Arracher la victoire
Chapitre 10 : Arracher la victoire !
« Nul ne peut te ravir ce que tu abandonnes de ton plein gré. » — Khalil Gibran, écrivain de l’ancienne Terre.
An 604 de la fondation d’Inti-Prime, 13ᵉ jour de Rusalka. Résidence de la famille Karidan, sur Inti-Prime.
— Je suis en prison. Une prison dorée certes mais une prison tout de même.
La présidente Siobhan Karidan fait les cent pas dans son bureau. Ses “gardes du corps” rodent dans la maison mais elle leur a interdit de pénétrer dans ce bureau. Une vraie lionne en cage. Ce bureau est bien moins vaste et fastueux que celui qu’elle utilisait encore récemment au Mégistéon Héliotropos.
Elle ne sait toujours pas qui a modifié ses ordres de mission pour la flotte. La commission spéciale de l'assemblée ne veut pas croire qu’elle n'ait ordonné qu’un blocus. La contrefaçon est parfaite. Et bien etendu ce faux à fuité rapidement. Sa chute arrange bien du monde. L’opinion publique a réclamé rapidement sa démission, donc sa mort politique. Certains réclament son emprisonnement. Beaucoup, sa mort. L’assemblée n’avait pas d’autre choix que de demander cette commission d’enquête. Le ministre de la Défense, Tyre, a même expliqué qu’il n’avait pas compris l’ordre de la présidente. Carter a fait comprendre que sa seule préoccupation, c’est la perte des cuirassés et la guerre contre les Donhuaimes.
— Des lâches et des incapables. Stratford a soutenu la thèse que j’ai bien donné cet ordre… Lui, il m’a condamné, cette ordure. Nous sommes en guerre contre les Donhuiames et ils me reprochent d’avoir tout fait pour qu’Héliosix ne sombre pas dans la guerre civile. Comme si j’avais eu le choix. Le pire, songe-t-elle encore, c’est que l’ordre n’a même pas été exécuté. Ses foutus cuirassés ont disparu comme par magie. Les exilés sont bientôt en vue d’Inquanoki avec toutes les pertes pour Héliosix que cela implique. Oh bien sûr, me condamner leur permettra de me tuer politiquement. Définitivement cette fois.
Elle pensait avoir payé suffisamment le prix de son immortalité politique en cadeaux, chantages et compromissions en tout genre : — Cela n’a pas suffi, pense-t-elle, encore.
Karidan a conscience que ce discours qu'elle tient revient sans cesse en boucle depuis qu’elle est assignée à résidence. Elle a décidé de se défendre seule, sans avocat, devant la commission d’enquête spéciale.
Elle a eu beau leur dire qu’elle devait agir ainsi, qu’il n’y avait aucune autre solution, elle n’a obtenu aucun soutien.
Elle remonte le fil ces derniers mois, encore une fois.
— Est-ce que j'aurais dû laisser Nowakoski faire son guignol et ne pas agir ? Est-ce que j'aurais dû laisser ces pacifistes prendre mon pouvoir sans rien dire ? Aurais-je dû donner une tape amicale dans le dos à ces foutus pacifistes et les encourager à partir ?
Leur offrir des fleurs ? Ridicule. Totalement ridicule. Mes prédécesseurs auraient peut-être cédé, mais pas moi. Je ne suis pas eux.
Elle parvient à s'asseoir à son bureau où trône une photo de son père. Un ancien amiral reconnu de la flotte spatiale, et décédé depuis quelques années.
— Qu’aurais-tu fait, toi, à ma place ? Tu les aurais sans doute envoyés se faire foutre, pense-t-elle en regardant cette photo. Ai-je encore cette possibilité ? Si je démissionne, les poursuites ne s’arrêteront pas pour autant, loin s’en faut. La presse s'acharne à faire croire que c’est ma faute si les cuirassés ont disparu… Mais quelle foutaise. L’opinion publique en grande partie, qui croit que j’ai fait assassiner Nowakoski, que j’ai ordonné un bain de sang dans l’espace…bordel ! Si cet imbécile de soldat de retour du front n’avait pas tué cet arrogant prétentieux de Nowakoski…Les choses auraient sans doute été bien différentes.
Elle comprend le raisonnement de chacun :
— Puisque j’ai fait assassiner, d'après eux Nowakoski, il est logique que je commande le massacre des exilés ensuite. Les officiers des cuirassés, eux, s’en sortent avec les honneurs puisque la presse en a fait l'égérie d’une désobéissance à des ordres iniques. Bon sang, si je démissionne, ce sera un aveu pour tous, c’est certain. Me retirer de la politique ? Alors que j’ai sué le sang pour en arriver là ? Avec tout ce que j’ai sacrifié ? Dire que j’ai été mariée à un empoté de politicien que papa trouvait formidable mais qui n’a jamais su me faire d’enfants.
Elle a ouvert un des tiroirs du bureau. Elle y a trouvé le pistolet Song de son père. La sécurité n’a pas fouillé ce bureau. Elle ne sait pas bien comment il s’est retrouvé dans sa main. Le métal est froid. Dur. Tangible.
— Le pouvoir n’est pas tangible mais il existe. Je l’avais dans les mains, comme je tiens ce pistolet. J’ai tout donné à Héliosix et j’ai beaucoup pris, aussi, sans doute. Que me restera-t-il au final ? Rien, ils vont tout prendre. Je ne sais rien faire d’autre que de la politique. Ils m’ont élue parce que j’étais forte, parce que j’ai su leur vendre des rêves et défendre le système contre les Donhuiames. Si nous gagnons cette guerre, ce sont les autres qui prendront les lauriers.
Ma véritable puissance est là : dans ma volonté que j’ai su imposer aux autres, contre vents et marées. Ce n’est pas la fin, c’est une fin.
Elle regarde de nouveau le pistolet Song. Résonne alors une phrase de son père : “Même quand tu sens le souffle de la défaite, pars victorieuse. N'hésite pas à mépriser ceux qui pensent être tes vainqueurs. Pars avec un sentiment de victoire.” La détonation résonne dans le bureau. C’est terminé. Siodhan Karidan n’a jamais laissé personne lui arracher la victoire finale.

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