Plus que confortable.
« Donnez un masque à un homme, et il vous dira la vérité. » — Oscar Wilde, écrivain de l’ancienne Terre.
An 604 de la fondation d’Inti-Prime, 4ᵉ année de la grande guerre — 10ᵉ jour standard du mois d’Izanaka — sur Inti-Prime
— Félicitations, Monsieur. — Magnifique discours, César. — C’était très poignant, monsieur Nowakoski.
Les félicitations se succèdent autour de César Nowakoski après son discours. Les demandes d’interview affluent également. La presse est venue en nombre.
— Vous souhaitez prendre la présidence d’Héliosix ? — Pensez-vous que votre appel sera entendu par les autorités ?
Son service de sécurité écarte aussi bien journalistes que partisans. Souriant, le patron des entreprises Nowa‑Tech adresse quelques mots et salut à ses proches.
— Mes amis, veuillez m’excuser, mais je dois m’en aller. Nous nous reverrons tous très bientôt.
Il s’engouffre avec ses gardes du corps et Pete Manigan, son conseiller, dans son aérotaxi privé. Les vitres teintées et insonorisées isolent les deux hommes du bruit de la foule. Les gardes du corps n’entendent pas leur patron échanger avec son conseiller.
— Épuisant, ce discours. Une corvée de plus de faite, n'est-ce pas Pete ?
Son sourire révèle son autosatisfaction. S’il devait s’attribuer une note, ce serait vingt sur vingt. Minimum.
— Combien de personnes étaient là ? — Environ cinq cent mille, monsieur, répond Pete Manigan, toujours impeccablement habillé.
— Votre discours va galvaniser un peu plus les foules. L’objectif va être atteint. La présidente va être obligée d’agir et, quelle que soit la manière, ce sera dans nos intérêts.
— Cinq cent mille ? Pas mal. Tu as raison, Pete. Cette pétasse de Karidan va devoir réagir.
Si elle frappe fort, nous crierons à l’autoritarisme. Elle perdra l’opinion publique. Peut-être même ses partisans. Si elle joue les diplomates, elle devra céder du pouvoir. Moi, je parie sur une réaction violente. Elle a peur. À juste titre. Et une politicienne qui a peur de perdre son pouvoir perd les pédales encore plus vite, exulte Nowakoski.
— L’avènement de mon monde meilleur avance. À grands pas. Où en sont les préparatifs de notre éventuel départ et l’envoi de colons ?
— Les vaisseaux sont déjà chargés en matériel pour une installation sur Inquanoki, monsieur. Le plus difficile est de déterminer le nombre de passagers que nous embarquerons. Nous tablons sur environ cinq cent mille personnes, mais il nous manque cinquante à soixante vaisseaux. Le matériel pour une installation durable est prêt à quatre-vingt-dix pour cent.
— Demande à Pierre Damine d’accélérer les cadences de construction. Nous pouvons lui fournir des ouvriers supplémentaires.
— Mais il dit qu’il doit honorer son contrat avec l’armée. Qu’il manque de ressources.
— Cette foutue guerre qui n’en finit pas… Elle n’a d’utilité que de m’aider à faire tomber Karidan et sa clique. Dites à Damine de nous fournir exclusivement. J’y mettrai le prix qu’il faut. Nowa‑Tech a les moyens de ses ambitions.
— Cela mettra Karidan encore plus en délicatesse vis-à-vis de l’armée. C’est bien vu, Monsieur.
Les yeux marron de Manigan sourient.
— Karidan va tomber, reste à savoir quand et comment. Sa chute va être retentissante. Ce mouvement pacifiste ne pouvait pas mieux tomber. C’est un outil formidable, une foule en colère, Pete. Contrôle cette colère. Donne‑lui une cible, un bouc émissaire, et offre‑lui un leader. Tu as alors un formidable outil. Plus qu’un outil : une arme révolutionnaire. Si je ne suis pas président d’Héliosix, je deviendrai celui de notre prochaine planète. Voir les deux à la fois. Je vais offrir à l’humanité tout entière un avenir véritable. La liberté en lettres majuscules.
Manigan laisse son patron achever sa leçon sur le pouvoir. Il a entendu ce discours assez souvent depuis la petite dizaine d’années qu’il travaille pour lui. Nowakoski lui a offert un poste à la hauteur de ses ambitions. Pourtant, Manigan se demande parfois s’il a misé sur le bon cheval :
Oh oui, Nowakoski est un formidable entrepreneur qui a réussi dans les affaires. Mais sa soif de pouvoir, de conquête, voilà ce qui le motive. Il croit peut‑être même à son discours pacifiste, mais un homme d’affaires tel que lui n’a pas réussi sans écraser ses concurrents, ni en offrant des fleurs. Il semble employer la même méthode en politique. Il prend le peuple pour un client et les politiciens pour des concurrents commerciaux. Ils ne mesurent pas complètement les armes dont les politiciens disposent. Je me suis pourtant évertué à lui expliquer qu’un slogan publicitaire ne fait pas le poids face à des canons. Mais ça, ce n’est pas mon problème.
Manigan caresse d’un geste délicat le très coûteux tissu de son costume en provenance d’Izanagi. Ses pensées se dissipent vite, remplacées par le montant plus que confortable de son salaire à la fin du mois.

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