Dire au revoir

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« Le monde brise chacun de nous ; ensuite, certains deviennent plus forts aux endroits brisés. »

— Ernest Hemingway, écrivain de l’ancienne Terre.

An 604 de la fondation d’Inti Prime, 4ᵉ année de la grande guerre. 10ᵉ jour du mois de Rusalka. Khadarys, planétoïde proche de la ligne rouge. 10ᵉ jour après le débarquement.

Les bombardements des Donhuaimes ont cessé de se faire entendre peu avant l’aube.

— Enfin du répit. Deux heures sans entendre un tir d’artillerie, ça fait du bien. On va p’tet pouvoir faire une grasse matinée, hein, sergent ?

— C'est le lieutenant Hussein qui décide, soldat Magnus.

— En effet, sergent Betsir. C’est bien moi qui décide. Je pense que nous allons progresser de quelques kilomètres vers le nord. Il y a un bois sur la colline là-bas. Nous pourrions nous y reposer et surveiller les mouvements de l’artillerie Donhuaime. Je veux savoir d’où viennent les bombardements entendus hier soir.

— C'est une bonne idée, lieutenant, répond d’une voix et d’un regard las le sergent.

Les deux derniers jours de bombardement ont fait des gros dégâts, y compris dans la section de reconnaissance du 2ᵉ régiment de dragons. Elle a perdu cinq hommes sur les vingt de la section. Les soldats sont à bout de nerfs. Ils ont malgré tout fait leur part de mission en faisant bombarder des positions donhuaimes. En éliminant une patrouille ennemie aussi. Une petite revanche. Mais ici et maintenant, c’est de quelques heures de sommeil, à l'abri, qu’ils ont besoin.

— Sergent, rassemblez les hommes. Nous partons, ordonne le lieutenant.

– Rassemblement, annonce la voix grave de Liam Betsir. On se met en route les gars. Tarkan debout, secouant la petite caporale assoupie au sol.

— Fark, Zimmer, vous ouvrez la marche.

Les hommes ont juste eu le temps d’avaler un petit déjeuner composé de rations de survie. À des années-lumière d’un menu gastronomique. À une distance considérable du moindre restaurant, aussi.

La section se met en route vers le bois. Tous sont silencieux. Tout est calme. Le soleil de Khadarys offre une pâle lumière sur une herbe jaunie.

Les deux lunes du planétoïde sont visibles dans le ciel. Betsir se prend à rêver des champs verts d’Amaterasu, sa planète natale.

— Vivement que ce bordel se termine. J’en ai plein le dos de cette guerre. Plein de dos de voir autant de macchabées. Plein le dos de perdre mes amis.

La tristesse l’assaille. Elle est lisible dans ses yeux gris. ll repense à Tatiana, morte au début du conflit, tuée par un tir de sniper Donhuaime. À Kendra, morte dans l’espace il y a quinze jours dans la destruction du destroyer “Flamme de Rodnista”. Il ne reste qu’Art et lui du carré d’as qu’ils composaient à l’école de guerre. Plus que des amis. Ils se considéraient comme frères et sœurs. Il ne reste plus que les deux garçons. Putain de guerre de merde, songe l’athlétique sergent.

Ses pensées sont interrompues par le sifflement caractéristique d’un obus qui explose à 50 mètres de la section. L’artillerie Donhuaime a fait mouvement dans la nuit.

— À couvert ! » crie le lieutenant Hussein. À couvert vers le bois !

"Courez soldats ! "En avant et en zigzag !" enchérit Betsir.

Les obus commencent à déferler sur la section. Le plus jeune soldat, dix-huit ans à peine, Pete Moravi, est déchiqueté par l’un d’eux. Le déluge de métal hurlant s’abat sur eux. 50 mètres encore avant les bois. Si près. Si loin. Ils courent. Tous. Comme ils n’ont jamais couru. Ils courent parce que la médaille d’or, c’est la vie. La 2ᵉ classe Dolorès McGuy, sa dernière recrue, s'effondre. Un obus l’emporte aussi. Il ne reste d’elle que des tripes et du sang, mais pas le temps de s’arrêter. Il faut rentrer dans le bois.

Sur les quinze hommes, seuls six y parviennent : le lieutenant Hussein, le sergent Betsir, les soldats David Templé, Bruno Massa, Gabriel Cartéra et Cath Novak. Ils parcourent cinquante mètres à l’intérieur du bois. Ils ne peuvent pas aller plus loin. Ils sont à bout de souffle. Ils ne peuvent pas encore parler. Le bombardement s’arrête.

— Bordel de bordel de merde. D’où ils sortent, ces fumiers ? Déclenchez vos balises les gars. Où est la radio ? demande Hussein.

Chacun active sa balise de détresse personnelle qu’il porte sur sa veste. C’est un simple boîtier envoyant un signal longue portée à leur base de départ, soixante-dix kilomètres au sud de leur position. La balise peut recevoir des messages vocaux mais ne pas en émettre.

— C'est Smirnov qui l’avait, mon lieutenant, annonce Cath Novak pendant que Massa vomit son petit déjeuner. Il y a du sang sur lui mais pas le sien.

— Et merde, fais chier, réplique Hussein. Les six survivants se terrent dans un fossé naturel.

— Si on reste ici, lieutenant, ils vont nous trouer la peau avant que nos copains ne débarquent. Faut qu’on bouge, et vite.

— Tu as raison, sergent. On s’enfonce dans le bois. Pas le choix.

L’effort pour se lever est difficile pour chacun d’eux. Branches basses, feuilles, fossés, haies compliquent la progression, et la pénombre n’aide pas.

— J'avais rêvé mieux comme grasse matinée, annonce Cartéra.

Personne ne lui répond. Hussein et Betsir font des décomptes infinis dans leur tête. Les deux s'inquiètent que personne n'ait répondu aux six balises.

— J’ai entendu quelque chose derrière nous, annonce Templé.

— Sans doute une bestiole qui hante les bois, lui répond Cartéra.

— Ta gueule, réclame Betsir. Silence. Tous. Betsir fait signe au lieutenant qu’il va remonter le chemin, en silence. Ils testent leurs oreillettes et radios à très courte portée. Elles fonctionnent encore.

C’est à pas de loup que Betsir avance à contresens de ses camarades. Le silence règne. L’atmosphère du bois est lourde d’une menace invisible. Liam a le sentiment que quelque chose retient son souffle. Il se couche au sol, sur une petite hauteur, contre un arbre qui ressemble à un chêne d’Eldertop mais qui n’en est pas un, hélas. Le brun à la coiffure militaire réglementaire, utilise une paire de jumelles à vision infrarouge.

— Lieutenant, vous me recevez ?

— Affirmatif, sergent. Que voyez-vous ?

— Pour le moment, rien. Tout est calme. Je reste ici encore cinq minutes et je vous rejoins.

— Compris, nous avançons.

Liam poursuit son tour d’horizon quand une flamme d’un orange vif apparaît à environ 40 mètres sur sa gauche.

Liam hurle dans sa radio : — roquette sur vous ! Planquez-vous !

D’où il est, Liam entend la roquette siffler, le son de mort amplifié par l’écho dans le bois. La détonation qui suit est quasiment instantanée pour ses oreilles.

— Lieutenant ? Lieutenant ? Pas de réponse.

Une roquette explose à une quinzaine de mètres de lui. Le souffle de l’explosion, alors qu’il vient de se relever pour courir, le projette violemment en arrière dans une dépression. Le sergent a le sentiment de dégringoler dans un escalier de plusieurs mètres. Son sac à dos amortit la chute, mais il est sonné. Il a l’impression d’avoir perdu dix points d’audition. Le son des roquettes suivantes lui parvient assourdi. Il n’y voit pas grand-chose, la lumière est ténue.

— Putain, où est-ce que je suis ? Le corps plein de douleurs, Liam Betsir peine à se relever, mais il sait que sa survie en dépend, alors il hurle à son corps de se bouger. Il tâtonne dans la pénombre pour retrouver son fusil d’assaut. Il ne le retrouve pas.

— Merde, je l’ai laissé contre l’arbre. Bordel, je suis à poil. Sergent, là, tu es vraiment dans la merde jusqu’au cou, s’annonce-t-il à lui-même. — Même plus une grenade, soupire-t-il.

Il ne lui reste en effet qu’un couteau. Il observe l’endroit où il a atterri. Cela ressemble à une cave artificielle. Une cave ? Sur Khadarys, qui est censé être inhabité ?

Personne ne semble avoir fait le ménage ici depuis longtemps, vu la quantité de poussière. L’éclairage est faible, juste par l’endroit où Liam a atterri et un puit de lumière dans le fond de la pièce.

— Pose-toi des questions utiles, bordel. Il essaie de rassembler ses idées. Il teste la radio, mais aucune réponse. Sa balise de détresse continue de clignoter, c’est déjà ça.

— Je suis seul, en attendant qu'on vienne me chercher… ou non.

Il décide d’explorer son environnement. Il y a des boîtes empilées avec des inscriptions dans une langue qu’il ne comprend pas. Du Donhuiame, peut-être ? Il en ouvre une et y découvre des balles. Sa surprise est totale.

— Des munitions ?? Mais pour quelle arme ? Les balles ont un étrange éclat flirtant avec l’argent.

— Mais où est-ce que j’ai atterri, bon sang ?

Il ouvre une boîte plus grosse que les autres. Sa surprise est encore plus grande. Il y découvre un objet brillant, qui semble neuf.

Cela ressemble vaguement à un pistolet Song qu’il a l’habitude d'utiliser, mais c’est différent aussi. Il y a une gâchette, une crosse et, semble-t-il, un canon et des munitions dans un cylindre. Liam en compte six. Sur la crosse, il parvient cette fois à lire l’inscription : “Single Action Army”. — Je n’ai jamais vu ce type de pistolet. Sans doute le nom de ce truc, songe-t-il. — Quel est ce type de pistolet ? Parce que ça y ressemble foutrement quand même. L’éclat du métal fait penser à Liam que l’arme n’a pas ou très peu servi.

Il n’a pas le temps de poursuivre son questionnement qu’il entend des voix au-dessus de lui. Une langue incompréhensible pour ses oreilles. Des voix cassées. Des Donhuaimes.

Par instinct de survie sans doute, Liam s’empare de ce qui semble être un pistolet et se terre dans la pénombre de la cave. Il remarque alors que le sol est pavé. Mais son cerveau lui dit que ce détail est sans intérêt. Les voix se rapprochent, associées cette fois à des bruits de pas, un peu au-dessus de Liam.

Deux soldats Donhuaimes côte à côte apparaissent dans la pénombre de la cave, au pied des marches. Ils ont des lunettes à vision infrarouge. Liam se terre. Il est assis au sol. Trop tard pour se relever discrètement. — Ils vont me trouver, ces enculés.

La survie. Il faut survivre. Liam se lève brusquement, décide d'empoigner l’arme. Il y a un canon. Il y a une crosse. Il y a des balles. Cette constatation suffit à Liam pour se convaincre que c’est une arme. Liam décide de s’en servir comme s’il tenait un pistolet Song dans les mains. C’est la seule solution. Position de tir. Il vise le Donhuaime de droite. Il appuie sur la gâchette. Le recul de l’arme le surprend. Le premier s'effondre. Pas le temps. Deuxième tir. Deuxième mort. Cinq secondes. Silence.

— Putain de merde, mais c’est quoi cet engin ? Les deux Donhuiames sont à terre et Liam a la conviction qu’ils ne vont jamais se relever. Il voit une légère fumée sortir à ce qui ressemble au canon de l’arme. Trop dubitatif pour être heureux de s’en être sorti, il retombe assis sur le sol pavé de la cave. Il n’a plus la notion du temps.

Il finit par entendre d’autres voix Donhuaimes, mais celles-là semblent affolées. Sa balise de détresse clignote au vert. Le son de réacteurs et des déflagrations se font entendre.

— Ouf, les oiseaux arrivent enfin… comprend Liam. La balise a résisté à sa chute.

Elle émet des grésillements : —ser…bet..rec.. Des grésillements mêlés à des sons incompréhensibles, mais Liam est sûr que l’on vient le chercher. La caverne ou grotte dans laquelle il a littéralement atterri doit bloquer en partie les ondes radios.

Liam repose l’arme dans sa boîte d’origine sans y songer réellement mais en se disant que sa place est là. Il se décide à sortir. Il enjambe les deux cadavres Donhuiames. Il note les grosses taches de sang à leur poitrine mais surtout que les gilets pare-balles ont été traversés. Incroyable ! Il monte péniblement le petit escalier qu’il a dégringolé auparavant et, prudemment, se retrouve à l’air libre. Il récupère son fusil d’assaut qui lui sert d’appui.

Cette fois le son est clair : Sergent Betsir, me recevez -vous ? Êtes -vous entier ? Confirmer par balise. Liam tape trois fois dessus. La balise n’est pas conçue pour répondre vocalement. Liam n’a jamais compris pourquoi.

Reçu, sergent. Restez à couvert. Nous faisons le ménage dans la zone et on vient vous chercher.

Liam comprend qu’il n’est pas en état de masquer l’entrée de la cave. C'est en boitant fortement qu’il s’en éloigne le plus possible.

— Pourquoi cacher la cave ? Pourquoi cacher ce que je viens de trouver ? Ses pensées sont interrompues par de nouveaux tirs venus du ciel.

10 minutes plus tard, une escouade avec un infirmier le rejoint.

— Sergent, ça va ? sergent ? demande avec plein de sollicitude l’infirmier.

— J’en sais rien, répond franchement Liam. Il saigne au front, semble contusionné. Il a aussi une cheville douloureuse, terriblement mal à une épaule, mais tient debout. L'infirmier, après un examen sommaire, allonge Liam sur une civière. L’escouade le transporte jusqu'à l’orée du bois où attend un Harfang. D’autres patrouillent dans le ciel de Khadarys, et quadrillent le bois et les alentours.

Toujours sur la civière, il est hissé dans le vaisseau. Il parvient à jeter un œil à l’extérieur avant la fermeture des portes. Il est sans doute le seul survivant de la section de reconnaissance du 2ᵉ régiment de dragons.

Il ressent un peu de soulagement mais tout est confus. Quelle merde cette guerre, mais quelle merde, pense-t-il, pour la deuxième fois depuis son réveil.

Alors que l'Harfang décolle, Liam fixe le paysage de Khadarys par le hublot à sa gauche. Son esprit navigue entre ses camarades morts et cette étrange cave, cette mystérieuse arme. Il ferme les yeux et ne sent même pas l’infirmier lui prodiguer des soins.

À quoi ça tient une vie ? Être là, au mauvais endroit, au mauvais moment ? Juste ça ? Des questions qui tournent en boucle dans son esprit en état de choc.

Alors que l'Harfang s’envole vers sa base, Liam ne peut s'empêcher de se demander pourquoi. Pourquoi moi ? Pourquoi pas eux ? Si Templé n’avait pas eu de l’oreille, il serait devenu du compost sans doute, dans ce bois, sur ce trou du cul de l’univers qui s’appelle Khadarys.

La promesse de revenir plane dans son esprit. Liam Betsir reviendra. Pour récupérer l’arme, tenter de comprendre et dire au revoir.

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