Consternation
Chapitre 7 : Consternation
« Le problème n’est pas ce que nous ne savons pas, mais ce que nous faisons comme si nous savions. »
An 604 de la fondation d’Inti-Prime, 4ᵉ année de la Grande Guerre.
16ᵉ jour standard du mois d’Osirea.
Palais Konilef, siège des forces armées d’Héliosix.
Au siège de l’amirauté, une déferlante souffle à huis clos.
L’amiral Magala, le grand manitou des éléphants d’Héliosix, est hors de lui. Sa figure, déjà rouge de coutume, est désormais écarlate.
— Vous êtes en train de me dire que nous venons de perdre les six… les six cuirassés Légionnaires ?!
Il n’a pas besoin de micro pour se faire entendre.
— Ce n’est pas possible. Pas possible. Je veux des rapports complets dans moins d’une heure. Des réponses. Tout. Silence absolu sur cette affaire. Le premier qui parle, je le fais fusiller.
Une heure plus tard, la cellule de crise est réunie sous cône de silence.
Autour de la table : Magala. Morgensan pour l’infanterie. Le sec général Vigora pour la flotte aérienne. Tyre, ministre de la Défense. Stratford, conseiller présidentiel. Et Carter, ministre de la Guerre — toujours chef d’état-major suprême de facto.
Carter impose le silence.
— Les faits : six cuirassés de classe Légionnaire portés disparus. Motifs invoqués : défaillances techniques majeures ou foyers épidémiques. Les six, à deux jours standards d’intervalle. La probabilité statistique d’un tel enchaînement est infinitésimale.
— Proche de zéro, confirme Magala. C’est une trahison.
— Avez-vous une preuve ? demande Stratford.
— Non. Mais nous avons perdu les vaisseaux, leurs commandants et plusieurs officiers supérieurs. Les équipages ont été évacués avant chaque disparition. Je n’ai jamais vu une chose pareille.
Le silence s’installe.
— Qu’en est-il de la flotte des pacifistes ? Les ordres ont-ils été exécutés ?
Magala inspire lentement.
— Les cuirassés ont accusé réception de l’ordre présidentiel. Tous. Mais ils ont disparu avant exécution. Leur chef, Hoshina, est lui aussi injoignable.
— L’ordre était d’arraisonner la flotte et de la placer sous contrôle militaire, précise Tyre.
Un silence.
Carter lève les yeux.
— Non.
La pièce se fige.
— L’ordre signé par la présidente stipulait une neutralisation définitive en cas de refus d’obtempérer.
— Neutralisation… ? répète Morgensan.
— Destruction.
Le mot tombe comme une lame.
Vigora blêmit.
— Il y avait des civils à bord. Des familles.
— Relisez l’ordre, répond Carter.
Stratford pâlit à son tour.
— Elle m’a demandé de préparer un ordre d’arraisonnement. C’est ce que nous avons évoqué. Qu’est-ce que…
Carter sort un document de son dossier et le fait circuler.
L’ordre est clair. Sans ambiguïté.
Destruction.
— Voici le texte transmis aux commandants. Tous ont confirmé réception. Étaient-ils pleinement conscients de sa portée ? demande Carter.
Magala tarde à répondre.
— Ils ont confirmé réception. C’est tout ce que je peux affirmer.
Le silence change de nature.
Ce n’est plus une simple disparition.
C’est peut-être un refus.
Carter reprend, plus froid encore :
— Quelles sont nos chances de retrouver les cuirassés ?
— Très faibles, répond Vigora. Les zones à couvrir sont immenses. Certaines proches du front. Les Légionnaires sont conçus pour l’autonomie longue durée. Les chercher affaiblirait notre dispositif principal.
— Donc, résume Carter, nous avons perdu six unités majeures. La mission contre les exilés — quelle qu’elle ait été — est compromise. Et nous ignorons si nous faisons face à une défaillance technique ou à une insubordination coordonnée.
Personne ne conteste.
Morgensan intervient :
— Les cuirassés étaient le fer de lance du débarquement sur Khadarys. Sans eux, les pertes seront plus lourdes.
— De combien ? demande Carter.
— Beaucoup plus. Les simulations sont formelles.
— Mais si nous réussissons ? insiste Tyre.
— Alors nous coupons la route des Donhuiames vers notre système. Ils devront se replier loin du front.
Un silence.
Carter se penche en avant.
— Le débarquement aura lieu. Même sans les Légionnaires. Nous n’avons pas le luxe d’attendre.
Il balaye l’assemblée du regard.
— Cette affaire est classée secret-défense. Pas d’enquête officielle pour l’instant. Priorité absolue au front.
Il marque une pause.
— Les équipages seront dispersés. Réaffectés loin d’Héliosix. Toute fuite sera traitée comme trahison en temps de guerre.
Un dernier regard.
— Et clarifiez immédiatement la chaîne de rédaction de l’ordre présidentiel. Si cet ordre de destruction venait à fuiter…
Il ne termine pas.
Il n’en a pas besoin.
Autour de la table, nul ne proteste.
Ils viennent peut-être de perdre les plus puissants vaisseaux de leur flotte.
Ou quelque chose de plus fragile encore.
La certitude.
Un sentiment domine : la consternation.

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