Chapitre 18

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La fin de matinée s’étira sans réussir à retrouver une forme vraiment stable, comme si tout ce qui avait été dit, ou à moitié dit, près de l’enclos avait laissé dans l’air une tension trop fine pour être nommée mais trop réelle pour disparaître simplement avec le passage des heures. Lythra était restée avec les autres jusqu’au moment où cela était encore supportable, puis elle avait trouvé un prétexte sans effort, quelque chose de vague à faire, une corvée dont personne n’avait pris la peine de vérifier l’existence, et elle s’était éloignée avant que les regards ne recommencent à peser sur elle avec cette insistance nouvelle qu’elle supportait de moins en moins.

Ce n’était pas seulement à cause de Kael, même si son regard à lui s’accrochait plus longtemps qu’avant, comme s’il cherchait désormais, derrière chacun de ses gestes, une explication qu’elle refusait de lui donner. Ce n’était pas seulement à cause de Torvan non plus, avec sa colère contenue, sa lucidité trop dure, sa manière de voir juste là où elle aurait préféré qu’il se trompe. C’était tout ensemble. Le groupe, le village, la maison, les adultes, les demi-phrases, les questions qu’on n’osait pas encore poser frontalement mais qui existaient déjà dans les silences. Lythra avait eu besoin de quitter tout cela avant de sentir monter en elle cette sensation d’étouffement qu’elle connaissait trop bien.

Elle avait marché longtemps sans vraiment décider d’une direction, laissant ses pas la porter à travers les ruelles étroites de Zabaska, puis le long des maisons les plus anciennes, là où les murs de bois grisé gardaient encore l’humidité de la nuit. Le village, à cette heure, n’avait rien de silencieux, mais le bruit qui l’occupait n’était pas violent. C’étaient des voix basses, des portes qu’on ouvrait, des paniers qu’on posait, le bruit d’un seau contre une margelle, d’un couteau sur une planche, de tissus secoués à une fenêtre. La vie ordinaire continuait, dense, familière, presque obstinée, comme si le sacrifice du Chabourka à la corne fêlée n’avait été qu’un désordre parmi d’autres, une inquiétude de plus dans une saison déjà remplie de préoccupations plus concrètes.

Et pourtant, à plusieurs reprises, Lythra sentit des regards s’attarder sur elle. Rien de grossier. Rien de vraiment visible non plus. Mais elle avait désormais appris à percevoir ces petites variations de présence, ces micro-silences lorsqu’elle passait trop près d’une conversation, ces hésitations dans les salutations, cette manière qu’avaient les adultes de se redresser imperceptiblement lorsque quelque chose, dans leur esprit, les ramenait à ce qu’ils savaient ou croyaient savoir.

— Ils parlent déjà, pensa-t-elle.

La réponse de Vaelith glissa en elle avec cette calme immédiateté qui n’avait plus besoin de la surprendre.

— Ils ont peur avant de comprendre.

Elle ne répondit pas tout de suite. Elle continua de marcher, son regard glissant sur les pierres irrégulières du chemin, sur les rainures creusées par les passages répétés, sur les plantes basses qui poussaient entre les barrières.

— Tu sais ce qu’ils cachent, dit-elle finalement dans sa pensée.

Le silence qui suivit ne lui parut ni lourd ni fuyant. Avec lui, les silences n’étaient jamais vides ; ils semblaient plutôt mesurer ce qu’elle était prête à entendre.

— Oui.

Le mot suffit à ralentir ses pas.

— Et tu vas me le dire ?

— Pas comme eux.

Elle releva légèrement la tête, ses yeux se posant sur la façade d’une maison qu’elle connaissait depuis toujours sans vraiment la voir. Une vieille poutre sombre, une fenêtre entrouverte, des herbes suspendues à sécher sous l’avancée du toit. Tout lui parut soudain trop précis, comme si sa propre attention cherchait à se fixer sur n’importe quoi pour éviter de rester tout entière dans cette conversation invisible.

— Donc toi aussi, tu gardes des choses.

— Oui.

La franchise de la réponse l’atteignit plus qu’elle ne l’aurait cru. Ce n’était pas rassurant. Pas exactement. Mais c’était presque plus supportable que les demi-mensonges soigneusement enveloppés des autres.

— Au moins, tu le dis.

Elle sentit quelque chose comme un souffle derrière la phrase, pas un rire, pas une moquerie, plutôt une forme de lucidité.

— Toi aussi.

Elle aurait pu s’arrêter là, mais ses pas l’avaient ramenée plus près de chez elle qu’elle ne s’en était rendu compte. La maison se dressait un peu en retrait des autres, solide, immobile, la porte entrouverte laissant passer une bande d’ombre fraîche sur le seuil. Elle ralentit, son regard se posant machinalement sur les fenêtres du bas, puis sur l’escalier latéral qui menait à l’arrière, avant de comprendre, presque au même instant, que des voix filtraient depuis l’intérieur.

Pas les voix habituelles d’un repas ou d’une tâche partagée.

Celles-ci étaient plus basses.

Plus tendues.

Elle reconnut immédiatement celle de sa mère, puis celle de sa tante, Elvara, plus vive même lorsqu’elle essayait de parler bas. Une troisième voix, plus âgée, plus rugueuse, lui demanda un effort supplémentaire pour être identifiée, mais elle finit par comprendre qu’il s’agissait de Teren, une femme du village qui venait souvent quand les discussions prenaient une tournure que les autres ne devaient pas entendre.

Lythra ne pensa pas vraiment avant de s’écarter du chemin principal et de longer le mur de la maison jusqu’à la fenêtre latérale, celle qui donnait sur la petite pièce où sa mère recevait parfois lorsqu’elle ne voulait pas être entendue depuis la salle commune. Le bois du mur était tiède sous sa paume à cause du soleil déjà haut, et elle s’arrêta juste sous l’ouverture, le dos presque collé à la façade, attentive au moindre mot.

Au début, elle n’entendit que des fragments, trop dispersés pour former autre chose qu’un malaise.

— …ne peut plus attendre…
— …on l’a déjà trop laissé dans le noir…
— …si ça recommence avant…

Puis la voix de sa mère, plus basse, plus ferme.

— Je sais. Je sais très bien.

Un silence suivit, puis Elvara reprit, et même contenue, sa voix gardait cette énergie qui rendait chaque phrase plus vive.

— Alors dis-moi quand, parce que quatre jours, ce n’est plus “plus tard”, ce n’est plus “on verra”, et si elle apprend autre chose avant que ça vienne de nous, ce sera pire.

Le cœur de Lythra se resserra légèrement.

Quatre jours.

Son anniversaire.

Elle resta parfaitement immobile, jusqu’à oublier la sensation de ses propres doigts contre le mur.

À l’intérieur, quelqu’un bougea. Une chaise racla le sol. Puis Teren parla d’une voix plus prudente.

— Elle est presque prête.

Le mot tomba avec une netteté glaciale.

Lythra baissa les yeux sans vraiment voir le sol.

— “Presque”, pensa-t-elle.

— Ils parlent comme s’ils te préparaient depuis toujours.

Elle ferma brièvement les yeux.

— Continue.

La voix de sa mère revint, plus sèche cette fois.

— Non. Prête ou non, ce n’est pas la question.

— Si, justement, répliqua Elvara. C’est exactement la question.

— La question, reprit sa mère, c’est ce qui se passera après ses dix-huit ans.

Un silence s’abattit dans la pièce. Un vrai silence, plein, lourd, presque matériel, comme si les trois femmes regardaient désormais la même idée en face sans vouloir être la première à lui donner un nom.

Lythra sentit sa nuque chauffer.

Pas violemment.

Mais avec cette insistance précise qui lui disait qu’elle ne devait plus bouger maintenant.

— On n’a plus le choix, dit finalement Teren.

Cette phrase-là entra en elle plus profondément que les autres.

On n’a plus le choix.

Elle resta là, sous la fenêtre, à écouter sa propre respiration devenir plus discrète, plus lente, comme si tout son corps savait déjà que le moindre son de trop mettrait fin à cet instant.

Elvara soupira.

— Alors il faudra lui dire.

Sa mère ne répondit pas tout de suite.

Lorsqu’elle parla de nouveau, sa voix était plus basse, plus fatiguée, et pour la première fois depuis longtemps, Lythra entendit en elle quelque chose qui ressemblait moins à de l’autorité qu’à de la crainte.

— Et lui dire quoi, exactement ? demanda-t-elle. Que tout ce qu’on a tu s’ouvre maintenant sous ses pieds ? Qu’on l’a regardée grandir en attendant ce moment sans savoir ce qu’il prendrait en elle ? Qu’elle n’a jamais été simplement…

Elle s’arrêta.

Le silence qui suivit fut si abrupt que Lythra comprit aussitôt qu’elle venait d’aller trop loin même pour elles.

— Elle devait l’apprendre un jour, murmura Teren.

— Oui, dit sa mère. Mais pas comme ça.

— Pas après ce qui s’est passé au rituel, ajouta Elvara, plus sèche. Pas après la marque.

Le souffle de Lythra se coupa une seconde.

Sa marque.

Donc elles savaient. Non, pas savaient. Reconnaissaient. Attendaient peut-être même.

— Ils ne t’ont jamais laissée hors de cela, pensa Vaelith. Ils ont seulement choisi le moment où tu devais l’ignorer.

La phrase glissa en elle avec une froideur si juste qu’elle en eut presque le vertige.

À l’intérieur, sa mère se remit à marcher. Lythra l’entendit très bien maintenant, ses pas mesurés, retenus, comme lorsqu’elle cherchait à ordonner ce qu’elle pensait avant de parler.

— Après ses dix-huit ans, dit-elle finalement, ce ne sera plus seulement une question de marque ou de rêve. Si la brèche réagit de nouveau, si elle s’ouvre davantage, si…

Elle s’interrompit.

Elvara reprit immédiatement.

— Alors on ne pourra plus faire semblant, oui.

— On ne peut déjà plus, dit Teren.

Lythra sentit le mot la frapper de plein fouet. Brèche. Encore. Toujours cette brèche, ce mot déjà entendu à demi, jamais expliqué, et maintenant lié directement à elle, à ses dix-huit ans, à la marque, à tout ce qui bougeait autour d’elle depuis des jours.

Elle se redressa imperceptiblement contre le mur, comme si quelque chose en elle cherchait déjà à aller plus haut, à entendre davantage, à arracher ce qu’elles retenaient encore.

— Tu veux savoir.

— Oui.

— Elles ne le diront pas entièrement.

— Je sais.

— Elles ne peuvent pas.

La voix de sa mère revint, brisée cette fois par quelque chose de plus intime qu’une simple inquiétude.

— Je ne veux pas qu’elle me regarde comme si je lui avais menti toute sa vie.

Elvara répondit aussitôt, mais plus doucement qu’avant.

— Tu lui as menti.

Le silence qui suivit fut brutal.

Même à travers le mur, Lythra sentit son poids.

Puis sa mère inspira profondément, comme si elle acceptait enfin de regarder cette vérité en face.

— Oui, dit-elle. Mais pas pour la perdre.

Lythra sentit alors quelque chose se tendre en elle d’une manière presque insupportable. Pas seulement la colère, même si elle montait, ni la peur, même si elle se glissait dans le creux de sa poitrine. C’était plus confus, plus violent aussi parce que tout s’additionnait d’un coup : le rituel, la marque, Vaelith, le groupe, Torvan, Kael, et maintenant cela, ces adultes qui parlaient d’elle comme d’un seuil qu’ils avaient toujours su venir.

Elle recula d’un demi-pas, presque malgré elle, et son épaule frôla légèrement le bois de la fenêtre.

Le bruit fut minime.

Mais suffisant.

À l’intérieur, le silence changea immédiatement.

— …tu as entendu quelque chose ? demanda Teren.

Lythra se figea.

Les pas se rapprochèrent. Une chaise bougea. Puis la fenêtre s’ouvrit brusquement au-dessus d’elle.

Elle leva les yeux.

Sa mère se tenait là, le visage plus fermé qu’elle ne l’avait vu depuis longtemps, et derrière elle, Elvara et Teren étaient déjà tournées vers l’ouverture.

Pendant une seconde, personne ne parla.

Puis sa mère dit, d’une voix trop calme pour être vraiment apaisée :

— Depuis quand tu écoutes aux fenêtres ?

Lythra resta muette une demi-seconde de trop, le cœur battant violemment maintenant.

— J’entendais vos voix.

Ce n’était pas une réponse. Pas vraiment.

Elvara lâcha un souffle bref.

— Évidemment.

Sa mère ne quitta pas Lythra des yeux.

— Et tu es restée.

Lythra sentit la présence de Vaelith se rapprocher à nouveau, non pour la couper des autres cette fois, mais comme une ligne tenue derrière elle, prête à la soutenir si elle vacillait.

— Elles te doivent déjà cela.

Elle releva légèrement le menton.

— Vous parliez de moi.

Un silence.

Puis Elvara répondit, plus vive :

— Oui.

Sa mère lui lança un regard qui la fit taire aussitôt.

— Rentre, dit-elle finalement à Lythra.

— Pour quoi faire ? demanda-t-elle, sa voix plus basse qu’elle ne l’aurait voulu.

— Pour qu’on parle.

Le mot aurait dû la rassurer. Il ne fit qu’aiguiser le reste.

— Maintenant ?

Sa mère hésita. Un instant seulement. Mais Lythra le vit.

— Non, dit-elle. Pas ici.

Elle recula légèrement de la fenêtre.

La discussion était close.

Ou du moins reportée.

Lythra resta encore une seconde sous l’ouverture, le souffle court, les mains froides, la nuque brûlante, avant de s’écarter lentement du mur.

— Elles reculent encore.

— Oui.

— Elles ont peur.

— Oui.

— Et toi, tu savais.

Cette fois, le silence de Vaelith fut un peu plus long.

Puis :

— Oui.

Elle ferma les yeux.

Le monde autour d’elle restait le même — le soleil, les maisons, les voix du village — et pourtant elle avait l’impression que quelque chose venait de s’ouvrir plus violemment encore que la nuit du rituel.

Pas une porte.

Une vérité.

Ou du moins l’annonce de son existence.

Lorsqu’elle rouvrit les yeux, elle n’avança pas tout de suite vers la porte de la maison. Elle resta là, dans la cour, seule entre deux mondes qui réclamaient déjà d’elle des fidélités opposées, et ce qui l’effraya le plus, dans cet instant suspendu, ne fut pas ce que les adultes s’apprêtaient peut-être à lui dire.

Ce fut de comprendre qu’elle avait plus envie d’entendre encore Vaelith que de monter les rejoindre.

Lythra ne bougea pas immédiatement après que la fenêtre se soit refermée au-dessus d’elle. Le claquement du bois avait été discret, mais il avait suffi à tracer une limite nette entre deux espaces : celui des adultes, refermé sur ses secrets, et celui où elle se tenait, seule dans la cour, avec cette sensation d’avoir entrevu quelque chose sans pouvoir encore en saisir la forme complète.

La lumière de la fin de matinée glissait sur les murs de la maison, révélant les fissures fines du bois, les marques laissées par les saisons, les détails qu’elle connaissait depuis toujours sans jamais les regarder vraiment. Tout était identique. Tout était à sa place. Et pourtant, rien ne lui semblait stable.

Elle passa lentement une main sur sa nuque, sentant la chaleur familière sous ses doigts, cette présence constante qui ne disparaissait plus, même lorsque le reste du monde cherchait à s’imposer.

— Elles vont parler, pensa-t-elle.

— Oui.

La réponse de Vaelith ne chercha pas à la rassurer.

Elle ne chercha pas non plus à l’inquiéter.

Elle existait simplement.

Lythra resta immobile, les yeux fixés sur le sol, observant sans vraiment voir les irrégularités de la terre, les traces de pas laissées plus tôt dans la matinée.

— Elles savent des choses, ajouta-t-elle.

— Oui.

— Depuis longtemps.

— Oui.

Un léger souffle lui échappa, presque imperceptible, comme si elle venait de confirmer une évidence qu’elle avait refusé de regarder trop directement jusque-là.

— Et elles vont me dire quoi ?

Le silence qui suivit fut plus long cette fois, mais pas vide. Elle sentait la présence de Vaelith toujours aussi proche, presque ancrée, comme si la question n’appelait pas une réponse simple.

— Pas tout.

Elle releva légèrement la tête.

— Évidemment.

Un instant passa.

Puis :

— Elles te diront ce qu’elles peuvent contrôler.

La phrase se déposa en elle avec une précision froide.

Elle inspira lentement.

— Et toi ?

— Moi ?

— Tu sais.

— Oui.

— Et tu vas me dire quoi ?

Un silence plus dense s’installa, non pas hésitant, mais choisi, comme s’il mesurait la portée de ce qu’il s’apprêtait à dire.

— Nous devons avoir une conversation.

Le ton avait changé.

Pas brutalement.

Mais suffisamment pour que Lythra le remarque.

Elle fronça légèrement les sourcils.

— On parle déjà.

— Pas comme il faut.

Elle resta immobile une seconde, laissant la phrase trouver sa place en elle.

— Ça veut dire quoi ?

— Ça veut dire que tu entends. Que tu réponds. Mais que tu ne comprends pas encore.

Elle releva la tête davantage, son regard se posant sur la porte fermée de la maison, comme si elle cherchait inconsciemment à s’ancrer dans quelque chose de concret.

— Je comprends très bien.

La réponse sortit plus vite qu’elle ne l’avait prévu.

Plus assurée aussi.

Un léger silence suivit.

Puis la voix de Vaelith revint, plus douce, mais plus précise.

— Non.

Le mot ne contenait ni jugement ni colère.

Mais il ne laissait aucune place au doute.

Lythra serra légèrement les mâchoires.

— Si.

— Tu comprends ce que tu ressens.

— Oui.

— Tu comprends ce que je t’apporte.

— Oui.

— Mais tu ne comprends pas ce que je suis.

Le silence retomba.

Plus lourd cette fois.

Elle détourna légèrement les yeux, comme si la réponse ne pouvait pas être contenue dans un seul regard.

— Tu es… ce que j’ai trouvé.

La phrase resta un instant en suspens.

Vaelith ne répondit pas immédiatement.

Puis :

— Non.

Elle inspira plus brusquement cette fois, une pointe d’agacement glissant dans son souffle.

— Alors dis-moi.

— Pas encore.

Elle ferma les yeux une seconde.

— Évidemment.

Le mot lui échappa presque sans qu’elle le contrôle.

— Tu veux que je comprenne, mais tu refuses de m’expliquer.

— Je refuse de te donner une réponse que tu ne pourrais pas tenir.

Elle rouvrit les yeux, plus lentement.

— Tenir ?

— Oui.

Un silence.

Puis :

— Tu ne sais pas encore ce que cela implique.

La chaleur dans sa nuque pulsa légèrement.

— Alors explique.

— Pas en une fois.

Elle resta immobile.

Le vent passa légèrement dans la cour, soulevant une fine poussière contre les pierres, et ce mouvement banal lui sembla soudain trop lent, trop étranger à ce qui se jouait en elle.

— On a combien de temps ? demanda-t-elle finalement.

— Quatre jours.

Le mot tomba avec une précision troublante.

Elle releva brusquement la tête.

— Avant mon anniversaire.

— Oui.

Un frisson léger glissa le long de son dos.

— Et après ?

Le silence qui suivit ne fut pas immédiat.

Il sembla s’étirer, comme si la réponse existait déjà mais refusait encore de prendre une forme trop nette.

— Après… il ne sera plus possible de revenir à ce que tu es aujourd’hui.

La phrase s’imprima en elle avec une force qu’elle ne chercha même pas à repousser.

Elle baissa légèrement les yeux.

— Donc tout ça… c’est lié.

— Oui.

— Depuis le début.

— Oui.

Elle passa une main dans ses cheveux, repoussant une mèche sans vraiment y penser, puis la laissa retomber contre sa nuque, sentant de nouveau la chaleur sous sa peau.

— Et tu veux quoi exactement ?

La question n’était pas agressive.

Elle était réelle.

Vaelith répondit sans détour.

— Que tu comprennes.

— Je comprends déjà.

— Non.

Le mot revint.

Encore.

Et cette fois, il l’atteignit plus profondément.

— Je sais ce que tu fais, dit-elle, sa pensée plus ferme. Je sais ce que tu m’as apporté. Je sais ce que je ressens quand je suis avec toi.

— Oui.

— Alors je comprends.

Un silence.

Puis, plus lentement :

— Tu comprends l’effet.

Elle se figea légèrement.

— Mais pas la cause.

Elle ne répondit pas tout de suite.

Parce qu’au fond d’elle, une part savait qu’il ne disait pas complètement faux.

— Et c’est pour ça qu’on a quatre jours.

La phrase s’imposa avec une évidence qu’elle n’avait pas anticipée.

— Oui.

— Pour que tu m’expliques.

— Pour que tu m’apprennes à me comprendre.

Elle fronça légèrement les sourcils.

— C’est pas la même chose.

— Si.

Un silence.

Puis :

— Parce que je fais déjà partie de ce que tu es.

Le souffle de Lythra se coupa légèrement.

Pas complètement.

Mais assez pour marquer la phrase.

Elle resta immobile, le regard perdu sur la porte de la maison qui ne s’ouvrait toujours pas, les voix à l’intérieur devenues trop basses pour être distinguées, comme si les adultes eux aussi avaient choisi de repousser ce moment.

— Tu dis que je te comprends pas… murmura-t-elle intérieurement.

— Oui.

— Alors dis-moi.

Un silence.

Plus long.

Plus dense.

Puis la voix de Vaelith revint, plus proche encore, presque ancrée dans le rythme même de sa pensée.

— Pas vraiment.

Elle sentit quelque chose se tendre en elle.

— Pourquoi ?

Et cette fois, la réponse tomba sans détour.

— Parce que tu ne sais pas vraiment qui je suis.

Un battement.

Puis :

— Ni ce que je suis.

Le silence qui suivit ne se referma pas.

Il resta là, ouvert, vivant, chargé d’une promesse qui dépassait tout ce qu’elle avait imaginé jusqu’ici.

Et pour la première fois depuis qu’elle l’avait rencontré, Lythra sentit que ce qu’elle cherchait à atteindre n’était pas simplement un lien.

C’était une vérité.

Et qu’elle n’était encore qu’au seuil.

La porte s’ouvrit finalement sans prévenir, avec ce léger frottement du bois contre la pierre que Lythra connaissait par cœur, et sa mère apparut sur le seuil sans chercher à masquer le fait qu’elle l’attendait. Elle ne parla pas tout de suite. Son regard se posa sur Lythra avec une attention différente de celle des heures précédentes, plus directe, plus tendue, comme si le temps des détours venait de s’achever sans qu’aucune des deux ne sache vraiment comment commencer.

— Tu restes là ? demanda-t-elle enfin.

La question n’en était pas vraiment une.

Lythra ne bougea pas immédiatement. Elle soutint son regard, les bras légèrement croisés contre elle-même, comme pour maintenir une forme de stabilité qu’elle sentait fragile.

— Tu voulais qu’on parle, répondit-elle.

Sa mère hocha la tête.

— Oui. Mais pas dehors.

Le ton était calme, maîtrisé, mais il portait quelque chose de plus ferme que d’habitude, quelque chose qui ne laissait pas beaucoup de place à la négociation. Lythra hésita une seconde, puis franchit le seuil sans ajouter un mot, sentant immédiatement la différence de température, l’air plus frais de la maison, l’odeur du bois, des herbes séchées, de tout ce qui composait cet intérieur qu’elle connaissait depuis toujours.

Elvara et Teren n’étaient plus là.

La pièce semblait soudain trop vide pour une conversation qu’elle sentait déjà trop pleine.

Sa mère referma la porte derrière elle, lentement, puis se tourna vers elle sans s’éloigner, comme si la distance entre elles devait rester courte, contenue, contrôlée.

— Depuis combien de temps tu étais là ? demanda-t-elle.

La question tomba sans détour.

Lythra haussa légèrement les épaules.

— Suffisamment.

Un silence passa.

— Ça veut dire quoi ?

— Que j’ai entendu.

Sa mère inspira lentement, comme pour retenir quelque chose qui aurait pu sortir trop vite.

— Ce n’était pas une conversation pour toi.

Lythra la regarda sans ciller.

— Pourtant ça parlait de moi.

— Ça ne veut pas dire que tu devais l’entendre comme ça.

— Comme ça comment ?

Le ton monta légèrement, pas assez pour devenir agressif, mais suffisamment pour marquer un changement.

Sa mère détourna brièvement les yeux, comme si elle cherchait une réponse qui ne soit pas une esquive.

— Pas en morceaux. Pas sans comprendre.

— Alors explique.

Le mot sortit plus vite que Lythra ne l’avait prévu.

Plus direct.

Sa mère releva les yeux vers elle.

— Ce n’est pas si simple.

Lythra laissa échapper un souffle bref, presque un rire sans amusement.

— Ça ne l’est jamais, avec toi.

Le silence qui suivit fut plus net cette fois, et quelque chose dans le regard de sa mère se durcit légèrement, comme si elle venait de franchir une limite qu’elle n’acceptait pas complètement.

— Fais attention à ce que tu dis, Lythra.

— Pourquoi ? Parce que ça devient trop direct ?

— Parce que tu parles sans savoir.

La phrase piqua.

Plus qu’elle ne l’aurait voulu.

Lythra croisa les bras plus fermement.

— Alors dis-moi.

Sa mère ne répondit pas immédiatement. Elle fit quelques pas dans la pièce, ses doigts passant brièvement sur le bord de la table comme si ce geste pouvait l’aider à structurer ce qu’elle allait dire.

— Tu penses que je te cache des choses pour te mentir ? demanda-t-elle finalement.

Lythra hésita une seconde.

Puis :

— Je pense que tu me caches des choses depuis longtemps.

Le silence qui suivit pesa davantage que les mots.

Sa mère se tourna de nouveau vers elle, son regard plus fatigué qu’avant.

— Oui.

La réponse fut simple.

Brute.

Lythra ne s’y attendait pas.

Pas comme ça.

— Et ça te va de dire ça comme si c’était normal ? demanda-t-elle, sa voix plus basse.

— Non.

— Alors pourquoi ?

Sa mère inspira profondément, comme si la question remontait trop loin pour être contenue dans une seule réponse.

— Parce que tout ne peut pas être dit au moment où tu le veux.

— Mais au moment où toi tu le décides, c’est ça ?

— Au moment où c’est possible.

Lythra secoua légèrement la tête.

— C’est toujours toi qui décide de ce qui est possible.

— Parce que je sais ce qui ne l’est pas encore.

— Et moi je ne sais rien.

Le mot resta.

Léger.

Mais chargé.

Sa mère la regarda longuement avant de répondre.

— Tu sais plus de choses que tu ne le crois.

Lythra sentit une tension remonter dans sa poitrine.

— Non. Je devine. J’assemble. J’écoute derrière des portes.

— Parce que tu refuses d’attendre.

— Parce que tu refuses de parler.

Les mots s’enchaînèrent plus vite maintenant, moins retenus, et même si leurs voix ne montaient pas vraiment, la tension entre elles devenait plus difficile à contenir.

— Tu crois que c’est facile pour moi ? demanda sa mère, un peu plus brusquement.

— Non. Mais ce n’est pas moi qui choisis de ne rien dire.

— Tu crois que je ne veux pas te protéger ?

— Me protéger de quoi ?

La question resta suspendue entre elles.

Sa mère ne répondit pas.

Pas tout de suite.

Et ce silence-là fit plus de bruit que tout le reste.

— Voilà, souffla Lythra. C’est exactement ça.

— Quoi ?

— Tu parles de me protéger, mais tu ne dis jamais de quoi.

Sa mère serra légèrement les mâchoires.

— Parce que ce n’est pas quelque chose que tu peux comprendre comme ça.

— Alors arrête de dire que je ne comprends pas.

— Tu ne comprends pas.

— Parce que tu ne me donnes rien !

La phrase claqua plus fort que les autres.

Le silence qui suivit fut brutal.

Lythra sentit son propre souffle s’accélérer légèrement, ses mains se crispant contre ses bras, et pendant une seconde, elle eut l’impression que tout allait déraper complètement.

Mais sa mère ne cria pas.

Elle resta là, immobile, la regardant avec une intensité différente.

— Tu crois que c’est une histoire de confiance ? demanda-t-elle plus doucement.

Lythra ne répondit pas immédiatement.

— Ça en fait partie, finit-elle par dire.

Sa mère hocha lentement la tête.

— Alors écoute-moi bien.

Le ton n’était pas dur.

Mais il était ferme.

— Ce n’est pas que je ne te fais pas confiance.

— Ça y ressemble.

— Ce n’est pas ça.

Elle marqua une pause.

Puis :

— C’est que je ne peux pas encore te laisser porter ce que ça implique.

Le mot resta.

Porter.

Lythra fronça légèrement les sourcils.

— Tu parles comme si c’était déjà là.

Sa mère la fixa.

— Ça l’est.

Un silence.

Plus lourd que tous les autres.

— Depuis quand ? demanda Lythra.

Sa mère hésita.

Puis détourna légèrement les yeux.

— Depuis toujours.

Le souffle de Lythra se coupa légèrement.

— Et tu attends quoi, exactement ?

— Le bon moment.

— Qui est dans quatre jours ?

Le regard de sa mère revint immédiatement vers elle.

— Tu as entendu ça aussi.

Ce n’était pas une question.

Lythra ne répondit pas.

Mais elle ne détourna pas les yeux non plus.

Un long silence s’installa.

Puis sa mère inspira profondément.

— Oui.

Le mot tomba.

Simple.

Irréversible.

— Dans quatre jours.

Lythra sentit quelque chose se déplacer en elle, plus profondément que les mots eux-mêmes.

— Et après ?

Sa mère resta immobile une seconde.

Puis :

— Après, je ne pourrai plus te protéger de la même manière.

Le silence retomba.

Mais cette fois, il n’était plus vide.

Il était plein de ce qui n’avait pas été dit.

Lythra détourna légèrement les yeux, son regard se posant sur la table, sur les objets familiers qui lui semblaient soudain étrangers.

— Donc je dois juste attendre, dit-elle plus bas.

— Non.

— Alors quoi ?

Sa mère fit un pas vers elle.

Pas pour imposer.

Mais pour réduire la distance.

— Me faire confiance.

Lythra releva la tête.

Et pour la première fois depuis le début de la conversation, quelque chose dans son regard se ferma complètement.

— C’est un peu tard pour ça.

La phrase tomba doucement.

Mais elle fit plus de dégâts que toutes les autres.

Sa mère resta immobile.

Et cette fois, elle n’eut rien à répondre immédiatement.

Le silence qui suivit ne se referma pas.

Parce que quelque chose venait de se briser.

Pas complètement.

Mais suffisamment pour que les deux le sentent.

Et Lythra, en restant là face à elle, comprit que ce n’était pas seulement ce qu’elle ignorait qui la séparait des autres maintenant.

C’était aussi ce qu’elle savait déjà.

Et ce qu’elle choisissait de garder pour elle.

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