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« Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde. » Albert Camus, écrivain de l’ancienne Terre.

An 604 de la fondation d’Inti‑Prime, 5ᵉ jour du mois d’Osiréa, système Héliosix. Palais Mégistéon Héliotropos, sur Inti‑Prime.

— Edwin, vous êtes un véritable ami politique, depuis bien longtemps. Nous devons réagir rapidement à ce phénomène. J’ai besoin de vos lumières.

Quand la présidente parle d’ami politique, elle pense que c’est le moins dangereux de ses ennemis. Quand on est présidente, on est seule contre tous. Il n’y a pas d’amis en politique, ou seulement de circonstance.

Le préambule de la présidente Siobhan Karidan est on ne peut plus direct. Comme à son habitude. Stratford est surpris qu’elle l’appelle par son prénom, c’est très rare.

Elle doit être vraiment dans la merde pour me demander conseil, songe le conseiller spécial.

Edwin Stratford est le conseiller spécial de la présidente pour les questions de défense. Il a été réveillé aux aurores pour répondre à la convocation de la présidente.

— Regardez ceci, demande la présidente en se saisissant de la télécommande. Voici un reportage de la chaîne HOS. Le reportage a été diffusé dans la nuit, mais les patrons de la chaîne vont le faire tourner en boucle dès ce matin.

Le ton est sec ; Karidan annonce son insatisfaction à ce fait. Le bandeau au bas des écrans indique que la journaliste Alba Parker a été enregistrée en direct de Slavicarina.

— Nous sommes ici, en direct de Slavicarina, où deux vaisseaux sont en train d’accueillir les pacifistes. Ils sont nombreux à embarquer, même si nous n’avons pas le décompte exact au moment où je vous parle. Nous savons que la même scène se reproduit sur nos six planètes. Nous avons recueilli le témoignage de deux de ces pacifistes qui s'apprêtent à partir. Tout de suite, le reportage.

Le visage de la journaliste disparaît de l’écran et, à sa place, apparaît celui d’un homme d’une quarantaine d’années. Il semble amaigri ; ses traits sont aussi tirés que ceux de la présidente. Le bandeau indique qu’il s’appelle Angus Carenine.

— Pourquoi souhaitez‑vous quitter Héliosix ? N’est‑ce pas difficile de tout quitter ?

L’accent chantant de l’homme contraste avec son visage las, triste, fermé.

— J’ai échappé à la conscription parce que je suis trop vieux, mais dans la guerre contre les Donhuiames j’ai perdu ma fille unique, Tatiana. Il est temps que cela cesse. Karidan nous a menti. Nous avons manifesté pacifiquement et regardez le nombre de morts ! Je suis convaincu aussi qu’elle a ordonné l’assassinat de notre leader César Nowakoski. Je préfère partir avant d’être tué aussi.

— Vous allez donc laisser derrière vous tout pour vous installer sur une lointaine planète inconnue ? Quitter le confort d’Héliosix pour une survie aléatoire ?

— Le confort ? Quel confort ? Nos gouvernants préfèrent nous tuer et envoyer nos enfants se faire tuer. C’est une raison suffisante pour quitter le système et tenter ma chance ailleurs. Nous voulons la paix et ce gouvernement de pourris nous a envoyé l’armée. Ils ont assassiné notre ami et leader. Ils osent appeler cela la paix et la démocratie ? Karidan mérite au minimum la destitution. Je souhaite bon courage à ceux qui resteront. Ils n’ont pas fini de souffrir, écoutez‑moi bien. Jamais Héliosix n’aura vu pareil complot à sa tête.

La journaliste revient à l’écran.

— Après ce témoignage poignant, nous allons entendre celui d’une femme originaire d’Amaterasu, qui part elle aussi, avec ses deux enfants. Son témoignage est particulièrement bouleversant.

Le visage d’une femme blonde, les yeux au bord des larmes, apparaît à l’écran. En bas de ce dernier, discret mais lisible, un bandeau : Jesika Herbert.

— Mon mari est rentré de la guerre, blessé. À deux jours près, il n’aurait pas été concerné par la conscription, vous vous rendez compte ? Nous avions une exploitation agricole sur Amaterasu. Avec sa blessure, il ne pouvait plus travailler à son retour. L’exploitation a croulé sous les dettes et les banques nous ont tout pris. Mon mari n’a pas pu se soigner. Les juges ont donné raison aux banques. Voilà comment ce gouvernement s’occupe de ses habitants et de ses anciens combattants. Il nous met à la rue et s’étonne que nous souhaitions partir, trouver la paix ailleurs. Je n’ai même plus de nouvelles de mon mari… Ce sont des incapables ces politiciens qui se cachent. Aucun n’est venu à notre aide. Aucun. On nous avait promis la paix il y a six mois. Bilan ? Toujours autant de morts sur des planètes lointaines et maintenant des morts ici. C’est la présidente la responsable. Elle tue des innocents.

La femme fond en larmes et s’éloigne de la caméra, tenant un enfant par chaque main.

L’interview s’arrête ici et l’image bascule de nouveau sur la journaliste de terrain.

— Vous avez entendu ces témoignages vraiment émouvants. Ils sont nombreux à être prêts à tout pour une nouvelle vie. Ils seraient entre cinquante et soixante‑quinze mille, selon nos esti—

Siobhan Karidan coupe la télévision de son bureau et jette la télécommande. Plutôt violemment.

— Un joli montage destiné à faire pleurer les plus sensibles, pense Madame la présidente, estime Stratford.

— Je suis lasse, Edwin. Lasse et en colère. Ces pacifistes m’ont empêchée de dormir depuis cinq nuits. Comment peuvent‑ils croire que j’ai commandité l’assassinat de Nowakoski ? Qu’ils partent, nous serons débarrassés de ces séditieux. Qu’est‑ce que cinquante mille personnes qui s’en vont sur la population d’Héliosix ? Une goutte d’eau. C’est la seule solution qui me vient à l’idée ce matin. En avez‑vous d’autres à me proposer ?

— Le souci, Madame la présidente, ce sont les ressources qu’ils embarquent avec eux. Nowakoski avait préparé de longue date son exil. Les ressources qu’ils prennent sont considérables pour leurs installations. Des ressources dont nous avons besoin pour la guerre contre les Donhuiames. Damine a déjà dit qu’il rejoignait les pacifistes dans leur voyage. Nous avons besoin de ses industries pour la guerre et ce n’est pas le seul grand patron qui compte partir. Corus, le patron des carburants du même nom, est du nombre. S’il part, son concurrent se trouvera en quasi situation de monopole. La facture pourrait s’alourdir pour nos forces armées.

— Je peux ordonner une réquisition, réplique d’un ton sec la présidente.

— En effet, Madame la Présidente. L’Assemblée pourrait voter cette réquisition, mais dans combien de temps ? Les deux chambres entravent de plus en plus nos actions, bien que nous y soyons en majorité. C’est un vrai souci. Les centaines et les centaines de tonnes de matériel qu’ils emportent vont nous manquer, un moment ou l’autre. Je ne parle pas non plus de la perte des capitaux et du chômage qui en résultera. Damine, à lui seul, emploie plus de cinq millions de personnes au total sur les six planètes. Le temps que le marché s’équilibre, nous allons avoir des millions de personnes dans la rue. Des millions de personnes qui seront prêtes à être converties à la cause pacifiste. Nous risquons un effet boule de neige.

Karidan soupire longuement. Cet exil, s’il a bien lieu, va coûter une fortune à long terme à Héliosix et est catastrophique sur le plan politique. Si nous les laissons faire, d’autres en feront autant. Nous pourrions craindre qu'Héliosix implose. Nous pourrions nous retrouver avec une sécession des autres planètes. Les Donhuiames n’auront même plus vraiment à combattre pour s’emparer du système complet. Mais que faire pour endiguer cela ? Dites‑moi, Edwin.

Le silence s’installe dans la pièce. Chacun plonge dans ses pensées. Stratford sent que la présidente est totalement aux abois.

Quelle idiote d’avoir envoyé l’armée pour arrêter les manifestations. Comment a‑t‑elle pu tomber dans ce piège ? Nowakoski a été plus malin qu’elle sur ce plan. Sa mort n’a rien arrangé par‑dessus le marché. Elle n’est pas aussi subtile qu’elle le croit. Son mari, lui, était plus fin à ce jeu. Le souci, c’est la chute. Si elle tombe, ma carrière est finie, s’angoisse Stratford.

— Je vois une solution, Madame la présidente. Les empêcher de partir.

— Certains sont déjà partis, Edwin, et l’affaire fera encore beaucoup de bruit. On va m’accuser d’entraves à la liberté de circulation. Les médias ne vont pas nous aider non plus dans cette affaire. Il faut faire autrement. Malheureusement, je n’en vois pas le moyen.

— Il en existe un autre, annonce Stratford.

Karidan laisse échapper un fin sourire tout en levant un sourcil interrogateur.

— Laissons‑les partir. Nous les suivons à la trace pour être sûrs qu’ils se rendent sur Inquanoki. Peu avant qu’ils arrivent, nous les interceptons avec quelques vaisseaux de la flotte. D'après le dernier rapport que j’ai reçu de l’amiral Magala, les cuirassés « légionnaire » ne sont pas loin de la zone. Pas de médias pour relayer les faits. Pour ceux qui sont déjà installés sur place, nous formons un blocus. Le manque de ressources leur fera vite regretter leur départ.

— Nous ajoutons ainsi du prestige à l’armée juste avant le débarquement prévu sur Khadarys. Ils interceptent les méchants séditieux et l’affaire est emballée, songe le conseiller.

Karidan réfléchit :

— Son idée me plaît mais ne résout pas totalement le problème. Oui, nous récupérons le matériel, mais que faisons‑nous de ces imbéciles ?

Elle pose la question à voix haute.

— Nous les ramenons au compte‑gouttes dans Héliosix, le temps de préparer leur procès pour trahison et sédition.

— Nous ne pourrons pas tous les enfermer, Edwin. La logistique me paraît compliquée.

Quelles alternatives sont possibles ? Depuis la mort de Nowakoski, ils refusent le dialogue, nous tenant pour responsables de sa mort.

— Nous n’avons plus d’interlocuteurs à qui nous adresser, soupire‑t‑il.

— Vous parliez des cuirassés légionnaires, mon cher. Ne pourraient‑ils pas s’emparer du matériel et laisser les passagers se débrouiller ? Nous réglerons ainsi nos deux problèmes.

— Techniquement, c’est possible, certainement. Éthiquement, c’est condamner ces imbéciles à une mort certaine. Je ne dis pas qu’ils ne la méritent pas, Madame la Présidente, mais si cela venait à se savoir…

Karidan n’a pas besoin de dessins. Un tel projet, s’il allait jusqu’au bout et s’ébruitait, ce serait la fin de tout pour elle. La colère qu’elle ressent pour ces gens n’a fait que monter depuis des semaines. Ils ont voulu lui arracher un pouvoir si durement acquis durant de nombreuses années.

— Je ne vois aucune autre solution, Edwin. Nous ne sommes plus à l’heure des compromis faciles et de la politique de la main tendue. Ils ont craché dedans.

La colère, si longtemps masquée voire refoulée, commence à faire surface chez la présidente.

Elle est en train de sombrer, se dit Stratford. Mais elle a raison sur un point : il n’y a pas d’autres options disponibles si nous voulons maintenir l’unité d’Héliosix. Surtout à l’approche de la grande offensive finale contre les Donhuiames.

Prenant une grande inspiration pour amoindrir sa colère, Siobhan Karidan annonce :

— Les pacifistes ont assez défié ce gouvernement. Par leur faute, nous avons été à deux doigts de la guerre civile. J’en ai plus qu’assez.

Puisque, d'après nos lois, je suis la cheffe des armées, j’ordonne que les cuirassés « Légionnaire » arraisonnent les vaisseaux qui se rendront sur Inquanoki. Qu’ils emploient la force s’il le faut, mais je ne veux pas de destruction. Si le nombre de vaisseaux sur Inquanoki est trop important, nous organiserons un blocus.

— Edwin, je vous confie le soin de transmettre cet ordre au ministre de la Défense et aux amiraux concernés. J’ai dit.

Stratford ne donne aucun signe de réaction extérieure. Il se maîtrise, mais ses pensées sont rapides :

Il vaut mieux que ton idée fonctionne, sinon tout s’écroule. Dans quel merdier m'a‑t‑elle entraîné ? Je regrette que Sean, son mari, soit décédé. Il était moins enclin à être la proie de ses émotions. Devrais‑je démissionner avant que tout s’écroule ? Non, je ne peux pas. Pas maintenant. Son plan peut fonctionner.

Stratford annonce que les ordres seront appliqués à la lettre. Il quitte le bureau. Il n’est pas encore six heures du matin.

Siobhan Karidan se retrouve seule dans son bureau, face à ses pensées. Elle se met à parler tout haut : — Aurais‑tu d'autres choix ? Non, non, vraiment pas. Nowakoski en premier a mis la merde. Malgré sa mort, ses amis ont suivi. Il est temps que ce mouvement pacifiste meure et que nous gagnions la guerre contre les Donhuiames.

L’armée n’a pas su gérer les manifestations. La flotte spatiale réussira, elle, cette mission. Il est temps que les pacifistes payent la note maintenant.

Ce qu’elle ne sait pas en revanche, c’est qu’un chef de cabinet du ministère de la Défense militaire voit l’occasion de gravir très rapidement les échelons. Comment ? En rédigeant un ordre de destruction de la flotte pacifiste. Karidan va en payer la note, elle aussi.

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