans amusement.

— Ouais.

Le groupe se tourna vers lui.

— Quoi ? demanda Mira.

Il haussa les épaules, mais son regard glissa vers Lythra une fraction de seconde de trop.

— Rien.

— Non, vas-y, insiste Ren. T’avais un truc.

Torvan hésita à peine.

— C’est juste que vous en faites trop.

Le silence tomba.

Pas brutalement.

Mais assez pour être ressenti.

— Trop ? répéta Selen doucement.

— Ouais.

Il croisa les bras.

— C’était qu’un Chabourka.

La phrase resta.

Nette.

Tranchante.

Mira se redressa immédiatement.

— Sérieusement ?

— Tu peux pas dire ça, ajouta Ren.

— Pourquoi pas ?

— Parce que c’est pas juste “un Chabourka”, répondit Vara, plus calme mais plus précise.

Torvan soutint son regard.

— Pour vous peut-être.

— Pour nous ? répéta Kael.

— Oui.

Un léger silence.

Puis, plus bas :

— Vous voyez pas plus loin.

La tension changea de forme.

Moins visible.

Plus profonde.

— Tu veux dire quoi ? demanda Mira.

Torvan ne répondit pas tout de suite.

Mais son regard revint sur Lythra.

Et resta.

Trop longtemps.

Lythra sentit quelque chose céder en elle.

Pas complètement.

Mais suffisamment pour que tout devienne trop présent.

Les voix.

Les regards.

L’espace.

— Lythra ? fit Selen, plus doucement cette fois.

Elle inspira, mais l’air lui sembla plus lourd qu’avant, comme s’il ne circulait plus de la même manière.

— Tu peux partir.

La voix de Vaelith était là.

Clair.

Proche.

— Non…

— Ils t’enferment.

— Je suis là.

— Non.

Elle ferma les yeux une seconde, tentant de retrouver quelque chose de stable, mais lorsqu’elle les rouvrit, le groupe était toujours là, trop proche, trop attentif, comme si chacun attendait quelque chose qu’elle n’était pas prête à donner.

— Ça va, dit-elle.

Mais sa voix trahit ce qu’elle cherchait à cacher.

Le silence retomba.

Plus lourd.

Plus net.

Et au milieu de ce silence, Lythra comprit qu’elle ne tenait plus complètement dans cet espace-là.

Pas comme avant.

Et ce n’était pas une impression.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire Hecate19 ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0