J'en fais mon affaire !

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« Le pouvoir ne corrompt pas. C’est l’illusion de posséder le pouvoir qui corrompt. » — Hannah Arendt, politologue de l’ancienne Terre.

An 604 de la fondation d’Inti-prime. 4ᵉ année de la Grande Guerre — 10ᵉ jour standard du mois d’Izanaka — sur Inti-prime, Mégistéon Héliotropos.

Les dorures du bureau et les tableaux accrochés ne masquent en rien l’austérité des lieux. Hans Becker, blond et maigre, se dit que l’endroit est parfaitement à l’image de la présidente.
C’est triste et c’est tellement laid. Il y a tellement mieux à faire.

Cette pensée n’est toutefois pas la sienne, mais bien celle de Paredes, rondouillard soigneux qui passe dix minutes chaque matin à lisser ses cheveux et se fait manucurer régulièrement.

— Nous sommes au bord de la guerre civile. Ce mouvement pacifiste ne l’est plus, Madame la Présidente. Chaque capitale, sur chaque planète, subit des affrontements quotidiens entre police et manifestants, annonce Hans Becker. Nous devons être plus fermes. Vous devez décréter l’état d’urgence et la loi martiale. La plupart des autres planètes sont prêtes à suivre cet exemple.

— Hans a raison, Madame la Présidente, ajoute Diego Paredes. C’est une insurrection générale qui s’annonce, et cela pourrait nous faire perdre la guerre. Nous devons agir, et vite.

La presque sexagénaire Siobhan Karidan se tait. Assise à son bureau, figée dans son tailleur noir qu’anime seulement un badge aux couleurs d’Héliosix, elle écoute sans vraiment regarder ses deux conseillers spéciaux. Son regard semble fixé sur un point invisible.

Enfin, elle lève ses yeux vert émeraude.

— Vous me conseillez donc d’envoyer l’armée ?

Les deux conseillers acquiescent d’un même mouvement.

— Madame la Présidente, reprend Paredes, le dialogue est rompu. C’est la seule solution efficace.

— Ils ont refusé toutes nos offres d’apaisement, renchérit Becker. Nous ne risquons pas grand-chose. L’armée peut régler la question des Donhuiames, mais pas avant quelques mois. Pour gérer des manifestants, il n’y a pas besoin d’une grande troupe armée. Oublions les conscrits : ils pourraient se ranger du côté de ces foutus pacifistes. Envoyons les professionnels. Nous ne dégarnissons pas le front pour autant.

— Le général Al‑Mansoori dit avoir des hommes loyaux en réserve, prêts à intervenir, ajoute Paredes.

« La connasse… elle ne cédera jamais, » pense Becker.
« Si elle ne décide rien, son gouvernement tombe, Héliosix tombe, et mon avenir et ma fortune avec. »

— Envoyer l’armée ? répète la présidente. Si je fais cela, Izanagi et Amaterasu vont exiger ma démission. Ils se plaignent déjà d’être ceux qui subissent le plus la guerre contre ces foutues peaux grises de Donhuiames. L’opinion publique pourrait s’embraser. Nous avons beau avoir les médias avec nous, c’est un jeu dangereux.

— Izanagi et Amaterasu ne sont pas un souci, répond Becker. Nous pouvons discréditer le conseiller principal d’Izanagi. Devillers est corrompu.

— En avez-vous la preuve ? demanda-t-elle.

— Cela se fabrique, comme vous l’avez déjà fait.

La présidente soupire.

— Merci de me le rappeler, Hans. Et pour Amaterasu ? Youssofa est puissant. Il semble proche des pacifistes.

— Justement. Nous pouvons l’accuser d’incitation à la rébellion… voire de trahison, propose Paredes.

Elle se lève. Son mètre soixante-dix-huit n'impressionne plus ses conseillers. Elle allume l’écran géant accroché au mur. Y apparaît César Nowakoski, leader pacifiste, la cinquantaine marquée par les rides, barbe taillée, sourire facile.

Sur la place de la Fondation, une foule compacte l’acclame. Le bandeau indique une diffusion vers toutes les planètes du système. Certaines planètes, du fait de leur éloignement avec Inti-Prime, ne recevront les images que dans plusieurs heures.

Le son monté, la voix de Nowakoski retentit :

« …Nous ne devons plus envoyer nos enfants se faire massacrer. Négocions avec les Donhuiames. Mettons fin à ce conflit qui détruit nos familles, notre économie, notre futur. La guerre doit cesser aujourd’hui.”

Les acclamations couvrent la suite, puis il reprend, dans une même diatribe, appelant les six planètes à se lever pour un nouveau système politique fondé sur une démocratie plus juste pour tous. La séquence dure plusieurs minutes. Enfin, Nowakoski quitte la tribune.

Siobhan Karidan coupe l’écran. Un lourd silence tombe.

Elle songe à sa carrière, à son ascension patiente et aux compromis qu’elle a dû accepter, aux manipulations, aux corruptions, à tout ce qu’elle ne dira jamais.

La politique est une guerre… une guerre où l’on peut mourir plusieurs fois. Mes imbéciles de conseillers ne l’ont pas compris, eux non plus. s’agace intérieurement Karidan.

Puis la colère monte. Froide, brutale, implacable.

— Cet imbécile ne comprend rien au pouvoir, gronde‑t‑elle. Il détruit tout ce que j’ai construit. Je ne laisserai pas ces pacifistes tout me prendre. J’ai payé le prix pour être ici. Ils subiront les conséquences.

Elle frappe presque le bureau.

— La force publique ne suffit plus. Nous allons devoir faire appel à l’armée. Convoquez une séance extraordinaire du Parlement interplanétaire dans une heure. Je veux m’adresser aux représentants des six planètes. Et convoquez les médias ! Paredes tente d’ajouter :

— Il y aura des dissidents évidemment au gouvernement…

— J’en fais mon affaire !

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