Plutôt que survivre.
« Ce n’est pas la survie qui fait l’homme, mais la manière dont il choisit de vivre après la tempête. » – Anonyme.
An 604 de la fondation d’Inti-Prime, 1ᵉʳ jour du mois de Saharae. Khadarys, système d’Héliosix et au-delà.
La nuit est bien avancée sur Khadarys quand on ordonne à la section de Liam de se rendre en salle de briefing. La section de reconnaissance a été reconstituée après le désastre dans les bois. Ils ont décoré Liam après qu'il a été soigné.
Comme si c’était un honneur d’être le seul à survivre, juste un coup de chance, pense-t-il. Il n'a pas pu dire au revoir jusqu’ici. La guerre n’est pas finie. C’est tout le débarquement de Khadarys qui est un massacre. Une boucherie. L’infanterie a subi ses plus lourdes pertes depuis le début de la guerre. Tout ça pour un bout de caillou perdu dans l’espace. Les généraux considèrent que le prendre, c’est la clé de la victoire contre les Donhuiames. Ben voyons !
C’est avec le regard encore chargé de fatigue que Liam se rend dans la tente du capitaine Krokowicz avec les nouveaux de la section de reconnaissance.
— Soldats, le commandement nous demande de faire notre travail, c'est-à-dire d’effectuer une reconnaissance. L’ennemi a fait mouvement dans la nuit d'après la flotte spatiale. Ils n’y comprennent rien, donc ils veulent des hommes au sol pour piger ce qui se passe. Voilà ce qu’annonce ce capitaine, pur produit d’une famille de militaires, à la carrure digne d’un héros mythologique.
De nombreux soupirs de lassitude se font entendre dans la tente à la température glaciale. Le temps de permission est raccourci de quatre jours.
— Capitaine, ce n’est pas notre rotation. Ce sont les sections quatre et cinq qui doivent y aller, non ? demande le caporal Bisham. Tous les regards se tournent vers lui. Certains le remerciant de manière muette de sa question.
D’une voix forte, Krokowicz annonce que c’est le deuxième régiment de dragons au complet qui fait mouvement, aucune section n'échappe à la règle. Je vous accompagne.
— Eh Liam, ça veut dire quoi ? C’est l’offensive finale ? demande la soldate Eva Cuzca.
— Non, il a dit que l’ennemi fait mouvement. Les grandes pontes veulent comprendre pourquoi. Et c’est à nous, les piétons, de répondre à cette question. Eux, ils demandent. Nous, on exécute, comme toujours.
Le regard de Cuzca est dubitatif. Elle s’apprête à poser une nouvelle question quand la voix de Krokowicz l’en empêche.
— Vous avez une heure pour préparer votre barda. Exécution.
Depuis trois jours, la section de reconnaissance du deuxième régiment de dragons n’a vu âme qui vive.
— J’en ai plein le dos de patauger dans cette gadoue, signale le deuxième classe Morgan, en arrivant au sommet d’une colline.
— Elle masque ton odeur, c’est déjà ça, réplique le caporal Alonso.
Les autres s’esclaffent à la réplique, sauf le sergent Betsir et le capitaine Krokowicz.
— Je suis d’accord avec Morgan, annonce le soldat Piétri. Même pas un Donhuiame à buter depuis trois jours.
Depuis trois jours, la section de reconnaissance n’a croisé que du matériel Donhuaimes à l’abandon mais aucun soldat. Le matériel a été saboté manifestement, certains des tanks retrouvés sont calcinés, mais de l’intérieur. Ils arrivent au pied d’une colline solitaire.
D’habitude si sûr de lui, Krokowicz annonce ne rien y comprendre.
— C’était notre prochaine mission, prendre cette colline. Est-ce que c’est un foutu piège à la con ? Nous faire avancer et revenir en force ? Vous en pensez quoi, Betsir ?
— Ce serait un foutu gaspillage que de laisser ce matériel à notre portée, capitaine. Ce n’est pas ainsi que nous, nous aurions lancé une contre-offensive.
— C’est totalement inexplicable. On fait une pause ici les gars. Je veux être au courant du moindre mouvement autour de cette colline. Exécution !
L’air au sommet de la colline est glacial mais elle offre une vue panoramique sur environ 10 km alentour. Les capteurs n’ont détecté aucune présence vivante hormis des animaux sauvages. Les harfangs survolant la zone le confirment. Aucun Donhuiame n’est dans le secteur. Ils se sont volatilisés.
Cette scène se reproduit sur toute la ligne de front, que ce soit sur les planétoïdes ou dans l’espace. Les Donhuiames se sont retirées de tous les champs de bataille avec une célérité impressionnante. Certains vaisseaux ont réussi à prendre les fuyards en chasse, mais pas longtemps. Personne ne comprend. Personne ne sait où ils sont passés. Certains vaisseaux de reconnaissance ont poussé très loin derrière la ligne de front et c’est le même constat partout : les Donhuiames sont partis et aucun humain d’Héliosix ne peut dire pourquoi. Certains ont émis qu’un autre front s’est ouvert nécessitant toutes leurs ressources, mais contre quel ennemi ? D’autres pensent encore à une crise politique plus forte encore que celle qu’a connue Héliosix. La vérité, c’est que personne ne sait dire pourquoi.
Deux mois plus tard, la flotte spatiale a mis en place un réseau de surveillance sur toute l’ancienne ligne de front. Elle n’a rien détecté. La guerre est finie. Liam Betsir, de par ses années de service, est autorisé à rentrer chez lui en priorité. Dans le vaisseau qui l’emmène sur Amaterasu, sa planète natale, il s’autorise enfin à dormir sans une arme à portée de main mais avec les munitions au métal étrange toujours dans ses poches. Il sort de l’une d’elles une carte à jouer. Un as de cœur.
Je vais enfin pouvoir vivre, plutôt que survivre, se promet--il.

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