Chapitre 21
La lumière continuait de disparaître lentement, comme si le monde lui-même retenait encore quelque chose avant de basculer complètement dans la nuit. Lythra n’avait pas quitté sa place près de la fenêtre, ses mains posées contre le bois, ses doigts immobiles maintenant, comme si elle avait cessé de chercher un appui extérieur pour se concentrer uniquement sur ce qui se passait en elle. Le village s’était assombri, les bruits avaient changé, plus espacés, plus étouffés, et pourtant, malgré cette transition familière, rien ne lui semblait vraiment à sa place.
Elle aurait dû descendre.
Elle le savait.
Elle aurait dû affronter sa mère, entendre ce qu’elle avait à dire, répondre, mentir ou dire la vérité, peu importait, mais rester ici ne faisait que repousser un moment qui, de toute façon, allait arriver.
Et pourtant, elle ne bougeait pas.
Parce qu’ici, dans cet espace suspendu, il y avait quelque chose d’autre.
Quelque chose de plus simple.
— Tu restes.
La voix de Vaelith ne brisa pas le silence, elle s’y fondit, presque naturellement, comme si elle faisait partie du décor autant que l’obscurité qui s’installait.
Lythra inspira lentement.
— Oui.
Un court silence suivit, puis il reprit, plus doucement encore, comme s’il s’adaptait à son état sans la presser.
— Tu n’as pas envie de l’entendre.
Elle ferma les yeux, sa tête s’appuyant légèrement contre le mur.
— Non.
Le mot resta simple.
Brut.
— Parce que tu sais déjà ce qu’elle va dire.
— Non.
Elle rouvrit les yeux.
— Je ne sais pas exactement.
Un temps.
— Mais je sais que ça va… tout compliquer.
Le silence accepta cette réponse.
— Elle va te parler de ce que tu es.
Lythra tourna légèrement la tête, son regard quittant la fenêtre pour se perdre dans l’ombre de sa chambre.
— Et toi aussi.
Le mot tomba doucement.
— Oui.
Elle resta immobile un instant, puis demanda, plus directement cette fois :
— Pourquoi maintenant ?
Le silence s’étira.
Puis :
— Parce que tu es prête à entendre.
Elle fronça légèrement les sourcils.
— Ou parce que vous n’avez plus le choix.
Un court silence.
— Les deux.
La réponse la fit légèrement sourire, sans joie réelle, mais avec une lucidité nouvelle.
— Donc vous attendez le même moment.
— Oui.
— Mais pas pour les mêmes raisons.
Le silence qui suivit ne contesta pas.
Elle inspira plus profondément, puis se redressa légèrement.
— Alors parle.
Le mot n’était plus hésitant.
— Si je dois entendre des choses ce soir… je veux savoir ce que toi tu as à dire avant.
Un léger silence.
Plus dense.
Puis, lentement :
— Tu veux la vérité.
— Oui.
— Même si elle ne te plaît pas.
Elle marqua une pause.
— Surtout si elle ne me plaît pas.
Le silence s’approfondit.
Et lorsqu’il revint, quelque chose avait changé dans sa voix.
Pas une faiblesse.
Mais une ouverture.
— Je ne suis pas né là-bas.
Le mot la fit se figer légèrement.
— Dans la forêt ?
— Non.
Un temps.
— Je n’ai pas toujours été… ce que je suis maintenant.
Lythra sentit une tension monter, plus vive, plus attentive.
— Tu étais quoi ?
Le silence dura.
Puis :
— Quelqu’un.
La réponse aurait pu être vague.
Mais elle ne l’était pas.
Elle était lourde.
— Comme moi ?
— Pas exactement.
— Mais… humain ?
Le mot resta suspendu.
Longtemps.
Puis :
— Oui.
Le souffle de Lythra se suspendit légèrement.
— Tu étais humain.
Ce n’était pas une question.
— Oui.
Elle resta immobile, absorbant l’information.
— Et maintenant ?
Le silence dura.
— Maintenant… je suis ce qu’ils ont laissé de moi.
Le mot la traversa.
— Ils t’ont fait ça.
— Oui.
— Pourquoi ?
Cette fois, la réponse ne vint pas immédiatement.
Lorsqu’elle arriva, elle était plus lente.
Plus précise.
— Parce que j’ai refusé de me plier.
Lythra fronça légèrement les sourcils.
— À quoi ?
— À ce qu’ils appellent l’ordre.
Le mot resta.
— Tu veux dire… les règles ?
— Oui.
Un temps.
— Les limites.
Un autre silence.
— Les choses qu’on ne doit pas franchir.
Lythra sentit quelque chose se resserrer en elle.
— Comme… les sacrifices.
Le mot lui échappa sans filtre.
Le silence qui suivit fut plus dense.
— Oui.
Elle détourna légèrement le regard.
— Et ils t’ont puni pour ça.
— Ils m’ont enfermé pour ça.
La nuance était claire.
— Dans la forêt.
— Oui.
— Avec… quoi ?
Elle hésita.
— Avec quoi tu es devenu.
Un long silence.
Puis :
— Avec ce qu’ils craignaient.
Lythra resta immobile.
— Et tu ne peux pas sortir.
— Non.
— Jamais ?
Un temps.
— Pas seul.
Le mot resta.
Elle inspira lentement.
— Donc tu es coincé là depuis…
Elle hésita.
— Des années ?
Le silence.
Puis :
— Plus longtemps que tu ne peux l’imaginer.
Le mot la traversa plus profondément que les autres.
— Et tu es resté seul tout ce temps.
— Oui.
La réponse ne chercha pas à s’adoucir.
Elle resta brute.
— Jusqu’à moi.
Un silence.
Puis :
— Oui.
Lythra sentit sa respiration changer légèrement.
— Et moi… je suis quoi dans tout ça ?
La question sortit plus doucement.
Plus fragile.
Le silence dura.
Puis :
— Tu es la première chose qui n’essaie pas de me contenir.
Le mot resta.
— Tu ne cherches pas à me définir.
— Parce que je ne comprends pas tout.
— Non.
Un temps.
— Parce que tu acceptes de ne pas comprendre.
Elle resta silencieuse.
— Et ça… c’est rare.
Le mot la toucha.
— Tu veux dire que les autres…
— Les autres veulent contrôler ce qu’ils ne comprennent pas.
La phrase glissa en elle lentement.
— Comme ma mère.
Le silence.
Puis :
— Oui.
Lythra baissa légèrement les yeux.
— Elle essaie de me protéger.
— Peut-être.
Un temps.
— Ou peut-être qu’elle essaie de te maintenir dans ce qu’elle peut gérer.
Le mot resta.
Elle releva la tête.
— Tu dis qu’elle ment.
— Non.
Un silence.
— Je dis qu’elle ne te dira jamais tout.
La nuance s’installa.
— Et toi ?
Le silence dura.
— Je te dis ce que je peux.
Elle fronça légèrement les sourcils.
— Ce que tu peux… ou ce que tu veux ?
Le silence s’étira.
Puis :
— Les deux.
Elle ne répondit pas immédiatement.
Parce qu’au fond…
c’était honnête.
Et c’était précisément ça qui rendait ses paroles plus difficiles à rejeter.
— Tu pourrais mentir.
— Oui.
— Mais tu ne le fais pas.
— Non.
Un court silence.
— Pas avec toi.
Le mot resta.
Lythra sentit quelque chose céder en elle.
Pas complètement.
Mais suffisamment.
— Pourquoi moi ?
La question était plus basse.
Plus intime.
Le silence dura plus longtemps que les autres.
Puis :
— Parce que tu m’as entendu.
Un temps.
— Et que tu n’as pas fui.
Elle inspira.
— J’aurais pu.
— Oui.
— Mais je ne l’ai pas fait.
— Non.
Le silence se posa.
Puis :
— Et maintenant… tu ne peux plus faire semblant.
Le mot la traversa.
— De quoi ?
— De ne pas voir.
Elle resta immobile.
— Tu veux dire… que je vais devoir choisir.
Le silence.
Puis :
— Oui.
Le mot tomba.
Et pour la première fois…
elle comprit que la discussion avec sa mère ne serait pas une simple conversation.
C’était un point de bascule.
Et quelque chose en elle…
était déjà en train de pencher.
La nuit avait fini par engloutir le village sans heurt, lentement, comme une encre qui se répand dans l’eau claire sans jamais brusquer sa surface, et Lythra était restée là, à la fenêtre, le front légèrement incliné vers l’extérieur, ses doigts posés contre le bois sombre qui avait gardé la fraîcheur du soir. La lumière avait quitté les toits, puis les chemins, puis les silhouettes, jusqu’à ne laisser que quelques points dispersés, des fenêtres éclairées, des lueurs tremblantes, comme des fragments d’un monde qui persistait encore sans vraiment s’imposer.
Elle n’écoutait plus vraiment les bruits du village.
Ils existaient encore — une porte qu’on referme, un pas qui résonne brièvement sur une pierre, un murmure étouffé derrière un mur — mais ils semblaient venir d’ailleurs, comme si l’espace entre elle et eux s’était allongé sans qu’elle ne s’en aperçoive.
Et dans cet espace-là, plus dense, plus intérieur, il y avait lui.
Sa présence ne surgissait plus.
Elle s’étendait.
Comme une seconde respiration qui venait se superposer à la sienne.
Lorsqu’il lui dit qu’il pouvait lui montrer, ce ne fut pas une proposition brutale, ni une révélation dramatique, mais quelque chose de plus contenu, presque posé avec précaution, comme s’il lui tendait quelque chose de fragile qu’elle pouvait accepter ou laisser tomber sans conséquence immédiate.
Elle ne répondit pas tout de suite.
Son regard resta fixé sur l’obscurité dehors, mais son attention s’était déjà déplacée.
— Me montrer… quoi ?
Sa voix resta basse, légèrement voilée par l’anticipation.
Il lui expliqua qu’il pouvait lui montrer ce qu’il était devenu, et surtout l’endroit où il se trouvait, mais que cela ne durerait que quelques secondes, parce que le lien demandait plus d’énergie qu’il n’en possédait encore. Il ne chercha pas à l’impressionner, ni à la convaincre, il posa simplement la réalité, avec cette sobriété qui donnait plus de poids encore à ce qu’il disait.
— Et je vais… vraiment le voir ?
— Oui.
Elle sentit son cœur accélérer légèrement.
— Et toi aussi ?
— Oui.
Le mot resta.
Elle ferma les yeux.
Pas pour fuir.
Mais pour entrer.
L’obscurité qui suivit fut d’abord complète, épaisse, comme une nuit sans contours, mais elle ne resta pas stable. Elle commença à vibrer, presque imperceptiblement, comme une surface qui se trouble sous une pression invisible. Lythra sentit alors quelque chose glisser, pas autour d’elle, mais en elle, comme si sa perception elle-même se déplaçait, comme si son regard quittait son corps sans qu’elle ait besoin de bouger.
Une sensation de chute lente.
Pas vertigineuse.
Mais irréversible.
Puis la forêt apparut.
Pas en surgissant.
En se révélant.
Comme si elle avait toujours été là, juste hors de portée.
Les premiers éléments qu’elle distingua furent les couleurs.
Ou plutôt leur absence.
Le vert n’existait pas ici.
Les feuilles, suspendues haut au-dessus d’elle, formaient une voûte dense, presque compacte, d’un bleu cendré qui absorbait la lumière au lieu de la diffuser. Ce bleu n’était pas lumineux, ni froid, mais étouffé, comme s’il avait été mélangé à de la cendre, donnant à l’ensemble une teinte irréelle, presque malade.
La lumière qui traversait ces feuilles n’éclairait pas vraiment.
Elle filtrait.
Faiblement.
Comme si elle était retenue, affaiblie avant même d’atteindre le sol.
Les troncs, massifs, sombres, s’élevaient autour d’elle avec une verticalité écrasante, leur surface irrégulière marquée de fissures, de creux, de traces sombres qui semblaient avoir été gravées par le temps ou par autre chose, quelque chose de plus violent.
Et entre ces troncs…
la brume.
Épaisse.
Compacte.
Elle stagnait à hauteur des genoux, mais elle ne flottait pas vraiment, elle semblait presque posée sur le sol, comme une couche vivante, lente, qui avalait les contours et empêchait toute vision claire de ce qui se trouvait en dessous. Par moments, elle se déplaçait à peine, glissant lentement, comme si elle respirait.
Lythra inspira.
Et l’air lui parut immédiatement différent.
Sec.
Chargé.
Il y avait une odeur persistante, presque métallique, mêlée à quelque chose de brûlé, une odeur de terre consumée, comme si cet endroit avait été traversé par un feu ancien qui n’avait jamais complètement disparu.
Elle baissa les yeux.
Le sol n’était pas noir.
Ni vraiment gris.
Il était recouvert d’une couche fine, irrégulière, de cendre, par endroits plus compacte, par endroits plus légère, et lorsqu’elle fit un pas, elle sentit sous son pied le crissement discret, fragile, comme si chaque mouvement risquait de briser quelque chose de trop ancien.
— C’est… là où tu es ?
Sa voix résonna étrangement, légèrement étouffée, comme absorbée par l’espace lui-même.
— Oui.
Le mot sembla se perdre dans la brume.
Elle tourna lentement la tête.
Et c’est là qu’elle le vit.
Il ne se détacha pas immédiatement.
Il apparut.
Comme si la brume le relâchait.
D’abord une silhouette sombre.
Puis des contours.
Puis des détails.
Ses cheveux noirs captaient à peine la lumière, tombant en mèches irrégulières autour de son visage, comme s’ils avaient été laissés tels quels pendant trop longtemps. Sa peau était pâle, presque lumineuse dans cet environnement sombre, mais cette lumière n’était pas vivante, elle semblait plutôt refléter une absence.
Ses yeux…
Ils attirèrent son regard immédiatement.
Noirs.
Profonds.
Sans reflet.
Pas vides, mais pleins d’une obscurité qui ne renvoyait rien, comme si la lumière elle-même y disparaissait.
Sa tenue, sombre, épousait sa silhouette sans la définir clairement, comme si elle faisait partie de lui autant que le reste, sans séparation nette.
Et puis les cornes.
Elles s’élevaient doucement au-dessus de sa tête, sombres, incurvées, leur surface irrégulière captant légèrement la lumière filtrée, révélant des textures fines, presque organiques, comme si elles avaient poussé plutôt qu’être simplement ajoutées.
Lythra sentit son cœur ralentir brutalement.
Puis accélérer.
— C’est toi…
Sa voix était basse.
Presque incrédule.
— Oui.
Il fit un pas.
La cendre se souleva légèrement autour de lui, presque imperceptiblement.
— Je ne suis pas comme avant.
Sa voix résonnait dans cet espace différemment, plus grave, plus ancrée.
— Ils m’ont maudit.
Chaque mot semblait peser.
— Ils m’ont transformé.
Il leva légèrement une main, ses doigts longs, pâles, contrastant avec l’obscurité autour de lui.
— Tout ce que tu vois…
Un silence.
— C’est ce qu’ils ont laissé.
Lythra ne bougeait pas.
— Tu n’étais pas comme ça…
— Non.
Sa réponse fut immédiate.
— Je ne ressemblais pas à ça.
Il releva légèrement la tête.
— Ils voyaient en moi quelque chose qu’ils ne pouvaient pas contenir.
Un silence.
— Et pour eux…
Ses yeux noirs se posèrent sur elle.
— J’étais un pécheur.
Le mot sembla s’enfoncer dans l’air.
Lythra sentit une pression dans sa poitrine.
— Mais… tu n’es pas—
Elle n’arriva pas à finir.
Il la regarda.
Longuement.
— Je suis ce qu’ils ont décidé que je serais.
Le silence retomba.
Épais.
Et soudain...
tout disparut.
La forêt.
La brume.
La cendre.
Lui.
Tout.
Et elle revint.
D’un coup.
Dans sa chambre.
Le bois sous ses mains.
L’air.
Son corps.
Son cœur.
Qui battait trop vite.
Elle inspira brutalement, ses doigts se crispant contre le rebord de la fenêtre comme si elle avait besoin de s’ancrer dans quelque chose de réel.
— Vaelith…
Sa voix trembla légèrement.
— Je suis là.
Sa présence revint immédiatement.
Stable.
Calme.
Elle ferma les yeux une seconde.
Respira.
Encore.
Puis murmura, presque malgré elle :
— Tu ne méritais pas ça…
Et dans le silence qui suivit…
quelque chose s’était définitivement déplacé en elle.
Lythra resta immobile après être revenue, comme si son corps refusait encore de se réadapter complètement à la réalité de la chambre, ses mains toujours agrippées au bois du rebord, ses doigts blanchis par la pression sans qu’elle ne s’en rende compte. Sa respiration était irrégulière, trop rapide d’abord, puis plus profonde, mais incapable de retrouver un rythme stable, comme si quelque chose en elle continuait de résonner avec ce qu’elle venait de voir.
La forêt ne disparaissait pas complètement.
Elle restait là.
Pas devant ses yeux, mais derrière.
Dans les images qui s’accrochaient.
Dans cette sensation de cendre sous ses pieds.
Dans cette lumière étouffée, presque malade, qui refusait de s’éteindre complètement dans son esprit.
Elle ferma les yeux une seconde.
Et la revit.
La brume.
Les troncs.
Et lui.
— Vaelith…
Sa voix était plus basse qu’elle ne l’aurait voulu.
Plus fragile.
Comme si elle avait perdu quelque chose dans le passage.
— Je suis là.
La réponse vint immédiatement.
Sans distance.
Sans attente.
Et cette proximité, après ce qu’elle venait de voir, avait une densité différente, comme si elle ne parlait plus à une simple présence abstraite, mais à quelqu’un qu’elle avait réellement rencontré.
Elle inspira plus lentement, cherchant à se stabiliser.
— C’était… réel ?
Un léger silence.
— Oui.
Le mot ne trembla pas.
Il resta posé.
— Et tu… tu es toujours là-bas.
— Oui.
Elle rouvrit les yeux.
La chambre lui sembla plus étroite.
Plus froide.
Comme si le contraste entre les deux mondes était devenu trop brutal pour être ignoré.
— Ça ne change jamais ?
Elle tourna légèrement la tête, regardant la pièce sans vraiment la voir.
— La forêt… elle est toujours comme ça ?
Un silence plus long.
— Oui.
Un temps.
— Elle ne vit pas.
Le mot resta.
— Elle existe.
Lythra sentit un frisson remonter le long de ses bras.
— Et tu es coincé dedans…
— Oui.
Elle déglutit légèrement, ses doigts relâchant enfin le bois, mais sans s’éloigner complètement.
— Depuis tout ce temps…
— Oui.
Le mot revenait toujours.
Stable.
Inévitable.
Elle passa une main dans ses cheveux, lentement, comme pour ramener quelque chose d’elle-même à sa place.
— Tu… tu es seul là-bas ?
Le silence dura une seconde.
Puis :
— Oui.
Un temps.
— Jusqu’à toi.
Le mot s’imprima différemment cette fois.
Plus lourd.
Elle baissa légèrement les yeux.
— Moi je peux partir…
Elle sentit sa gorge se serrer légèrement.
— Moi je peux respirer… voir les autres… toucher…
Un silence.
— Et toi non.
— Non.
La réponse ne chercha pas à s’adoucir.
Et c’est précisément ça qui la rendit plus difficile à encaisser.
Elle s’appuya légèrement contre le mur, son corps cherchant un appui sans qu’elle en ait réellement conscience.
— Ils t’ont laissé là… comme ça.
— Oui.
— Pourquoi personne ne—
Elle s’arrêta.
Parce qu’elle connaissait déjà la réponse.
Le silence de Vaelith confirma ce qu’elle n’avait pas terminé.
Elle releva lentement la tête.
— Ils ont eu peur de toi.
— Oui.
— Mais toi… tu n’as rien fait de—
Elle s’interrompit encore.
Parce qu’elle ne savait pas.
Et pour la première fois…
elle douta légèrement.
Pas de lui.
De ce qu’elle ne connaissait pas.
— Tu as fait quelque chose ?
La question sortit plus doucement.
Plus hésitante.
Le silence s’étira.
Pas pour éviter.
Mais pour répondre.
— J’ai refusé.
Le mot resta.
— Refusé quoi ?
— Ce qu’ils voulaient que je sois.
Elle fronça légèrement les sourcils.
— Et pour ça… ils t’ont fait ça ?
— Oui.
Un court silence.
— Ils n’aiment pas ce qu’ils ne contrôlent pas.
La phrase glissa lentement en elle.
— Comme…
Elle pensa à sa mère.
— Comme les gens ici.
Le silence accepta.
Elle passa une main contre sa nuque, sentant la chaleur de la marque pulser légèrement sous sa peau.
— Ils disent toujours que c’est pour protéger…
Un temps.
— Mais en fait… c’est pour garder le contrôle.
— Souvent.
Le mot ne força rien.
Mais il resta.
Lythra inspira lentement.
— Tu es resté là… tout seul… pendant—
Elle secoua légèrement la tête.
— Je n’arrive même pas à imaginer.
Le silence se posa doucement.
— Tu n’as pas besoin d’imaginer.
Un temps.
— Tu l’as vu.
Le mot la fit frissonner légèrement.
Oui.
Elle avait vu.
Et c’était suffisant.
Elle ferma les yeux une seconde, laissant les images revenir sans les repousser cette fois.
— Quand je t’ai vu…
Sa voix était plus basse.
— Tu n’avais pas l’air… dangereux.
Le silence dura.
Puis :
— Parce que je ne le suis pas avec toi.
Le mot resta.
Simple.
Direct.
Elle rouvrit les yeux.
— Tu veux dire que tu peux l’être ?
Un léger silence.
— Je suis ce qu’ils ont fait de moi.
La réponse ne niait rien.
Mais elle ne confirmait pas non plus.
Et étrangement…
ça ne la fit pas reculer.
Au contraire.
Elle s’approcha légèrement de la fenêtre, comme si ce mouvement pouvait réduire une distance qui n’existait plus vraiment.
— Et avec moi…
Elle hésita.
— Tu es différent.
— Oui.
Le mot tomba avec une douceur nouvelle.
— Pourquoi ?
Le silence dura.
Plus long que les autres.
Puis :
— Parce que tu ne me regardes pas comme eux.
Elle resta immobile.
— Tu ne vois pas un monstre.
Le mot resta.
— Tu vois quelqu’un.
Elle sentit quelque chose céder en elle.
Encore.
— Parce que tu es quelqu’un.
Sa voix était basse.
Mais sûre.
Le silence qui suivit fut différent.
Plus profond.
— Tu es la seule à me le dire.
Le mot la toucha.
Plus qu’elle ne l’aurait voulu.
Elle détourna légèrement le regard, comme si elle avait besoin de respirer autrement.
— Tu n’as jamais… parlé à quelqu’un d’autre ?
— Non.
— Jamais ?
— Non.
Un temps.
— Pas comme ça.
Elle inspira.
— Donc moi…
Elle hésita.
— Je suis la seule.
— Oui.
Le mot tomba.
Et cette fois…
il s’imprima profondément.
Elle posa lentement sa main sur le rebord de la fenêtre, comme pour se stabiliser.
— Et moi… je peux partir.
Le contraste s’imposa à elle.
— Je peux aller voir les autres…
— Oui.
— Et toi… tu restes là.
— Oui.
Le silence s’étira.
— Tu comprends maintenant.
Sa voix était plus basse.
Plus proche.
— Pourquoi je te parle.
Elle ne répondit pas immédiatement.
Parce qu’elle comprenait.
Et cette compréhension…
était en train de la changer.
— Tu n’es plus seule non plus.
Le mot lui échappa.
Le silence qui suivit fut plus long.
Puis :
— Non.
Et dans cette réponse…
il y avait quelque chose de presque vivant.
Quelque chose qui ressemblait à un souffle.
Et Lythra, sans s’en rendre compte…
venait de se rapprocher encore.

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