Feux d'artifice
"Certains disparaissent dans la lumière parce que l’ombre est devenue trop étroite pour eux. » Aurélien Veyrand, membre des pères fondateurs d'Héliosix.
An 604 de la fondation d’Inti Prime,
4ᵉ année de la Grande Guerre. 15ᵉ jour standard du mois d’Osirea.
À bord du Poing du désert, cuirassé de classe Légionnaire. Quelque part dans l’espace.
Les alarmes sont stridentes. Le clignotement des feux d'alarme et d’évacuation est intense.
La fuite du carburant est trop conséquente pour être stoppée. Le risque de contamination est trop grand.
Le commandant Samira Ajâd est à la passerelle. Elle vient d’ordonner l’évacuation générale du vaisseau.
— Tout est en place ? demanda-t-elle aux trois autres officiers encore présents au poste central du vaisseau.
— Oui, commandant, l’évacuation se poursuit selon notre timing. L’évacuation complète sera effective dans quinze minutes standards. La voix de l’enseigne de vaisseau Bernd Warholm est tendue. Son regard aussi.
C’est le moment pour que je m’adresse à l’équipage.
Le commandant à la peau brunie par le soleil du continent sud d’Inti-Prime, sa planète natale, prend le micro et se branche sur le réseau général du cuirassé.
— À tout l’équipage, ici votre commandant. Ceci n’est pas un exercice. Je répète. Ceci n’est pas un exercice.
Nous subissons actuellement une grave fuite de notre réacteur principal. Nous ne pouvons pas la circonscrire rapidement et nous sommes proches du front ennemi. Aucun vaisseau à proximité ne peut nous aider. L’amirauté m’ordonne donc de saborder le vaisseau. Le second Nouri, l’ingénieur en chef Gibson et l’enseigne Warholm vont m’aider dans cette tâche. Nous ne pouvons pas le faire à distance. C’est la seule solution. Cela a été un honneur de servir avec vous. Priez pour nous. Priez pour la victoire. J’ai dit. Elle raccroche l’intercom.
Les membres d'équipage, en train de rejoindre les capsules d'évacuation, sont abasourdis. La panne est donc si terrible au point qu’il faille saborder le vaisseau ?? Comment est-ce possible ?
— L’évacuation est terminée, commandant, annonce Mohammed Nourri, le commandant en second. Il ne reste plus que nous à bord. J’ai vérifié les pointages trois fois. Les 535 membres d’équipage sont à bord des capsules de secours.
Samira Ajâd soupire. — Parfait, il est temps de procéder. Le cargo est toujours à sa place, Warholm ?
— Oui, commandant, il n'attend que l’envoi du signal. Nous sommes dans le timing et au bon endroit.
— Envoyez le signal.
L’explosion produit un intense flash lumineux pour qui pourrait le voir, mais ils sont peu nombreux, dans les capsules d’évacuation, à le remarquer. Leur radar détecte toutefois l’onde de choc ainsi qu’un nombre conséquent de débris. S’en est fini du cuirassé Poing du désert. Un des plus fameux vaisseaux de combat conçu par l’humanité s’en est allé en fumée. Dans un sacré feu d'artifice.
Le lendemain de la perte du Poing du désert, c’est le Kaminarino Neko qui signale une épidémie de gasthérite virulente. L’équipage est évacué sur le Sygehus skib, un navire-hôpital à proximité. Mais le Kaminari no Neko fausse compagnie aux escorteurs et disparaît des écrans. Le vaisseau est porté disparu. Son commandant, son second et quatre membres d’équipage sont, eux aussi, portés disparus.
Pour le Jumalten Henkäys, l'épidémie à son bord est tout aussi virulente. Trois agents pathogènes provoquent l’évacuation de 522 membres sur les 530 que compte le vaisseau ! Si le navire-hôpital Lifitide a réussi une parfaite évacuation sanitaire, la station de ravitaillement Karéna ne verra jamais arriver le cuirassé à destination. Le commandant Signy Virtanen et son second, Eero Laaksonen, sont présumés disparus, avec 6 autres membres d’équipage.
98 % de l’équipage était en permission sur la station B44, quand le Seawitch du commandant Richard Hailwood, secondé par Johanna Anders, a quitté la cale sèche de la station sans émettre un signal. Il est introuvable.
Mathéta Sissoko a envoyé un signal de détresse en provenance du secteur de combat 254—ZZ—24 expliquant que le N’Gila Fura a subi de grosses avaries. Quand les secours arrivent sur place, ils ne retrouvent que des débris et les capsules de survie avec, au total, 528 membres d’équipage. Le commandant, son second Mamadou Diallo, le timonier principal et six autres membres d'équipage sont manquants.
Trois jours plus tard, c’est au tour du Molot Ada commandé par "l’ours de Rodnista", Youri Konovalov, de disparaître dans les mêmes conditions et pour les mêmes raisons que le poing du désert.
Seuls lui et son second, Sergueï Ivanov, sont restés à bord pour saborder le cuirassé.
Comme pour le poing du désert, certains membres d’équipage ont vu depuis les capsules de survie une immense explosion masquant les étoiles, avant la disparition du vaisseau. Un inoubliable grand feu d’artifice.

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