Chapitre 24
Le matin n’apaisa rien.
La lumière entra dans la chambre comme une intrusion plutôt que comme un apaisement, pâle, froide, filtrée par le verre légèrement voilé de la fenêtre, et Lythra resta immobile plusieurs secondes après avoir ouvert les yeux, sans chercher à bouger, comme si son corps n’était pas encore totalement revenu avec elle. Ce n’était pas une fatigue ordinaire. C’était une sensation plus étrange, comme si une partie d’elle était restée ailleurs, suspendue dans cette forêt où le temps ne semblait pas suivre les mêmes règles.
Elle cligna lentement des yeux.
Le plafond.
Les murs.
Le silence.
Mais derrière tout cela…
la forêt persistait.
Pas comme un souvenir.
Comme une couche supplémentaire sur la réalité.
Elle revoyait les feuilles bleu cendré, presque immobiles, trop lourdes pour appartenir à un monde vivant, la brume dense qui avalait les formes, et cette odeur sèche, brûlée, qui lui revenait presque physiquement à chaque inspiration, comme si elle s’était accrochée à elle.
Et surtout…
lui.
Vaelith.
Sa silhouette noire au milieu de cet espace mort, ses yeux sans reflet, sa voix calme, toujours trop calme, toujours trop stable face à tout ce qui s’effondrait en elle.
Elle passa une main contre sa nuque.
La chaleur était là.
Plus nette que la veille.
Plus présente.
Elle n’essaya même plus de l’ignorer.
— Tu y penses encore.
Sa voix.
Toujours là.
Toujours posée.
Toujours exactement au bon moment.
— Oui.
Elle ne chercha pas à mentir.
— Tu sais déjà ce qu’elles vont dire.
Elle inspira lentement, sans quitter le plafond des yeux.
— Pas exactement.
Un court silence.
— Mais assez.
Elle se redressa enfin, lentement, laissant ses jambes glisser hors du lit, le sol froid sous ses pieds lui arrachant un léger frisson. Ce contact simple, réel, aurait dû suffire à la ramener complètement ici, dans cette maison, dans cette journée qui commençait. Mais il n’effaça rien.
Il superposa seulement.
Deux mondes.
Deux vérités.
Et entre les deux…
elle.
— Tu n’as pas envie d’attendre.
Ce n’était pas une question.
— Non.
Sa voix était plus basse.
Plus ancrée.
Elle se leva, traversa la chambre sans réellement regarder où elle allait, comme si ses mouvements n’étaient plus entièrement conscients, mais guidés par quelque chose de plus profond, plus direct.
— Je ne veux plus attendre.
Le mot resta.
— Alors n’attends pas.
Elle s’arrêta près de la fenêtre.
Regarda dehors.
Le village s’éveillait lentement, les premières silhouettes dans les rues, les gestes habituels, simples, rassurants… et pourtant, tout lui sembla étranger, comme si elle observait un endroit auquel elle n’appartenait plus complètement.
— Je dois les écouter.
Un silence.
— Oui.
— Pour comprendre.
— Oui.
Elle posa ses mains sur le rebord, sentant le bois froid sous ses paumes.
— Et après…
Elle ne termina pas.
Parce qu’elle connaissait déjà la suite.
Elle ferait l’inverse.
La pensée ne la choqua même plus.
Elle était là.
Stable.
Fixe.
Presque logique.
Elle ferma brièvement les yeux.
Puis les rouvrit.
— Je vais sortir.
Un léger silence.
— Tu sais déjà qui tu vas croiser.
Elle ne répondit pas tout de suite.
Mais une image s’imposa immédiatement.
L’enclos.
Le groupe.
Kael.
Torvan.
Les autres.
Et avec cette image…
une tension.
Pas de la peur.
Pas exactement.
Mais quelque chose de plus complexe.
Parce qu’elle savait déjà que ce moment ne serait pas simple.
— Oui.
Elle quitta la chambre sans se presser cette fois, descendant les escaliers avec un calme qui contrastait trop avec la veille. Chaque marche grinçait légèrement, mais elle ne s’arrêta pas, ne ralentit pas. Elle traversa la pièce principale sans chercher sa mère du regard. Si elle était là, Lythra ne la vit pas. Ou ne voulut pas la voir.
Elle sortit.
L’air extérieur la frappa immédiatement, plus frais, plus vif, chargé de cette odeur humide de terre encore marquée par la nuit. Le village respirait lentement, les premières voix, les mouvements, la vie qui reprenait ses habitudes sans se douter que, pour elle, quelque chose avait définitivement changé.
Ses pas la guidèrent sans réflexion vers l’enclos.
Comme toujours.
Comme avant.
Mais rien n’était comme avant.
Elle les vit avant qu’ils ne la voient.
Regroupés près de la barrière.
Kael debout, légèrement en retrait, les bras croisés, observant les Chabourkas avec cette attention silencieuse qui lui était propre.
Ren, déjà en train de parler, ses gestes animant l’air autour de lui.
Edrin, un peu à l’écart, le regard ailleurs, comme s’il pensait à quelque chose que personne ne partageait.
Vara, immobile, attentive.
Et Torvan.
Debout.
Plus tendu que les autres.
Elle le sentit immédiatement.
Quelque chose avait changé chez lui.
Ou peut-être que c’était elle qui voyait différemment.
Elle s’approcha.
Ses pas furent entendus.
Les conversations s’arrêtèrent légèrement.
Les regards se tournèrent.
Et ce moment…
ce court instant où tous la regardèrent en même temps…
lui sembla plus long que nécessaire.
Kael fut le premier à parler.
— Tu es sortie tôt.
Sa voix était calme.
Mais trop attentive.
— Je ne dormais plus.
Elle s’arrêta à quelques mètres d’eux.
Ne s’approcha pas davantage.
Ren la regarda avec un sourire hésitant.
— Tu as l’air… fatiguée.
Elle haussa légèrement les épaules.
— Peut-être.
Un silence s’installa.
Pas naturel.
Pas fluide.
Quelque chose clochait.
Ils le sentaient.
Elle aussi.
Torvan fit un pas.
— Tu étais où, hier soir ?
La question tomba.
Directe.
Sans détour.
Lythra tourna lentement la tête vers lui.
— Chez moi.
— Toute la soirée ?
Elle ne répondit pas immédiatement.
Et ce simple délai…
suffit.
Kael fronça légèrement les sourcils.
— Torvan…
Mais il ne s’arrêta pas.
— Je t’ai vue.
Le mot resta.
Lythra sentit son cœur ralentir.
Pas accélérer.
Ralentir.
— Où ça ?
— Près de l’enclos.
Le silence se referma.
Les autres échangèrent des regards.
Ren cessa de bouger.
Edrin releva légèrement la tête.
— T’étais là ? demanda-t-il.
Lythra fixa Torvan.
— Et alors ?
Le ton avait changé.
Plus froid.
— Alors ?
Il eut un léger rire.
Sans humour.
— Alors il y a un Chabourka mort, Lythra.
Le mot tomba.
Plus lourd que les autres.
Le silence devint brutal.
Vara se redressa légèrement.
Kael inspira plus profondément.
— Torvan, arrête—
— Non.
Sa voix était plus dure maintenant.
— Elle était là.
— Ça ne veut rien dire, répondit Kael.
— Si.
Il ne quittait pas Lythra des yeux.
— Ça veut dire quelque chose.
Lythra sentit quelque chose monter en elle.
Pas la peur.
Pas la panique.
De l’agacement.
De la fatigue.
— Tu veux dire quoi ?
Sa voix était basse.
Trop basse.
Torvan s’approcha encore.
— Je veux dire que tu changes.
Le mot resta.
— Et pas dans le bon sens.
Le silence se tendit encore.
Kael fit un pas entre eux.
— Ça suffit.
Mais Torvan continua :
— Tu nous mens.
Et cette phrase-là…
ce fut celle de trop.
Lythra le regarda.
Longuement.
Puis quelque chose se ferma en elle.
Complètement.
— Peut-être.
Le mot sortit calmement.
Trop calmement.
Et c’est ce calme-là…
qui inquiéta vraiment.
Le mot resta suspendu entre eux, simple, presque détaché — peut-être — et pourtant il eut un effet immédiat, presque physique, comme si l’air lui-même venait de se contracter autour du groupe.
Personne ne parla tout de suite.
Même Torvan, qui avait pourtant lancé l’accusation, resta figé une seconde, pris au dépourvu par l’absence de déni, par cette réponse qui n’essayait même pas de se défendre.
Kael fut le premier à réagir.
— Lythra…
Sa voix était plus basse maintenant, plus prudente, comme s’il cherchait un terrain qui n’existait déjà plus.
— Tu dis ça comme ça… mais ce n’est pas—
— Quoi ?
Elle ne haussa pas la voix.
Elle ne bougea pas.
Mais quelque chose dans sa posture avait changé.
Moins ouverte.
Plus stable.
Plus fermée.
— Tu veux que je dise non ?
Elle pencha légèrement la tête.
— Tu veux que je fasse semblant ?
Le silence qui suivit fut lourd.
Ren fronça légèrement les sourcils, mal à l’aise.
— C’est pas ça…
Il passa une main dans ses cheveux, hésitant.
— C’est juste que… on comprend pas.
Edrin, qui jusque-là n’avait presque rien dit, ajouta doucement :
— Et quand on comprend pas, on pose des questions.
Lythra tourna légèrement les yeux vers lui.
— Et quand on ne veut pas répondre ?
Un court silence.
— Alors on insiste, répondit Torvan immédiatement.
Elle eut un léger rire.
Court.
Sans chaleur.
— Bien sûr.
Elle croisa les bras, regardant tour à tour chacun d’eux, comme si elle les voyait pour la première fois depuis longtemps.
— Vous insistez toujours.
Le mot resta.
Vara, jusque-là silencieuse, fit un pas en avant, ses bras toujours croisés mais son regard plus précis, plus attentif.
— On insiste parce que ça nous concerne aussi.
— Comment ça ?
— Le Chabourka, répondit-elle simplement. Le village. Ce qui se passe.
Un silence.
— Et toi.
Le mot tomba doucement.
Lythra ne détourna pas le regard.
— Moi ?
— Oui.
Un temps.
— Tu fais partie de tout ça.
Elle la fixa quelques secondes.
Puis répondit, lentement :
— Peut-être plus autant que tu le penses.
La phrase resta.
Et cette fois, elle ne fut pas ignorée.
Kael se redressa légèrement.
— Qu’est-ce que ça veut dire ?
— Ça veut dire…
Elle chercha ses mots.
Ou peut-être qu’elle les choisit.
— Que vous ne savez pas tout.
Torvan eut un léger mouvement.
— Alors dis-le.
— Non.
La réponse fut immédiate.
Et cette fois…
plus dure.
Le silence se fissura.
— Pourquoi ? lança-t-il.
— Parce que ce n’est pas à vous.
Le mot tomba.
Clair.
Net.
Et irréversible.
Ren recula légèrement.
— Lythra…
— Non, coupa-t-elle doucement, sans élever la voix.
Elle le regarda.
— Pas cette fois.
Un silence s’installa.
Plus profond.
Plus froid.
— On est tes amis, reprit Kael, plus fermement cette fois.
Elle le regarda.
Longuement.
— Je sais.
— Alors parle-nous.
— Non.
Le mot revint.
Encore.
Toujours aussi calme.
Et cette répétition…
commençait à inquiéter vraiment.
Torvan serra les mâchoires.
— Tu te rends compte de ce que tu fais ?
Elle haussa légèrement les épaules.
— Oui.
— Tu t’éloignes.
— Peut-être.
— Tu nous exclus.
— Peut-être.
Chaque réponse était courte.
Mesurée.
Et totalement détachée.
— C’est pas toi, ça, lâcha Kael.
La phrase tomba différemment.
Plus douce.
Mais plus forte.
Elle le regarda.
Et pendant une seconde…
quelque chose vacilla.
Puis se referma.
— Si.
Le mot resta.
— C’est moi.
— Non.
Il secoua la tête.
— Non, Lythra, tu—
— Tu ne me connais pas.
Elle ne cria pas.
Mais le couperet était là.
Net.
Kael resta silencieux.
— Tu crois me connaître, continua-t-elle, plus lentement, mais tout aussi tranchante. Parce que tu m’as vue ici. Parce que tu m’as parlé. Parce que tu sais comment je réagis… d’habitude.
Un temps.
— Mais tu ne sais pas tout.
Le silence s’étira.
— Personne ne sait tout, répondit Edrin calmement.
— Justement.
Elle le regarda.
— Moi non plus.
Le mot resta.
— Et j’en ai marre de ça.
Sa voix trembla légèrement.
Pas de faiblesse.
Mais d’intensité.
— J’en ai marre d’attendre que quelqu’un décide ce que je peux comprendre.
Le groupe resta immobile.
— Tu parles de ta mère ? demanda Vara.
Lythra ne répondit pas immédiatement.
Puis :
— Entre autres.
Un silence.
— Et tu penses qu’on fait pareil ? demanda Kael.
Elle hésita.
Puis répondit :
— Vous insistez.
— Parce qu’on s’inquiète.
— Parce que vous voulez comprendre.
— Oui.
— Et moi ?
Elle le fixa.
— Moi aussi je veux comprendre.
Un silence.
— Et personne ne me laisse faire.
Le mot resta.
Torvan fit un pas.
— Alors tu préfères quoi ?
— Qu’on te laisse faire n’importe quoi ?
Sa voix était plus dure.
— Même si ça met tout le monde en danger ?
Lythra sentit quelque chose monter.
Plus violent.
— Tu sais quoi ?
Elle fit un pas vers lui.
— Tu ne sais même pas de quoi tu parles.
— Si.
— Non.
— Si.
Le face-à-face était là.
Tendu.
Électrique.
— Tu changes, Lythra.
— Oui.
— Et ça ne va pas dans le bon sens.
Elle le fixa.
Puis répondit, lentement :
— Selon qui ?
Le silence tomba.
Torvan ne répondit pas immédiatement.
— Selon ce qu’on voit.
— Ce que vous voyez.
Elle eut un léger sourire.
— C’est tout ?
— Ça suffit.
— Non.
Le mot claqua.
— Ça ne suffit pas.
Un silence.
— Vous voyez des morceaux.
— Et vous pensez comprendre l’ensemble.
Elle secoua légèrement la tête.
— C’est exactement ce qu’elles font aussi.
Le mot tomba.
Et tout se figea.
— Qui ? demanda Ren.
— Ma mère.
— Ma tante.
Le silence devint lourd.
— Tu compares… commença Kael.
— Oui.
Elle le coupa.
— Je compare.
Sa voix était plus froide maintenant.
— Vous voulez comprendre sans tout savoir.
— Elles font pareil.
— Et moi…
Elle inspira profondément.
— Moi je veux tout.
Le mot resta.
Et dans ce mot…
il y avait quelque chose de dangereux.
Vara le sentit.
— Lythra…
— Non.
Elle recula légèrement.
— Arrêtez.
Le mot tomba.
Plus bas.
Mais plus lourd.
— Juste… arrêtez.
Le groupe resta silencieux.
Kael fit un pas.
— On ne peut pas.
Elle ferma brièvement les yeux.
— Si.
Elle les rouvrit.
— Si vous tenez à moi…
Un silence.
— Laissez-moi.
Le mot resta.
Et cette fois…
personne ne sut quoi répondre.
Parce que ce qu’elle demandait…
ce n’était pas de l’aide.
C’était une distance.
Une rupture.
Torvan serra les mâchoires.
— Tu fais une erreur.
Elle le regarda.
Longuement.
— Peut-être.
Le mot revint.
Encore.
Mais cette fois…
il sonnait différemment.
Comme une acceptation.
— Mais ce sera la mienne.
Le silence tomba.
Plus lourd que tous les autres.
Puis Lythra recula.
Un pas.
Puis deux.
Personne ne la retint.
Personne ne parla.
Et lorsqu’elle tourna le dos au groupe…
elle ne se retourna pas.
Pas une seule fois.
Parce qu’au fond d’elle…
une certitude s’était installée.
Calme.
Froide.
Irréversible.
Elle ne reviendrait pas comme avant.
Elle n’alla pas loin.
Pas vraiment.
Ses pas la portaient loin de l’enclos, loin des voix, loin des regards, mais à chaque mouvement elle sentait encore leur présence derrière elle, comme une pression persistante dans son dos, comme si elle emportait avec elle tout ce qu’elle venait de briser sans encore pouvoir s’en détacher complètement.
Le village s’éveillait autour d’elle, des silhouettes passaient, des portes s’ouvraient, des voix s’élevaient dans les rues étroites, mais tout cela lui semblait lointain, presque irréel, comme si elle avançait dans un décor qui ne la concernait plus entièrement.
Elle inspira plus fort.
Une fois.
Puis deux.
Mais sa respiration ne se calma pas.
Quelque chose en elle continuait de vibrer.
Trop vite.
Trop fort.
— Lythra.
La voix la rattrapa avant qu’elle ne s’arrête.
Elle se figea une fraction de seconde.
Puis ferma brièvement les yeux.
Pas lui.
Pas maintenant.
Elle reprit sa marche.
— Lythra !
Plus proche.
Plus net.
Elle serra les mâchoires.
— Laisse-moi.
Elle ne se retourna pas.
Mais ses pas ralentirent.
Malgré elle.
— Non.
La réponse fut immédiate.
Et plus dure.
Elle sentit sa présence derrière elle.
Puis à côté.
Torvan la dépassa légèrement, se plaçant devant elle sans la toucher, coupant sa trajectoire sans brutalité mais sans lui laisser vraiment le choix.
Elle s’arrêta.
Ses yeux se posèrent sur lui.
Directement.
Sans détour.
— Bouge.
Sa voix était basse.
Mais tendue.
Il ne bougea pas.
— Non.
Le silence tomba.
Leurs regards s’accrochèrent.
Et cette fois…
il n’y avait plus rien de léger.
Plus rien de familier.
— Tu ne comprends pas ce que tu fais.
Sa voix était plus grave.
Plus ancrée.
Plus sincère aussi.
Mais ça ne la calma pas.
— Toi non plus.
— Si.
Il secoua légèrement la tête.
— Si, Lythra.
Il fit un pas vers elle.
— Tu t’enfonces.
Le mot resta.
— Et tu le vois même pas.
Elle eut un léger rire.
— Évidemment.
Elle pencha légèrement la tête.
— C’est toi qui vois pour moi ?
— Non.
— Alors arrête.
— Non.
Encore.
Toujours.
Elle inspira brusquement.
— Qu’est-ce que tu veux ?
— Que tu réfléchisses.
— Je réfléchis.
— Non.
Sa voix monta légèrement.
— Tu réagis.
Elle resta immobile.
— Tu écoutes quelque chose.
Un temps.
— Ou quelqu’un.
Le mot tomba.
Et cette fois…
elle sentit la tension monter.
Plus vite.
— Tu parles de quoi ?
— Tu sais très bien.
Il la fixa.
— Ce “truc”.
Le mot fut lâché avec mépris.
— Ce monstre.
Et là...
tout bascula.
Le geste fut plus rapide que la pensée.
Sa main partit seule.
Le bruit claqua.
Sec.
Net.
La tête de Torvan tourna légèrement sous l’impact.
Le silence explosa autour d’eux.
Même les bruits du village semblèrent s’effacer une seconde.
Lythra resta figée.
Sa main encore levée.
Son souffle coupé.
Mais elle ne recula pas.
Elle ne regretta pas.
Pas tout de suite.
Torvan resta immobile quelques secondes, puis redressa lentement la tête, sa mâchoire tendue, ses yeux plantés dans les siens avec une intensité nouvelle.
— Ne parle pas de lui comme ça.
Sa voix tremblait.
Pas de peur.
De colère.
— Tu te rends compte de ce que tu dis ?
— Toi, tu te rends compte ?
Elle avança d’un pas.
— Tu ne sais rien.
— Je sais qu’il te manipule !
— Non !
Le mot explosa.
— Tu ne sais pas !
Sa respiration était irrégulière maintenant.
— Tu ne sais pas ce qu’il a vécu !
— Et toi si ?
— Oui !
Le silence tomba.
Brutal.
Torvan la regarda.
— Depuis quand ?
Elle ne répondit pas.
Mais son regard suffit.
— Depuis que tu l’écoutes.
— Depuis que quelqu’un me parle vraiment !
Le mot resta.
Plus fort que prévu.
— Depuis que quelqu’un ne s’arrête pas au milieu !
Sa voix trembla.
— Depuis que quelqu’un ne me laisse pas deviner !
Torvan serra les poings.
— Tu te raccroches à la première chose qui te donne des réponses !
— Parce que personne d’autre ne le fait !
Le silence revint.
Mais plus violent.
— Tu fais confiance à un monstre.
Le mot tomba.
Encore.
Et cette fois…
elle ne frappa pas.
Mais quelque chose en elle se ferma définitivement.
— Non.
Sa voix était plus basse.
Plus froide.
— Je fais confiance à quelqu’un qui ne me ment pas.
Torvan secoua la tête.
— Tu ne peux pas savoir ça.
— Si.
— Non !
Il fit un pas.
— Tu refuses juste de voir !
Elle recula légèrement.
— Comme vous tous !
Le mot claqua.
— Vous voyez ce que vous voulez voir !
— Parce que ce qu’on voit est dangereux !
— Pour qui ?!
Le silence.
Torvan inspira profondément.
— Pour tout le monde.
Elle eut un rire bref.
— Toujours ça. Le village. Les autres. L’équilibre.
Elle leva légèrement les mains.
— Et moi là-dedans ?
— Toi tu—
Il s’interrompit.
Cherchant ses mots.
— Tu fais partie de ça.
— Non.
Le mot tomba.
Net.
— Plus comme avant.
Un silence.
— Tu ne peux pas dire ça.
— Si.
Elle fit un pas en arrière.
— Si je peux.
Elle se détourna.
— Lythra—
Il attrapa son épaule.
Le contact fut immédiat.
Brutal.
Elle se raidit.
— Lâche-moi.
Sa voix était basse.
Dangereuse.
Mais il ne lâcha pas.
Il la força doucement à se retourner.
— Regarde-moi.
Elle résista une seconde.
Puis céda.
Le regarda.
Et dans ses yeux…
il y avait quelque chose qu’il n’avait jamais vu.
Quelque chose de plus froid.
De plus loin.
— Tu ne peux pas tout balayer comme ça.
Sa voix était plus calme maintenant.
Plus posée.
— Ce n’est pas comme ça que ça marche.
Il serra légèrement son épaule.
— Le village, les gens, les règles… Tout ça existe pour une raison.
Le silence resta.
Lythra le regarda.
Longuement.
Puis répondit.
Lentement.
— Et si cette raison est mauvaise ?
Il se figea.
— Tu ne peux pas décider ça seule.
— Si.
Le mot tomba.
Simple.
Irréversible.
— C’est possible.
Le silence se creusa entre eux.
— Tu ne comprends pas ce que tu es en train de faire.
— Si.
Elle soutint son regard.
— Je comprends exactement.
Un temps.
— Et toi, tu refuses de voir autre chose.
Il serra les dents.
— Parce que je vois où ça mène.
— Non.
Elle secoua légèrement la tête.
— Tu vois ce que tu as appris à craindre.
Le mot resta.
Elle baissa les yeux une seconde vers sa main sur son épaule.
— Lâche-moi.
Cette fois, sa voix n’était plus tendue.
Elle était calme.
Trop calme.
Et c’est ça…
qui le fit hésiter.
Puis…
il relâcha.
Lentement.
Sans un mot.
Lythra ne recula pas immédiatement.
Elle resta là.
Une seconde.
Deux.
Puis elle se détourna.
— Lythra…
Il n’insista pas vraiment.
Sa voix était plus basse.
— Fais attention.
Elle s’arrêta.
Sans se retourner.
— Je le fais.
Un silence.
— À ma façon.
Puis elle repartit.
Et cette fois…
il ne la rattrapa pas.
Il resta là.
Immobile.
À la regarder partir.
Sachant.
Sans pouvoir l’empêcher.
Qu’elle venait de franchir quelque chose.
Qu’il ne pourrait plus réparer.
Lythra marcha longtemps sans vraiment regarder où elle allait.
Ses pas la portaient mécaniquement à travers le village, évitant les regards, contournant les voix, comme si son corps connaissait déjà les chemins qui lui permettraient de ne croiser personne, ou du moins pas assez longtemps pour devoir s’arrêter. Elle ne fuyait pas vraiment, pas dans le sens où elle aurait cherché à disparaître, mais elle avait besoin de distance, d’un espace où les mots de Torvan cesseraient de résonner avec autant de force.
Le choc de la gifle vibrait encore dans sa paume.
Pas comme un regret.
Pas comme une erreur.
Mais comme un point de rupture.
Quelque chose qui marquait clairement un avant et un après.
Elle ralentit finalement en atteignant une zone plus calme, à la lisière du village, là où les maisons se faisaient plus rares et où les champs s’étendaient sans être encore complètement ouverts. Le vent passait plus librement ici, soulevant légèrement les herbes, et ce mouvement simple, régulier, aurait pu l’apaiser.
Mais ce ne fut pas le cas.
Elle s’arrêta.
Respira.
Ferma les yeux.
Et immédiatement...
la forêt.
Pas visuellement.
Pas entièrement.
Mais elle la sentit.
La cendre.
L’air sec.
La présence.
— Tu trembles encore.
La voix de Vaelith se posa en elle avec une précision presque rassurante.
Lythra rouvrit les yeux, fixant l’horizon sans vraiment le voir.
— Non.
Le mot sortit rapidement.
Trop rapidement.
Un léger silence suivit.
— Si.
Elle serra légèrement les mâchoires.
— C’est juste…
Elle chercha.
— C’est beaucoup.
— Oui.
Le mot ne contredit pas.
Il accueille.
Et cette différence…
elle la ressentit immédiatement.
Elle passa une main sur son visage, lentement.
— Il m’a parlé comme si…
Elle s’interrompit.
— Comme si quoi ?
— Comme si j’étais déjà perdue.
Le silence resta.
Puis :
— Et ça t’a dérangée.
— Oui.
Un temps.
— Parce que je ne le suis pas.
Elle inspira.
Plus profondément.
— Je ne suis pas perdue.
— Non.
La réponse fut immédiate.
Sans nuance.
Sans hésitation.
Et c’est exactement ça…
qui la stabilisa.
Elle laissa son regard glisser sur les champs, sur la lumière du matin qui gagnait doucement en intensité, sur ce monde qui semblait fonctionner sans elle.
— Ils pensent tous pareil.
— Pas tous.
— Presque.
Un silence.
— Et ça ne change rien.
Elle baissa légèrement les yeux.
— Si.
Sa voix était plus basse maintenant.
— Ça change quelque chose.
— Quoi ?
Elle hésita.
— Ça rend les choses… plus difficiles.
Vaelith ne répondit pas immédiatement.
Puis :
— Difficile ne veut pas dire faux.
Le mot resta.
Elle ferma les yeux une seconde.
— Je sais.
Un temps.
— Mais ça rend tout plus… réel.
Elle rouvrit les yeux.
— Avant, c’était juste moi contre… rien. Maintenant, c’est moi contre eux.
Le silence s’installa.
Plus dense.
— Et ça t’effraie.
— Oui.
Elle ne chercha pas à le nier.
— Un peu.
Un léger silence.
Puis :
— Tu as le droit.
Elle resta immobile.
— Ils ne me le disent pas comme ça.
— Ils veulent que tu n’aies pas peur.
— Non.
Elle secoua légèrement la tête.
— Ils veulent que je m’arrête.
Le mot tomba.
Et cette fois…
il ne trembla pas.
Vaelith la laissa respirer quelques secondes.
— Tu as fait un choix.
Elle inspira.
— Oui.
— Et tu continues de le faire.
— Oui.
Elle posa ses mains contre ses bras, comme pour contenir ce qui passait encore en elle.
— Mais…
Elle s’interrompit.
— Mais quoi ?
— Et si je me trompais ?
Le silence qui suivit fut plus long.
Pas pour éviter.
Mais pour répondre correctement.
— Alors ce serait ton erreur.
Le mot resta.
— Et pas celle qu’on t’a imposée.
Elle baissa légèrement la tête.
— Ce n’est pas très rassurant.
— Non.
Un temps.
— Mais c’est honnête.
Elle eut un léger souffle.
— Tu es toujours honnête.
— Pas toujours.
Elle releva les yeux.
— Mais avec toi, oui.
Le mot resta.
Et cette fois…
elle ne le questionna pas.
Parce qu’au fond…
elle le ressentait.
Elle inspira plus lentement, laissant son corps se détendre légèrement pour la première fois depuis qu’elle avait quitté le groupe.
— Elles vont parler aujourd’hui.
— Oui.
— Ma mère…
Elle s’interrompit.
— Elle a dit qu’elle me dirait tout.
— Oui.
— Tu penses qu’elle le fera ?
Le silence fut plus court cette fois.
— Elle essaiera.
— Mais ?
— Mais elle dira ce qu’elle pense être supportable.
Lythra ferma les yeux une seconde.
— Toujours pareil.
— Oui.
Elle resta silencieuse.
Puis :
— Et moi, je dois écouter.
— Oui.
— Tout.
— Oui.
Un temps.
— Même ce qui me paraît faux.
— Surtout ça.
Elle rouvrit les yeux, légèrement surprise.
— Pourquoi ?
— Parce que c’est là que se cachent les choses importantes.
Le mot resta.
— Dans ce qui ne colle pas.
Elle inspira lentement.
— Donc je dois écouter comme…
Elle chercha.
— Comme si je cherchais un mensonge ?
— Comme si tu cherchais ce qu’on ne veut pas que tu comprennes.
Le silence s’étira.
Et cette idée…
s’installa profondément.
Elle hocha légèrement la tête.
— D’accord.
Un temps.
— Et après…
Elle ne termina pas.
Parce qu’elle connaissait déjà la réponse.
Vaelith ne la donna pas.
Pas tout de suite.
— Après, tu décideras.
Elle eut un léger sourire.
Fatigué.
Mais réel.
— Tu dis toujours ça.
— Parce que c’est vrai.
Elle inspira profondément.
Puis redressa légèrement les épaules.
— Je dois y aller.
Le mot resta.
Plus lourd.
Mais plus stable.
— Oui.
Elle regarda une dernière fois les champs, la lumière, ce monde qui semblait encore fonctionner selon des règles qu’elle ne partageait plus totalement.
— Tu seras là.
Ce n’était pas une question.
— Oui.
Le mot la traversa.
Comme une ancre.
Elle hocha légèrement la tête.
Puis se remit en marche.
Et cette fois…
ses pas étaient plus lents.
Plus maîtrisés.
Pas apaisés.
Mais dirigés.
Parce qu’elle ne rentrait pas simplement chez elle.
Elle avançait vers quelque chose.
Vers une vérité.
Ou vers une erreur.
Mais dans tous les cas…
vers un choix qui lui appartenait enfin.

Annotations
Versions