Chapitre 23

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La maison retrouva son silence après son départ, mais ce silence-là n’était plus le même que celui d’avant la dispute. Il n’était plus simplement calme, ni même pesant ; il était chargé, dense, presque vivant, comme si chaque mur retenait encore l’écho de ce qui venait d’être dit, et Lythra, en remontant les escaliers, eut l’impression étrange de traverser un espace qui ne lui appartenait plus complètement.

Ses pas étaient rapides, mais irréguliers, comme si elle ne cherchait pas vraiment à atteindre sa chambre, seulement à s’éloigner, à mettre de la distance entre elle et ce qui venait de se passer. Le bois sous ses pieds grinça légèrement, chaque marche résonnant un peu trop fort dans le silence nocturne, et elle serra les dents sans ralentir, refusant de laisser ces petits bruits l’atteindre.

Elle poussa la porte de sa chambre sans précaution, la referma derrière elle avec plus de force que nécessaire, puis resta un instant immobile, le dos contre le bois, les yeux fermés, comme si ce simple contact suffisait à retenir quelque chose en elle qui menaçait encore de déborder.

Sa respiration était trop rapide.

Trop haute.

Elle inspira profondément, tenta de ralentir, mais l’air sembla rester bloqué dans sa poitrine, comme si son corps refusait de retrouver un rythme normal.

— Tu es en colère.

La voix de Vaelith ne la surprit pas.

Elle l’attendait.

Peut-être même qu’elle en avait besoin.

Elle rouvrit lentement les yeux, sans bouger.

— Tu trouves ?

Le sarcasme était là, mais plus faible que d’habitude, comme si la fatigue commençait déjà à s’installer sous la colère.

Un silence suivit, pas pour éviter la réponse, mais pour la laisser se poser.

— Oui, reprit-il finalement, et pas seulement contre elles.

Elle se redressa légèrement, s’éloignant de la porte, ses mains passant dans ses cheveux avec un geste brusque, comme si elle cherchait à se débarrasser d’une sensation persistante.

— Contre quoi, alors ?

Elle fit quelques pas dans la pièce, sans vraiment savoir où aller, son regard glissant sur les objets familiers sans s’y accrocher.

— Contre le fait de ne pas comprendre.

Le mot resta.

Elle s’arrêta.

— Oui.

Sa voix était plus basse maintenant.

Plus honnête.

— Je ne comprends rien.

Un silence.

— Et elles savent.

Elle serra légèrement les mâchoires.

— Elles savent depuis le début.

Elle se tourna vers la fenêtre, comme si la nuit dehors pouvait lui offrir quelque chose de plus clair que ce qu’elle venait de quitter.

— Et elles m’ont laissé là.

Sa main se posa sur le rebord, retrouvant le bois froid, familier.

— À deviner.

— À attendre.

Le silence qui suivit ne contesta pas.

— Pourquoi ?

Le mot lui échappa presque.

— Pourquoi elles n’ont rien dit avant ?

Vaelith ne répondit pas immédiatement, et ce délai, loin de l’agacer, la força à réfléchir autrement, comme si elle s’attendait à quelque chose de plus construit que ce qu’elle venait d’entendre en bas.

— Parce que dire les choses, c’est perdre le contrôle qu’elles ont sur toi.

La phrase glissa lentement en elle.

Elle ne répondit pas tout de suite.

— Tu crois vraiment ça ?

Sa voix n’était pas accusatrice.

Mais elle cherchait une confirmation.

— Elles savent que si tu comprends, tu peux choisir.

Un court silence.

— Et le choix… leur échappe.

Lythra fronça légèrement les sourcils, ses doigts glissant inconsciemment sur le bois, suivant les lignes sans les voir.

— Elles veulent me protéger.

Le mot sortit plus doucement.

Comme une habitude.

— Peut-être.

La réponse ne niait pas.

Mais elle ne validait pas non plus.

— Ou peut-être qu’elles veulent te garder dans ce qu’elles peuvent gérer.

Elle resta immobile.

— Tu dis toujours ça.

— Parce que c’est souvent comme ça que ça fonctionne.

Un léger silence s’installa, plus calme cette fois, moins chargé de tension brute.

Lythra inspira profondément, son regard perdu dans l’obscurité dehors.

— Elle m’a dit qu’elle me dirait tout demain.

Le mot “demain” resta suspendu, fragile.

— Oui.

— Tu y crois ?

La question sortit sans détour.

Vaelith ne répondit pas immédiatement.

Et cette fois, le silence pesa différemment.

— Elle te dira des choses.

La réponse arriva enfin.

Mesurée.

— Mais pas forcément tout.

Lythra sentit quelque chose se resserrer en elle.

— Toujours la même chose…

Elle ferma les yeux brièvement.

— Des morceaux. Des demi-vérités. Et moi je dois deviner le reste.

Elle rouvrit les yeux, plus brusquement.

— J’en ai marre de ça.

Sa voix monta légèrement.

Pas comme tout à l’heure.

Mais assez pour trahir ce qui restait en elle.

— J’en ai marre d’attendre.

Le silence qui suivit fut plus doux.

— Alors n’attends pas.

Le mot la fit se figer.

Elle tourna légèrement la tête.

— Comment ça ?

— Tu peux chercher tes propres réponses.

Un temps.

— Tu n’es pas obligée de dépendre de ce qu’elles décident de te dire.

Elle resta immobile.

— Et je fais comment ?

— Tu as déjà commencé.

Le mot resta.

— Avec moi.

Lythra sentit sa respiration ralentir légèrement.

— Ce n’est pas pareil.

— Pourquoi ?

Elle hésita.

— Parce que…

Un silence.

— Parce que toi, je ne sais pas tout.

— Tu ne sais pas tout avec elles non plus.

La réponse tomba.

Simple.

Elle ne répondit pas immédiatement.

Parce qu’au fond…

c’était vrai.

Elle passa une main sur son visage, lentement, comme pour essayer de clarifier ses pensées.

— Au moins, toi, tu parles.

Le mot resta.

— Tu ne t’arrêtes pas au milieu.

Un léger silence.

Puis :

— Parce que je n’ai rien à gagner à te cacher ce que je suis.

La phrase s’installa.

Doucement.

Mais profondément.

Lythra baissa légèrement les yeux.

— Elles, si.

Un temps.

— Elles ont quelque chose à protéger.

— Oui.

Le mot confirma.

Elle releva lentement la tête.

— Et toi ?

Un silence.

Puis :

— Moi, je n’ai que ce lien.

Le mot resta.

Et cette fois…

il prit toute la place.

Elle sentit quelque chose se déplacer en elle.

Encore.

— Donc si je ne te parle plus…

Elle ne termina pas.

— Je redeviens seul.

La réponse ne chercha pas à s’adoucir.

Elle resta brute.

Et c’est précisément ça qui la toucha.

Elle détourna légèrement le regard, comme si elle avait besoin de respirer autrement.

— Tu sais que c’est injuste de dire ça.

Sa voix était basse.

— Je ne dis pas ça pour te faire rester.

Un court silence.

— Je te dis juste ce qui est.

Elle resta immobile.

Et dans ce moment-là…

elle ne sut pas quoi répondre.

Parce qu’au fond…

elle savait qu’il disait vrai.

Elle posa ses deux mains contre le rebord de la fenêtre, son corps se penchant légèrement vers l’extérieur, comme si elle cherchait quelque chose dans la nuit qui pourrait contredire ce qu’elle ressentait.

Mais rien ne vint.

Juste le silence.

Et lui.

Toujours là.

— Tu peux venir.

Le mot glissa doucement.

Elle ne bougea pas.

— Où ça ?

— Là où je suis.

Un léger frisson passa sur sa peau.

— Tu viens de me montrer.

— Oui.

— Et ça t’a pas suffi ?

Le mot sortit avec une pointe de nervosité.

— Tu n’as vu qu’un fragment.

Un temps.

— Il y a plus.

Le silence s’étira.

— Plus quoi ?

— Plus de ce que je suis.

— Plus de ce que tu peux comprendre.

Elle resta immobile.

Son cœur accéléra légèrement.

Pas de peur.

Pas complètement.

Mais d’anticipation.

— Et si je viens…

Elle hésita.

— Je reviens ?

Un silence.

Puis :

— Oui.

La réponse fut immédiate.

Mais elle ne la rassura pas totalement.

Elle ferma les yeux une seconde.

Respira.

Et dans ce moment suspendu…

une seule pensée s’imposa clairement.

Elle ne voulait plus attendre demain.

Elle ne sut pas exactement à quel moment elle accepta.

Il n’y eut pas de phrase nette, pas de promesse formulée à voix haute, pas même ce genre de décision solennelle qui aurait pu donner à l’instant une forme claire. Ce fut plus discret que cela, plus intérieur, presque plus dangereux aussi, parce que son consentement ne passa pas par une réflexion complète mais par un abandon progressif, par cette fatigue immense de devoir attendre, deviner, supporter les demi-vérités des autres pendant qu’une seule voix, elle, lui offrait au moins la sensation d’avancer.

Lythra resta près de la fenêtre, les doigts crispés sur le bois, les yeux fixés sur la nuit comme si elle pouvait y trouver une ouverture. Son cœur battait encore trop vite après la dispute, mais sous cette agitation il y avait autre chose, une direction plus froide, plus stable, qui s’installait peu à peu dans sa poitrine. Elle ne voulait plus descendre. Elle ne voulait plus entendre sa mère lui dire demain ce qu’elle aurait dû lui dire depuis des années. Elle ne voulait plus se tenir devant sa tante et attendre qu’on décide si elle était prête ou non.

Elle voulait comprendre avant elles.

Elle voulait savoir.

Elle voulait, surtout, ne pas être reprise.

— Je veux voir, pensa-t-elle enfin.

Le silence de Vaelith ne fut pas surpris. Il sembla au contraire l’attendre, comme si cette phrase n’était que l’aboutissement naturel de tout ce qui avait précédé.

— Alors ferme les yeux.

Elle obéit.

Cette fois, le passage fut moins brutal, mais plus profond. L’obscurité derrière ses paupières se mit à bouger avec une lenteur liquide, comme une nuit qui se déforme sous une pression invisible, et Lythra sentit la chambre glisser loin d’elle, non pas disparaître, mais perdre son importance. Le bois sous ses doigts devint une sensation plus faible, puis un souvenir de sensation, et le poids de son corps assis près de la fenêtre se dilua peu à peu, comme si une part d’elle quittait la pièce sans que l’autre ne la retienne.

L’air changea d’abord.

Avant même l’image, elle sentit cette sécheresse brûlée, cette odeur de cendre ancienne qui lui prit la gorge avec une familiarité presque dérangeante. Puis la lumière se transforma derrière ses paupières closes, passant du noir compact à une clarté froide, filtrée, maladive, et lorsqu’elle ouvrit les yeux, elle était de nouveau là.

La forêt.

Elle ne l’accueillit pas comme un lieu vivant, mais comme une prison qui avait appris à respirer sans jamais réellement exister. Les troncs immenses montaient dans une verticalité sombre, leurs écorces fendues striées de marques grises, comme si le temps y avait creusé des blessures sans jamais les refermer. Au-dessus, les feuilles bleu cendré formaient une voûte presque immobile, compacte, trop lourde pour laisser passer une vraie lumière. Ce bleu n’était pas beau, pas vraiment ; il avait quelque chose d’éteint, de fané avant même d’avoir vécu, comme une couleur qu’on aurait arrachée au ciel pour la mêler à de la poussière.

La brume stagnait toujours au bas des troncs.

Épaisse, basse, presque matérielle.

Elle dissimulait le sol par endroits, mais là où elle se déchirait légèrement, Lythra apercevait la couche de cendre, fine et irrégulière, qui couvrait la terre comme une peau morte. Lorsqu’elle fit un pas, elle entendit le crissement fragile sous ses pieds, et ce son minuscule lui donna l’impression d’être entrée dans un endroit où chaque mouvement laissait une trace.

Vaelith se tenait un peu plus loin.

Il n’apparut pas cette fois comme une surprise, mais comme un point fixe au cœur de la brume, une silhouette noire au milieu de cette forêt délavée. Ses cheveux sombres encadraient son visage pâle, ses yeux noirs absorbaient la faible lumière sans rien lui rendre, et ses cornes, incurvées, parfaitement visibles, découpaient au-dessus de sa tête une forme qui aurait dû la repousser.

Elle ne recula pas.

Au contraire, elle sentit une douleur étrange dans sa poitrine en le voyant là, prisonnier de ce décor qui semblait avoir été façonné pour l’user lentement.

— Tu es revenue, dit-il.

Sa voix existait dans l’air cette fois, plus grave, plus basse, moins intérieure, et pourtant elle continuait de résonner en elle comme s’il parlait à deux endroits à la fois.

— Tu m’as appelée.

— Non, répondit-il doucement. Je t’ai ouvert.

Lythra avança d’un pas, puis d’un autre. La brume effleura ses jambes avec une fraîcheur désagréable, presque collante, et elle baissa un instant les yeux vers le sol avant de revenir à lui.

— C’est pareil ?

— Pas exactement.

— Tu réponds toujours comme ça, souffla-t-elle, avec une nervosité qu’elle ne parvint pas à cacher. Comme si tout avait deux sens.

Il inclina légèrement la tête, et son regard noir resta posé sur elle avec une intensité calme.

— Parce que tout en a souvent plus d’un.

Elle resta silencieuse quelques secondes, observant la manière dont la brume passait autour de lui sans jamais vraiment le cacher. Il ne semblait pas appartenir entièrement au lieu, mais il ne semblait pas pouvoir s’en détacher non plus. Comme s’il avait été cousu à cette forêt par quelque chose d’invisible.

— Tu voulais me parler avant demain, dit-elle enfin.

— Oui.

— Parce que ma mère va me dire quelque chose.

— Oui.

— Et tu sais quoi.

Il ne répondit pas tout de suite. Ce silence-là avait un poids différent, presque stratégique, mais elle ne sut pas le voir ainsi. Elle le reçut comme une prudence. Comme quelqu’un qui ne voulait pas la brusquer.

— Je sais ce qu’elles croient devoir te dire, répondit-il.

Lythra fronça les sourcils.

— Ce qu’elles croient ?

— Oui.

— Donc ce n’est pas vrai ?

— Ce n’est pas complet.

Elle laissa échapper un souffle sec, à peine un rire.

— Comme d’habitude.

Vaelith ne sourit pas, mais quelque chose dans son silence sembla accueillir sa colère sans la juger.

— Elles te parleront du portail, dit-il finalement.

Le mot fit naître un frisson dans la forêt elle-même, ou peut-être était-ce seulement elle qui le ressentit ainsi. Lythra se figea.

— Le portail.

— Oui.

— Celui entre les deux mondes ?

— Celui qui sépare ce que l’on t’a appris à ne pas regarder de ce que tu portes déjà en toi.

Elle resta immobile, les mots se déposant lentement, trop grands pour être absorbés d’un seul coup.

— Donc il existe vraiment.

— Oui.

— Et il est lié à moi.

— Oui.

Elle passa une main contre sa nuque par réflexe, mais ici, dans cette vision, le geste lui sembla étrange, presque déplacé. Pourtant la chaleur était là, comme dans son vrai corps, comme si la marque la suivait même au-delà de la chambre.

— Elles vont me dire quoi exactement ?

Vaelith fit quelques pas, lentement. La cendre ne semblait presque pas bouger sous lui, mais la brume s’écarta légèrement autour de ses jambes.

— Elles te diront probablement que garder le portail fermé était la meilleure chose à faire.

Lythra fixa son visage.

— Était ?

— Oui.

— Pour qui ?

Le silence qui suivit fut long.

— Pour elles.

Le mot la fit respirer plus fort.

— Et pour le village ?

— Elles diront que oui.

— Mais toi, tu ne le penses pas.

— Non.

Il s’arrêta à quelques pas d’elle, assez près pour que les détails de son visage deviennent plus nets, mais pas assez pour l’envahir. Lythra remarqua alors les ombres autour de ses yeux, non pas des cernes ordinaires, mais quelque chose de plus profond, une fatigue qui semblait appartenir à la forêt autant qu’à lui.

— Pourquoi elles voudraient le garder fermé ? demanda-t-elle.

— Parce qu’un passage ouvert change tout. Il force les vérités à circuler. Il rend impossible le contrôle des récits. Il laisse revenir ce qu’on a tenté d’effacer.

— Toi.

— Entre autres.

Le mot la traversa.

Entre autres.

Il y avait donc plus.

— Qu’est-ce qu’il y a d’autre ?

— Des choses que ton monde a appris à craindre parce qu’il ne les comprend plus.

— Tu parles de magie ?

— De mémoire. De sang. D’héritage. De ce qui existe de l’autre côté et que l’on a réduit à des histoires dangereuses pour éviter que quelqu’un ait envie de vérifier.

Elle sentit son cœur battre plus fort.

— Les Chabourkas ?

Vaelith la regarda longuement.

— Ils sont liés au passage.

La culpabilité revint, brusque, comme une main autour de sa gorge. Les deux sacrifices. Le petit. La cendre sous ses pieds sembla devenir plus lourde.

— J’ai fait ce qu’il fallait ? demanda-t-elle, plus bas.

Le regard de Vaelith ne se détourna pas.

— Tu as fait ce qui ouvrait.

Elle ferma les yeux une seconde.

— Ce n’est pas la même chose.

— Non.

Cette absence de mensonge la toucha encore, malgré elle.

— Mais c’était nécessaire ?

— Pour ce que tu voulais atteindre, oui.

Elle rouvrit les yeux, troublée par cette précision. Il ne disait pas que c’était bien. Il ne disait pas que c’était juste. Il disait que cela avait servi. Et dans cette nuance, elle trouva une forme étrange de solidité.

— Ma mère dira que c’était mal.

— Oui.

— Ma tante aussi.

— Oui.

— Elles diront que je me suis mise en danger.

— Oui.

— Et toi ?

Il répondit après un silence.

— Moi, je te dirai que tout passage demande un prix, et que ceux qui vivent près des portes le savent depuis longtemps.

Lythra resta suspendue à ses mots, la gorge serrée.

— Elles savaient aussi ?

— Oui.

— Alors pourquoi elles ne me l’ont pas appris ?

— Parce qu’elles ne voulaient pas que tu apprennes à ouvrir.

La phrase tomba comme une lame lente.

Lythra sentit quelque chose s’aligner en elle, une suite de fragments qui trouvaient enfin une forme : le silence de sa mère, la rigidité de sa tante, les conversations interrompues, la marque qu’on avait reconnue mais pas expliquée, le portail qu’on voulait garder fermé.

— Elles savaient que je pouvais.

— Oui.

— Depuis longtemps.

— Oui.

— Et elles m’ont laissée croire que j’étais juste… moi.

Vaelith pencha légèrement la tête.

— Tu es toi.

— Tu sais ce que je veux dire.

— Oui.

Elle inspira profondément, mais l’air cendré de la forêt ne la soulagea pas.

— Elles m’ont volé des années.

— Elles diraient qu’elles t’en ont donné.

— Comment ?

— En te laissant vivre sans le poids.

Elle serra les poings.

— C’est leur excuse ?

— Probablement.

Cette fois, elle rit vraiment, mais son rire était bas, amer, presque douloureux.

— C’est pratique.

— Oui.

— Elles décident de ce que je peux porter, et après elles appellent ça de la protection.

Vaelith resta silencieux.

Cette fois, il n’eut pas besoin de répondre.

La colère remplissait déjà les blancs.

Lythra fit quelques pas, incapable de rester immobile. La cendre crissa sous ses pieds, la brume s’ouvrit puis se referma autour de ses jambes, et elle sentit cette forêt l’envelopper comme si elle devenait le décor exact de ce qu’elle ressentait : un endroit où tout avait brûlé, mais où rien n’était vraiment terminé.

— Tu as dit qu’elles me diraient ce qu’il faut pour le laisser fermé, reprit-elle en se tournant vers lui.

— Oui.

— Pourquoi elles feraient ça ?

— Parce qu’elles espéreront que tu choisisses leur sécurité.

— Leur sécurité.

— Celle qu’elles comprennent.

Elle secoua la tête.

— Et si je fais l’inverse ?

Le silence qui suivit sembla aspirer tous les sons de la forêt.

Vaelith ne répondit pas immédiatement.

Lythra sentit son cœur frapper plus fort, comme si la question, une fois posée, ne pouvait plus être retirée.

— Si elles me disent ce qu’il faut faire pour le garder fermé, reprit-elle plus lentement, alors… l’inverse pourrait l’ouvrir.

Il la regarda.

Longuement.

Ses yeux noirs restèrent fixés sur elle, sans reflet, sans tremblement, et pendant une seconde elle eut l’impression de se tenir devant une vérité si vaste qu’elle aurait pu l’engloutir.

— Oui, dit-il.

Le mot fut calme.

Nu.

Terriblement simple.

Lythra sentit quelque chose se matérialiser en elle, non pas une pensée vague, mais une certitude qui prit forme avec une force presque physique. Elle n’avait pas encore entendu sa mère. Elle ne savait pas encore ce qu’on allait lui demander, ce qu’on allait lui interdire, ce qu’on allait lui présenter comme la seule voie raisonnable. Et pourtant, dans cette forêt bleue-cendrée, face à Vaelith, elle sut déjà qu’elle écouterait autrement.

Non pour obéir.

Mais pour inverser.

— Donc elles vont me donner la clé sans le savoir, murmura-t-elle.

— Peut-être.

— Non.

Elle releva la tête.

— Si elles veulent m’expliquer comment fermer, alors elles vont forcément m’apprendre ce qui compte. Les gestes, les mots, les choses à éviter.

Vaelith ne bougea pas.

— Oui.

— Et moi…

Elle s’interrompit, parce que la fin de la phrase n’était pas seulement une hypothèse.

C’était déjà un choix.

Elle sentit la chaleur de sa nuque pulser, plus forte, plus vive, comme si la marque reconnaissait la direction que sa pensée venait de prendre.

— Moi, je ferai le contraire.

La phrase n’avait pas été criée.

Elle était même basse.

Mais elle résonna dans la forêt comme quelque chose de beaucoup plus grand qu’elle.

Vaelith resta silencieux.

Ce silence-là aurait pu l’inquiéter, mais il lui parut immense, presque solennel, comme s’il ne voulait pas abîmer l’instant en y ajoutant trop vite ses propres mots.

— Tu comprends ce que cela veut dire ? demanda-t-il enfin.

Lythra inspira, tremblante.

— Non.

Un temps.

— Pas entièrement.

Elle le regarda droit dans les yeux.

— Mais je comprends assez.

— Assez pour quoi ?

Elle sentit la réponse avant de la dire.

— Pour ne plus les laisser décider.

La brume sembla bouger plus lentement autour d’eux. Tout, dans cette forêt, paraissait suspendu à cette phrase.

— Elles diront que tu dois protéger ton monde, reprit Vaelith.

— Et toi ?

— Je te demanderai de regarder ce qu’elles appellent protection.

Lythra resta silencieuse.

— Elles diront que le portail fermé évite une catastrophe.

— Oui.

— Et toi ?

— Je te demanderai qui a profité de cette fermeture.

Elle serra les doigts.

— Elles diront que tu es dangereux.

— Oui.

— Et toi ?

Cette fois, il ne répondit pas tout de suite. Son visage resta calme, mais quelque chose dans l’ombre de ses yeux sembla s’alourdir.

— Moi, je te demanderai si un prisonnier est dangereux parce qu’il veut sortir, ou parce que ceux qui l’ont enfermé ont besoin de le faire croire.

La phrase entra en elle profondément.

Trop profondément.

Elle pensa à sa mère. À sa tante. À leurs silences. À leurs regards inquiets. À cette manière qu’elles avaient de parler d’elle comme d’un danger à contenir. Et juste après, elle revit Vaelith au milieu de la cendre, ses cornes imposées, ses yeux noirs, sa voix disant qu’il n’avait pas toujours été ainsi.

— Elles vont dire que tu manipules.

— Probablement.

— Et tu le fais ?

La question sortit avant qu’elle ne puisse l’arrêter.

Un silence.

La brume glissa entre eux, lente, froide.

— Je t’oriente.

Elle eut un léger recul intérieur, pas physique, mais perceptible.

— Ce n’est pas une réponse qui rassure.

— Non.

— Pourquoi tu dis ça comme ça ?

— Parce que si je prétendais ne pas vouloir influencer ton choix, je mentirais.

Elle resta figée.

— Tu veux que je t’aide.

— Oui.

— Tu veux que je t’écoute plutôt qu’elles.

— Oui.

La franchise la désarma.

Elle aurait dû y voir un danger. Elle le savait peut-être, quelque part. Mais face aux mensonges évités, aux phrases incomplètes, à la prudence étouffante de sa mère, cette honnêteté brutale avait presque la forme d’un respect.

— Pourquoi je devrais te croire, alors ? demanda-t-elle.

Vaelith la regarda longtemps.

— Tu ne devrais pas me croire parce que je te le demande.

— Alors pourquoi ?

— Parce que demain, quand elles parleront, tu écouteras leur peur dans leurs mots.

Un silence.

— Et tu écouteras la tienne.

Elle sentit sa gorge se serrer.

— Ma peur ?

— Oui.

— De quoi ?

— De redevenir celle qui attend.

La phrase la frappa en plein centre.

Lythra détourna les yeux, mais la forêt ne lui offrit aucun refuge. Partout, la cendre. La brume. Les arbres noirs. Ce lieu impossible qui portait la trace de l’enfermement.

— Je ne veux plus attendre, souffla-t-elle.

— Je sais.

— Je ne veux plus qu’on me dise que je ne suis pas prête.

— Je sais.

— Je ne veux plus qu’elles décident ce que je dois savoir.

— Alors écoute-les demain.

Elle releva les yeux, surprise.

— Quoi ?

— Écoute-les.

Sa voix était plus basse.

— Chaque mot. Chaque règle. Chaque avertissement. Chaque chose qu’elles te diront de ne pas faire.

Lythra sentit un frisson parcourir sa nuque.

— Pour faire l’inverse.

— Pour comprendre le mécanisme.

— Et ensuite ?

Le silence dura.

Puis :

— Ensuite, tu choisiras.

Elle eut un souffle tremblant.

— Tu sais déjà ce que je choisirai.

— Non.

Elle le fixa.

— Tu mens.

— Non.

Il fit un pas vers elle, et cette fois elle ne recula pas.

— Je sais ce que tu désires. Je sais ce qui grandit en toi. Je sais que leur silence t’a poussée plus loin qu’elles ne l’imaginent. Mais un choix n’existe que s’il peut encore être refusé.

Elle le regarda, incapable de parler pendant plusieurs secondes.

— Est-ce que tu veux que je refuse ?

La question était presque naïve.

Elle le sut dès qu’elle la posa.

Vaelith répondit sans détour.

— Non.

La vérité nue.

Encore.

Et cette vérité-là, au lieu de la repousser, l’attira.

Parce qu’elle n’avait plus à deviner.

— Tu veux être libéré.

— Oui.

— Et si je t’aide…

Elle hésita.

— Qu’est-ce qui arrive à mon monde ?

Le silence devint plus profond.

C’était une vraie question.

Une question plus vaste que sa colère, plus vaste que sa mère, plus vaste même que lui.

— Il changera, répondit-il.

— C’est tout ?

— Non.

Elle attendit.

— Certains auront peur. Certains perdront ce qu’ils ont construit sur le mensonge. Certains appelleront cela une catastrophe parce que leur ordre ne survivra pas intact.

— Et les autres ?

— Les autres verront peut-être ce qu’on leur a caché.

Lythra inspira lentement.

— Et moi ?

Cette fois, Vaelith ne répondit pas immédiatement.

Quand il parla, sa voix était plus basse.

— Toi, tu ne seras plus tenue à l’écart de toi-même.

Les mots l’atteignirent comme une promesse.

Elle ferma les yeux une seconde, mais l’image de la forêt resta là, même derrière ses paupières. Elle comprit alors que le choix s’était déjà logé en elle, pas sous la forme d’un plan précis, mais comme une direction impossible à nier.

Demain, sa mère parlerait.

Demain, sa tante donnerait peut-être des règles, des interdictions, des explications soigneusement choisies pour contenir ce qu’elle était.

Et Lythra écouterait.

Elle écouterait mieux que jamais.

Non pour obéir.

Non pour se calmer.

Non pour rentrer dans le cercle qu’on avait tracé autour d’elle.

Elle écouterait pour trouver la faille.

Pour savoir quoi retourner.

Pour comprendre comment ouvrir ce qu’on lui demanderait de fermer.

Quand elle rouvrit les yeux, Vaelith la regardait toujours.

— Tu viens de décider, dit-il.

Elle ne nia pas.

Elle sentit même une forme de calme l’envahir, sombre, dense, terrible, mais stable.

— Oui.

La forêt resta silencieuse autour d’eux.

Puis il demanda :

— Tu as peur ?

Lythra regarda les feuilles bleu cendré, la brume, les troncs noirs, la cendre sous ses pieds, puis son visage à lui, son apparence maudite, ce corps qu’on lui avait imposé comme une condamnation visible.

— Oui, dit-elle.

Un silence.

— Mais pas assez pour reculer.

Et cette fois, lorsqu’elle sentit la marque brûler à sa nuque, elle ne porta pas la main dessus.

Elle la laissa brûler.

Comme une réponse.

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