Chapitre 22
La maison était silencieuse lorsqu’elle descendit enfin.
Pas silencieuse comme la nuit l’était dehors, pleine de bruits étouffés et de mouvements lointains, mais silencieuse d’une manière plus dense, plus contenue, comme si chaque mur retenait quelque chose qui n’avait pas encore été dit. Lythra posa le pied sur la dernière marche sans bruit, sa main glissant le long de la rambarde, et resta un instant immobile avant d’entrer complètement dans la pièce, comme si franchir ce seuil revenait à accepter quelque chose qu’elle ne pouvait plus éviter.
L’air était plus chaud ici, chargé d’une odeur de bois, de feu éteint et de nourriture oubliée, et pourtant, malgré cette familiarité, tout lui sembla légèrement déplacé. La table n’avait pas bougé, les objets étaient à leur place, mais il y avait une tension dans l’espace, une rigidité invisible qui rendait chaque détail plus lourd.
Sa mère était là.
Assise.
Droite.
Trop droite.
Ses mains étaient posées sur la table, jointes, immobiles, comme si elle avait passé trop de temps à attendre, à réfléchir à ce qu’elle allait dire sans jamais trouver une forme qui lui convenait vraiment. Elle leva les yeux lorsque Lythra entra, et ce regard-là, immédiatement, lui donna l’impression d’être observée autrement, pas seulement vue, mais mesurée, pesée, comme si elle cherchait à reconnaître quelque chose qu’elle ne comprenait plus.
Lythra ne s’approcha pas tout de suite.
Elle resta près de l’entrée, le corps encore légèrement tourné vers la porte, comme si une part d’elle n’était pas encore prête à s’engager complètement dans cette conversation.
— Tu es descendue, dit sa mère, d’une voix plus basse qu’à l’habitude.
Ce n’était pas un reproche.
Mais ce n’était pas neutre non plus.
— Oui.
Le mot tomba simplement.
Elle fit quelques pas, lentement, ses yeux glissant brièvement sur la pièce, comme pour éviter de rester accrochée trop longtemps au regard de sa mère. La lumière venait d’une seule source, une lampe posée près de la table, et elle dessinait des ombres longues, déformant légèrement les contours des choses, donnant à la scène une étrangeté discrète mais persistante.
— Assieds-toi.
La voix de sa mère n’était pas dure.
Mais elle n’offrait pas non plus de choix.
Lythra hésita à peine, puis s’approcha et tira la chaise en face d’elle. Le bois racla légèrement contre le sol, un bruit sec, trop fort dans ce silence, et elle s’assit sans se presser, gardant une certaine distance dans sa posture, comme si son corps refusait de se relâcher complètement.
Un instant passa.
Sa mère ne parla pas immédiatement.
Elle observa.
Trop longtemps.
Puis inspira.
Et ce simple geste suffit à faire monter une tension nouvelle dans la poitrine de Lythra.
— Il faut qu’on parle.
Le mot resta.
Lythra ne répondit pas.
Elle se contenta de la regarder, attendant.
— Ce que je vais te dire… commença sa mère, avant de s’interrompre.
Sa main bougea légèrement sur la table, ses doigts se déliant puis se refermant aussitôt, comme si le geste lui-même trahissait une hésitation qu’elle ne parvenait pas à contenir.
Lythra le vit.
Et immédiatement, quelque chose en elle se tendit.
— Dis-le.
Sa voix était plus sèche qu’elle ne l’aurait voulu.
Sa mère releva légèrement la tête, surprise peut-être par le ton, puis reprit, plus lentement :
— Tu dois comprendre certaines choses.
Le mot “certaines” resta.
Flou.
Incomplet.
Lythra sentit déjà la frustration monter.
— Lesquelles ?
Sa mère hésita encore.
Et cette hésitation-là…
c’était pire que le silence.
— Sur toi, dit-elle finalement.
— Sur moi quoi ?
Un court silence.
— Sur ce que tu es.
Lythra sentit son cœur ralentir légèrement.
Puis accélérer.
— Je sais déjà ce que je suis.
— Non.
La réponse fut plus rapide.
Mais pas plus solide.
— Non, tu ne sais pas tout.
Lythra pencha légèrement la tête, son regard se fixant sur elle avec plus d’insistance.
— Alors dis-moi.
Sa mère détourna brièvement les yeux.
Juste une seconde.
Mais c’était suffisant.
Quelque chose clochait.
Quelque chose retenait ses mots.
— Ce n’est pas si simple.
— Si.
Le mot sortit immédiatement.
— Soit tu sais, soit tu ne sais pas.
Sa mère inspira.
Plus profondément.
— Je sais.
— Alors parle.
Le silence qui suivit fut plus long.
Plus lourd.
Et lorsqu’elle reprit, ce ne fut pas avec la certitude attendue, mais avec une prudence qui rendait chaque mot suspect.
— Tu n’es pas… comme les autres.
Lythra resta immobile.
Puis, lentement :
— Ça, je l’ai déjà entendu.
Sa voix était calme.
Mais froide.
— Ce n’est pas suffisant.
Sa mère serra légèrement les mains.
— Tu dois faire attention.
— À quoi ?
— À ce que tu ressens.
Lythra fronça les sourcils.
— Ça ne veut rien dire.
— Si.
— Non.
Elle se redressa légèrement, la chaise grinçant sous son poids.
— Tu parles comme si tu savais quelque chose… mais tu ne dis rien.
Sa mère releva les yeux vers elle, et dans ce regard, il y avait quelque chose de plus fragile qu’elle ne l’aurait imaginé.
— Je ne peux pas tout dire comme ça.
Le mot tomba.
Et cette fois…
quelque chose céda en Lythra.
— Pourquoi ?
Sa voix monta légèrement.
— Pourquoi tu ne peux pas ?
Un silence.
— Parce que ce n’est pas—
Elle s’interrompit.
Encore.
Lythra sentit la colère monter.
Plus vite.
Plus fort.
— Parce que ce n’est pas quoi ?
Sa mère ne répondit pas immédiatement.
Elle regarda la table.
Ses mains.
Puis releva les yeux.
— Parce que certaines choses ne doivent pas être dites n’importe comment.
Le mot heurta.
— Donc tu sais.
— Oui.
— Et tu choisis de ne pas me le dire.
— Ce n’est pas ça—
— Si !
Le mot claqua.
Plus fort.
Plus net.
Le silence qui suivit fut brutal.
Lythra se leva presque, puis se retint, ses mains se posant brusquement sur la table.
— Tu attends quoi ?
Sa respiration s’était accélérée.
— Que je devine ? Que je fasse comme si tout allait bien ? Que je reste là pendant que tu me dis à moitié des choses que tu n’assumes même pas ?
Sa mère ne bougea pas.
Mais son regard avait changé.
Plus dur.
Ou peut-être plus décidé.
— Ce n’est pas moi qui décide tout.
Le mot tomba.
Et cette fois…
Lythra le sentit.
— Qui ?
Le silence.
— Qui décide ?
Sa mère hésita.
Encore.
Et c’était la fois de trop.
— Dis-le !
Le mot sortit presque comme une exigence.
Sa mère ferma brièvement les yeux.
Puis, plus bas :
— Ta tante.
Le silence tomba.
Différent.
Lythra resta immobile.
Puis répéta, plus lentement :
— Ma tante ?
— Oui.
Elle sentit quelque chose se tordre en elle.
— Depuis quand elle décide de ce que tu me dis ?
Sa mère releva les yeux.
— Depuis longtemps.
Le mot resta.
Et tout devint plus clair.
Pas logique.
Mais cohérent.
— Donc tu sais.
— Oui.
— Et elle t’empêche de parler.
Un silence.
Puis :
— Elle veut que ce soit fait correctement.
Lythra eut un rire bref.
Sans joie.
— Correctement ?
Elle secoua légèrement la tête.
— Donc moi, je dois attendre pendant que vous décidez comment me dire ce que je suis ?
Sa mère ne répondit pas.
Et c’est ça…
qui la fit exploser.
— C’est ridicule.
Le mot tomba.
— Vous me regardez changer, vous voyez que quelque chose se passe…
Sa voix trembla légèrement.
— Et vous ne dites rien ?
Le silence.
— Rien ?
Sa mère inspira.
— Ce n’est pas aussi simple.
— SI.
Le mot claqua à nouveau.
Plus fort.
Plus tranchant.
— Tu sais. Tu sais depuis le début. Et tu attends quoi ?!
Sa voix monta.
La pièce sembla se refermer autour d’elles.
— Que ce soit trop tard ?
Le silence qui suivit fut total.
Et dans ce silence…
Lythra comprit une chose.
Elle ne lui dirait pas.
Pas vraiment.
Pas maintenant.
Et cette réalisation…
la mit en colère plus que tout.
Et quelque part en elle…
une voix restait calme.
Présente.
Attentive.
Et terriblement logique.
Le silence qui suivit le nom resta suspendu, plus lourd que tout ce qui avait été dit jusque-là, comme si ce simple mot — ta tante — venait d’ouvrir quelque chose qui ne pouvait plus être refermé.
Lythra ne bougea pas immédiatement.
Elle resta penchée au-dessus de la table, les mains toujours posées sur le bois, ses doigts légèrement crispés, le regard fixé sur sa mère comme si elle attendait encore que quelque chose de plus clair, de plus honnête, finisse par sortir.
Mais rien ne vint.
Juste ce silence.
Et cette hésitation constante.
Elle inspira brusquement, redressant légèrement la tête.
— Donc tout ça… dit-elle plus lentement, comme si elle cherchait à contrôler sa voix, tout ça dépend d’elle ?
Sa mère ne répondit pas tout de suite.
Et ce délai…
c’était déjà une réponse.
— Réponds.
Le mot tomba plus sec.
— Oui.
À peine audible.
Mais suffisant.
Lythra eut un léger rire, bref, sans chaleur, qui se brisa presque aussitôt dans sa gorge.
— C’est ridicule…
Elle recula d’un pas, passant une main sur son front, comme si elle essayait de remettre de l’ordre dans quelque chose qui refusait de s’organiser.
— Donc toi… tu sais, mais tu ne parles pas.
— Lythra—
— Non.
Elle releva la tête brusquement.
— Non, ne fais pas comme si c’était normal.
Sa voix montait.
Pas encore incontrôlée.
Mais proche.
— Tu me regardes changer, tu me parles de choses que je ne comprends pas, et quand je te demande des réponses, tu me dis que quelqu’un d’autre décide ?
Le silence pesa.
Sa mère se redressa légèrement, ses mains quittant enfin la table, mais ce mouvement n’apaisa rien, au contraire, il donna l’impression qu’elle se préparait à dire quelque chose… sans y arriver.
— Ce n’est pas—
Elle s’arrêta.
Encore.
Lythra ferma brièvement les yeux.
— Tu vois ?
Sa voix était plus basse maintenant.
Mais plus tranchante.
— Tu fais encore ça.
Un bruit se fit entendre derrière elles.
Léger.
Presque discret.
Mais suffisant pour briser le moment.
La porte.
Qui venait de s’ouvrir.
Lythra ne se retourna pas immédiatement.
Elle resta figée une seconde, comme si son corps avait compris avant elle ce que cela signifiait.
Puis, lentement, elle tourna la tête.
Sa tante était là.
Debout dans l’encadrement de la porte.
Droite.
Parfaitement immobile.
Comme si elle avait toujours été là, simplement hors de son champ de vision.
Elle n’entra pas tout de suite.
Elle observa.
Son regard passa sur la pièce, sur la table, sur sa mère… puis s’arrêta sur Lythra, avec une précision presque dérangeante, comme si elle la voyait entièrement, sans avoir besoin de s’approcher davantage.
Il y avait quelque chose dans sa posture.
Pas de rigidité.
Pas de tension visible.
Mais un contrôle.
Absolu.
Ses vêtements étaient simples, sombres, parfaitement ajustés, sans aucun détail superflu, et même la manière dont elle se tenait donnait l’impression qu’aucun geste n’était laissé au hasard. Ses cheveux, tirés en arrière, ne laissaient échapper aucune mèche, et son visage, calme, presque neutre, ne révélait rien… sinon une forme de lucidité constante.
Lythra sentit la colère revenir immédiatement.
Plus vive.
Plus nette.
— C’est elle, alors.
Sa voix ne trembla pas.
Mais elle était chargée.
Sa tante inclina légèrement la tête, comme si elle reconnaissait la question sans juger le ton.
— Je vois que tu as déjà commencé.
Sa voix était posée.
Calme.
Trop calme.
Lythra eut un mouvement sec.
— Commencé quoi ?
— À poser des questions.
Le mot resta.
Et immédiatement, il lui donna envie de frapper quelque chose.
— Ça fait longtemps que je pose des questions.
Elle fit un pas vers elle.
— La différence, c’est que maintenant, je veux des réponses.
Sa tante entra enfin dans la pièce, refermant la porte derrière elle sans bruit, puis s’approcha lentement, chaque pas mesuré, comme si elle s’inscrivait naturellement dans l’espace sans jamais le perturber.
— Tu en auras.
La phrase aurait pu être rassurante.
Elle ne le fut pas.
— Quand ?
Le mot claqua.
Sa tante s’arrêta à quelques mètres d’elle.
— Quand tu seras prête à les entendre.
Le silence qui suivit fut immédiat.
Et brutal.
Lythra resta figée une seconde.
Puis un rire lui échappa.
Plus fort cette fois.
Plus amer.
— Sérieusement ?
Elle secoua la tête.
— Vous avez tous décidé de dire la même chose ou c’est juste une coïncidence ?
Sa tante ne réagit pas.
Elle la regarda.
Simplement.
Et ce regard…
c’était pire que n’importe quelle réponse.
— Je suis prête maintenant.
Sa voix monta.
— Là. Tout de suite.
Un silence.
Puis :
— Non.
Le mot tomba.
Net.
Définitif.
Et quelque chose en Lythra se brisa.
— Non ?
Elle fit un pas.
Encore un.
— Tu viens ici, tu restes dans l’ombre pendant que ma mère me dit à moitié des choses, et ensuite tu me dis “non” ?
Sa respiration s’accélérait.
— Tu te fous de moi ?
Sa tante ne bougea pas.
Pas un geste.
Pas un clignement.
— Tu n’es pas prête à comprendre ce que cela implique.
La phrase fut dite avec la même calme précision.
Sans émotion.
Et c’est exactement ça…
qui la fit exploser.
— ARRÊTE !
Le mot éclata dans la pièce, plus fort que tout ce qui avait été dit jusque-là.
Sa main frappa la table sans qu’elle ne s’en rende compte, le bois résonnant brièvement sous le choc.
— Arrête de parler comme si tu savais mieux que moi ce que je peux comprendre !
Sa voix tremblait maintenant.
Mais elle ne reculait pas.
— C’est ma vie !
Un silence.
— Pas la tienne !
Sa tante la regarda encore.
Longuement.
Puis répondit, toujours avec cette même maîtrise :
— Justement.
Le mot resta.
— C’est pour ça que nous faisons attention.
Lythra sentit sa gorge se serrer.
— Vous ne faites pas attention…
Sa voix se brisa légèrement.
— Vous contrôlez.
Le silence tomba.
Plus lourd.
Plus froid.
Et dans ce silence…
elle comprit une chose.
Elles ne lui diraient pas.
Pas vraiment.
Pas maintenant.
Et cette réalité…
était pire que tout.
Parce qu’au fond d’elle…
une autre voix, calme, posée, sans hésitation…
lui disait déjà :
lui, au moins, il parle.
La phrase resta entre elles, lourde, presque visible dans l’air immobile de la pièce, et pendant un instant, personne ne bougea. Lythra sentit encore la vibration du bois sous sa paume, là où elle venait de frapper la table, et ce détail minuscule, cette douleur sourde dans le creux de sa main, l’ancra dans sa propre colère avec une brutalité nouvelle. Elle n’avait pas l’habitude de parler ainsi. Pas à sa mère. Pas même à sa tante. Elle avait déjà été frustrée, agacée, blessée, mais cette fois, quelque chose avait dépassé les limites qu’elle connaissait d’elle-même, quelque chose de plus vif, de plus cru, comme si toutes les retenues qu’on lui avait imposées depuis des jours se retournaient enfin contre celles qui les avaient dressées.
Sa tante ne sembla pas touchée par l’éclat. Elle demeura droite près de la porte, le visage calme, presque trop lisse, et cette maîtrise rendit Lythra encore plus furieuse, parce qu’elle y vit tout ce qu’elle ne supportait plus : le contrôle, la certitude, cette manière de décider quand les émotions des autres devenaient acceptables ou excessives. Sa mère, en revanche, avait blêmi. Pas beaucoup. Juste assez pour que Lythra le remarque, juste assez pour que son regard ne puisse plus rester totalement dur.
— Tu ne comprends pas ce que tu fais, dit sa tante avec une lenteur dangereusement posée. Tu crois réclamer une vérité, mais tu ne mesures pas ce qu’elle va prendre.
Lythra eut un rire bref, presque étranglé, et recula d’un pas comme si la phrase venait de la repousser physiquement.
— Encore ça. Toujours ça. Je ne mesure pas, je ne comprends pas, je ne suis pas prête… Vous avez d’autres phrases, ou vous les répétez jusqu’à ce que je sois assez épuisée pour me taire ?
Sa mère se leva brusquement, non pas avec violence, mais avec une urgence qu’elle ne parvint pas à dissimuler. La chaise racla le sol derrière elle, un bruit sec qui coupa l’air, et elle tendit une main vers Lythra sans aller jusqu’à la toucher, comme si ce geste, suspendu entre elles, contenait à lui seul toute son hésitation.
— Lythra, arrête.
— Non.
Le mot sortit immédiatement, trop net, trop rapide.
Elle sentit une chaleur dans sa nuque, plus présente, plus vive, et au lieu de l’effrayer, elle y trouva presque un appui. Vaelith ne parlait pas. Il n’en avait pas besoin. Sa présence suffisait, quelque part derrière ses pensées, calme, stable, là où les deux femmes devant elle lui semblaient n’être que peur et silence.
— Non, je n’arrête pas, reprit-elle, la voix tremblante mais plus forte. Vous avez eu des années pour parler. Des années. Et maintenant, parce que moi je demande enfin, parce que moi je refuse de rester assise pendant que vous décidez à ma place, c’est moi qui deviens dangereuse ? C’est moi qui dois me calmer ? C’est moi qui dois attendre encore ?
Sa voix avait monté sans qu’elle s’en rende compte, non pas jusqu’au cri, mais vers quelque chose de plus tendu, de plus brûlant, une colère presque étrangère qui la traversait trop vite pour qu’elle parvienne à la retenir. Elle voyait le visage de sa mère se fermer peu à peu, non par dureté, mais par inquiétude, et cette inquiétude ne l’apaisait pas. Elle l’enrageait. Parce qu’elle arrivait trop tard. Parce qu’elle venait seulement maintenant, quand tout en elle semblait déjà avoir été déplacé.
Sa tante, elle, ne bougea pas. Elle resta près de la porte, les mains jointes devant elle, le menton légèrement relevé, comme si elle observait une tempête en attendant simplement qu’elle s’épuise. Ses yeux ne quittaient pas Lythra, et dans ce regard parfaitement maîtrisé, Lythra crut voir une forme de confirmation silencieuse, comme si sa colère venait prouver quelque chose qu’on redoutait déjà d’elle. Cette idée la fit vaciller une seconde, puis la ralluma aussitôt.
— Ne me regarde pas comme ça, lança-t-elle à sa tante, plus vivement. Ne fais pas comme si tu savais déjà ce que je vais devenir. Tu ne me connais pas. Tu crois me connaître parce que tu as décidé des choses sur moi avant même de me les dire, mais tu ne sais rien.
Sa mère fit un pas vers elle, plus net cette fois, les traits tendus.
— Lythra, tu vas trop loin.
— Trop loin ? répéta-t-elle, et le rire qui lui échappa n’avait plus rien de léger. Vous m’avez laissée avancer dans le noir, mais c’est moi qui vais trop loin ?
La lampe vacillait légèrement, projetant sur les murs des ombres longues et instables qui semblaient se déformer au rythme de la tension dans la pièce, et Lythra, debout au milieu de cet espace trop étroit pour contenir ce qui montait en elle, sentit que quelque chose était en train de lui échapper complètement. Ce n’était pas seulement de la colère. C’était plus vaste, plus ancien, comme si toutes les incompréhensions accumulées depuis des jours, des semaines peut-être, trouvaient enfin une fissure pour sortir d’un seul coup.
Sa respiration était devenue irrégulière, ses épaules légèrement soulevées à chaque inspiration, et elle ne parvenait plus à ralentir, comme si son corps refusait désormais toute forme de retour au calme.
— Tu ne comprends pas… murmura sa mère, mais sa voix manquait de fermeté, comme si elle cherchait encore une manière d’atteindre Lythra sans savoir comment.
— Non, coupa immédiatement Lythra, plus sèchement qu’elle ne l’aurait voulu. Non, justement, je ne comprends pas. Et tu sais pourquoi ?
Elle fit un pas en avant, puis un autre, réduisant la distance entre elles sans même y penser, son regard accroché au sien avec une intensité nouvelle, presque brutale.
— Parce que tu refuses de m’expliquer.
Sa mère baissa légèrement les yeux, juste une fraction de seconde, mais Lythra le vit, et ce simple geste fit remonter la colère encore plus haut, comme si chaque signe d’hésitation devenait une preuve de plus contre elle.
— Parce que tu sais, reprit-elle, la voix tremblante mais plus forte, et que tu ne dis rien.
Sa tante intervint alors, sans élever la voix, mais avec cette présence stable qui rendait ses mots difficiles à ignorer.
— Elle ne se tait pas par plaisir, Lythra.
Le regard de Lythra se tourna immédiatement vers elle, vif, presque tranchant.
— Non, bien sûr, répondit-elle avec un rire bref, sans joie. Elle se tait parce que tu lui as dit de le faire.
Le silence qui suivit fut dense.
Sa tante ne nia pas.
Et c’était suffisant.
— Tu vois, continua Lythra en revenant vers sa mère, tu vois ce que ça fait ? Tu me regardes, tu vois que quelque chose ne va pas, et tu continues à te cacher derrière elle.
Sa voix monta encore, plus instable maintenant, plus chargée.
— Tu continues à me dire d’attendre, de faire attention, de comprendre… mais comprendre quoi ?!
Elle frappa à nouveau la table, plus fort cette fois, le bruit résonnant dans toute la pièce.
— Tu ne me donnes rien !
Sa mère sursauta légèrement, puis se redressa, et pour la première fois depuis le début de la conversation, quelque chose changea dans son regard. Pas de la colère. Pas vraiment. Mais une douleur plus visible, plus directe.
— Je ne te reconnais plus, dit-elle doucement.
La phrase tomba.
Et tout s’arrêta.
Lythra resta figée.
Ses doigts se desserrèrent légèrement contre le bois, son souffle suspendu un instant, comme si ces mots avaient coupé quelque chose en elle.
— Tu… quoi ?
Sa voix était plus basse.
Plus fragile.
Mais pas apaisée.
— Je ne te reconnais plus, répéta sa mère, un peu plus clairement cette fois, ses yeux fixés sur elle avec une tristesse qu’elle ne cherchait plus à cacher. Tu n’étais pas comme ça.
Le silence qui suivit fut presque insupportable.
Parce qu’il aurait pu tout faire basculer.
Mais au lieu de ça…
la colère revint.
Plus forte.
Plus tranchante.
— Bien sûr que si, répondit Lythra, la voix brisée mais dure. Bien sûr que si, j’étais comme ça.
Elle recula d’un pas, secouant légèrement la tête.
— Tu ne le voyais pas, c’est tout.
Sa respiration s’accéléra de nouveau.
— Ou plutôt… tu ne voulais pas le voir.
Sa mère fronça légèrement les sourcils, mais Lythra continua, sans lui laisser le temps de répondre.
— Tu sais pourquoi tu ne me reconnais plus ?
Elle fit un geste vague de la main, englobant la pièce, la situation, tout ce qui se passait.
— Parce que vous avez créé ça.
Le mot resta.
Sa tante se redressa imperceptiblement.
— Lythra…
— Non !
Elle leva la main, comme pour l’arrêter.
— Non, laisse-moi finir.
Sa voix tremblait, mais elle ne s’arrêta pas.
— Vous m’avez laissée dans le flou, dans le doute, dans… dans rien du tout, reprit-elle, les mots sortant plus vite maintenant, plus difficilement contrôlés. Vous avez vu que quelque chose changeait, vous avez vu que je posais des questions, et vous avez décidé de vous taire.
Elle regarda sa mère droit dans les yeux.
— Alors ne viens pas me dire que tu ne me reconnais plus.
Sa gorge se serra légèrement.
— C’est vous qui avez fait ça.
Le silence retomba.
Plus lourd encore.
Sa mère resta immobile quelques secondes, comme si elle cherchait quelque chose à dire qui ne viendrait pas trop tard, puis elle s’approcha enfin, lentement, avec une hésitation qui n’avait plus rien à voir avec de la retenue, mais avec une peur plus réelle.
— Ce n’est pas ce qu’on voulait, dit-elle doucement.
— Mais c’est ce que vous avez fait.
Lythra ne recula pas.
Mais elle ne s’approcha pas non plus.
Elles restèrent là, face à face, séparées par une distance qui n’était pas seulement physique.
Sa mère inspira profondément, puis ferma brièvement les yeux, comme si elle prenait une décision.
— Demain.
Le mot tomba.
Net.
Lythra fronça légèrement les sourcils.
— Quoi, demain ?
Elle rouvrit les yeux.
Et cette fois, il y avait quelque chose de différent dans son regard.
Pas complètement sûr.
Mais plus déterminé.
— Demain, je te dirai tout.
Le silence s’imposa immédiatement.
Lythra resta immobile.
— Tout ?
Sa voix était plus basse.
Plus méfiante.
— Oui.
Sa tante ne bougea pas.
Mais son regard se fixa légèrement plus intensément sur sa mère.
— Tu es sûre de ça ? demanda-t-elle, calmement.
Sa mère ne détourna pas les yeux.
— Oui.
Le mot fut plus ferme.
Lythra sentit quelque chose vaciller en elle.
Pas de la confiance.
Pas encore.
Mais quelque chose.
— Pourquoi pas maintenant ? demanda-t-elle, plus lentement.
Sa mère hésita.
Une seconde.
Puis répondit :
— Parce que tu n’es pas en état d’entendre.
La phrase aurait pu relancer la colère.
Et elle la relança.
Mais différemment.
Moins explosive.
Plus froide.
— C’est toujours ça, murmura Lythra. Toujours attendre.
Elle recula d’un pas.
Puis un autre.
— Très bien.
Le mot tomba.
Dur.
— Demain.
Elle tourna légèrement la tête, évitant leur regard.
— Mais cette fois…
Sa voix se brisa légèrement.
Puis se reprit.
— Cette fois, tu ne t’arrêtes pas au milieu.
Le silence répondit.
Elle inspira une dernière fois, puis se détourna complètement, quittant la pièce sans ajouter un mot de plus.
Et derrière elle, dans ce silence redevenu trop calme…
une présence restait.
Patiente.
Attentive.
Et déjà prête à reprendre sa place.

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