Pas un jour à faire la gueule.
Chapitre 14 : Pas un jour à faire la gueule.
Les cérémonies sont faites pour que ceux qui ne font rien se sentent importants. » – John Kenneth Galbraith, historien d’Eldertop.
An 606 de la fondation d’Inti-Prime, 5ᵉ jour de Solquil
Palais Konilef, Inti-Prime, siège des forces armées d’Héliosix
Le moment est des plus solennels. Deux cents nouveaux officiers dans cette nouvelle promotion. Un nombre conséquent qui explique sûrement que cette cérémonie se fasse en grande pompe. Il faut bien regarnir les rangs après la guerre.
Liam est circonspect. Il n’a jamais été friand de ce genre de cérémonies même s’il en comprend la nécessité. Ses décorations brillent sur son uniforme. Il est le seul à en avoir autant puisqu’il est le seul vétéran de la promotion.
Ses excellents résultats et ses anciens états de service lui valent d’être nommé capitaine. Il a choisi la branche du renseignement mais pas au sein de la flotte spatiale. Il enquêtera sous les ordres du commandant Barton.
Je suis devenu un rond de cuir et je n’aurai pas à tirer sur grand monde, hormis quelques méchants, suppose Liam Tout à fait ce qu’il me faut.
Les discours des grands pontes des forces armées se succèdent sans paraître vouloir finir.
C’est chiant cette cérémonie. Ils vont finir par me faire regretter de ne pas être resté sergent bientôt, songe le nouveau capitaine. Si j’avais vendu toutes les balles, je pourrais me la couler douce.
Il n’en a vendu que trois sur les six mille ramenés de Khadarys. La logistique pour y parvenir n’a pas été facile à mettre en place. Des deux spécialistes en armement qu’il a consultés, aucun n’a été capable de lui dire d’où peut provenir ce “single action army”. C’est une arme simpliste dans sa conception mais d’une origine totalement inconnue.
Après une analyse extrêmement discrète de ces fameuses balles, Liam découvre qu’elles contiennent du rodanium pur. Un des éléments les plus chers car des plus rares dans l’univers. Ses parents peuvent maintenant couler des jours plus paisibles et le petit Ferdinand, poursuivre ses études très prometteuses.
Viens maintenant le discours du major de promotion.
— Ouf, c’est le dernier. J’en ai marre d’être au garde-à-vous, souligne le voisin de Liam.
— Bon apparemment, je ne suis pas le seul à vouloir que ça se termine vite, soupire Liam.
Le discours de major de promotion parle d’honneur, de sacrifices. Discours convenu au possible.
Liam sourit intérieurement : Le parfait soldat sur le papier. Il devrait écrire les prospectus de recrutement. T’emballes pas, gamin, tu as juste obtenu un diplôme. Ce n’est pas les balles à blanc du camp d'entraînement qui font bien mal.
La cérémonie officielle est enfin terminée. Place au buffet, qui, Liam doit l’avouer, est particulièrement somptueux.
Une jeune femme qui a presque suivi la même formation que Liam l’aborde alors qu’il s’attaque aux petits fours. Liam ne l’a jamais particulièrement apprécié.
— Tu as de la chance d’être nommé capitaine dès ta sortie d’école, Betsir. Moi, je ne le serai que dans cinq ans avec un peu de chance. J’ai travaillé aussi dur que toi et je n’en obtiens pas autant. C’est assez juste. Tu as dû en cirer des pompes. Il paraît que le directeur de l’école t’a à la bonne. Il tient à quoi ton mérite ?
— Oh, à pas grand-chose, tu sais. Juste quelques mois passés sur Khadarys. Du début à la fin du débarquement, en fait. On m’avait pistonné pour ce camp de vacances. Je l’ai adoré. Perdre chaque jour des soldats, voir leurs tripes au sol, c’est formidable ! Je suppose que ça donne droit à quelques égards de la part du directeur de l’école. Et merci de me donner mon grade. Je suis capitaine. Tâchez de vous en souvenir, deuxième lieutenant, quand vous vous adresserez à moi. Liam insiste bien sur son grade à elle. Il n’a jamais fait l’effort de retenir son nom. Il ne peut s’empêcher de lancer une dernière pique : — Ah et n’oubliez pas votre cirage, ça dépanne quand il manque du mérite comme vous dites.
La jeune femme est bouche bée. Liam a fait mouche et elle a pour seule issue de secours que de reconnaître quelqu’un dans la foule présente. Elle salue Liam, sans manquer de lui donner du “mon capitaine”. Liam sourit.
— Je ne l’ai jamais aimée, celle-là. Tu l’as bien remise à sa place. Félicitations au passage, capitaine, alors comme ça, tu rentres dans le renseignement ?
Celui qui vient de s’adresser à Liam, c’est le désormais enseigne de vaisseau de deuxième classe, Jack Torven. C’est ce qui se rapproche le plus d’un ami dans cette promotion pour Liam.
— Hum, ouais, répond Liam entre deux petits fours. Je pense que ma place est là. Tu as signé où, toi ?
— Je prends en charge la maintenance du croiseur Merril VI, annonce plein de fierté Toren.
— Félicitations, jeune homme. Ta passion de la mécanique des vaisseaux de combat t’a amenée là où tu voulais. Tu es plus rigoureux que moi. Ce poste t’ira à merveille.
— Sans ton aide, j’aurais galéré bien davantage. Merci. J'ai trouvé la cérémonie vraiment sympathique. Pas toi ?
— Je n’ai jamais été fan du faste des armées et de tout ce décorum. Quand les grands pontes m’ont filé mes médailles sur Khadarys, c’était bien moins pompeux mais plus chaleureux en soi.
— Je crois comprendre ce que tu veux dire. Profite, tu es devenu le capitaine Liam Betsir. Je trouve que ça sonne bien.
— En y réfléchissant un peu, ouais, ça sonne pas mal en effet.
— Voilà mes parents. Viens que je te les présente.
Liam prétexte un passage aux toilettes comme échappatoire, mais peine perdue. Fort heureusement, les parents ne le questionnent pas sur ses médailles et son passé de vétéran mais se félicitent que leur fils ait eu un condisciple aussi sympathique que Liam.
Il trouve un endroit isolé, loin de la musique et des conversations ambiantes. Enfin seul avec ses pensées.
Eh bien me voilà capitaine, enfin. Je ne sais pas si je dois en être fier. Dire que je suis sorti de l’école de guerre, à la conscription, en devenant caporal, puis sergent sur le terrain. J’ai fait un peu de chemin quand même. L’avantage, c’est d’avoir pu choisir mon affectation.
Liam est satisfait d’en finir avec l’école d’officier. L’ambiance lui a paru si délétère et malsaine pendant ses longs mois de formation. Était-ce pire à l’école de guerre ? Oui, parce qu’il n’a pas eu le choix d’aller à cette dernière et non, parce que là-bas, il y avait le carré d’as.
Il repense à Tatiana, Kendra, Art… Les trois lui manquent fortement aujourd’hui mais il ne pourra retrouver qu’Art prochainement pour écluser quelques bières autour d’anecdotes de leur passé commun.
Il se souvient des mots de Tatiana avant qu’ils ne partent tous au combat contre les Donhuiames :” Liam, pourquoi tu ne fais pas d’efforts ? Tu es doué. Si tu t’en donnais la peine, tu pourrais devenir officier. Tu me fatigues, à ne pas essayer davantage.”
À l’époque, il n’avait pas su quoi lui répondre vraiment, sauf en disant que, de leur groupe, c’était Kendra la plus douée pour commander. La réponse de Tatiana avait été assez cinglante de mémoire. Kendra était devenu officier et aurait fini très haut si la guerre ne l’avait pas emporté non plus. Tatiana aussi, sans doute. Pour Liam, il ne reste plus que l’as de carreau : Art.
Tu me manques, ptite sœur. Je me demande ce que tu dirais si tu me voyais aujourd’hui. Sans doute quelque chose du genre “il était temps !” Et toi Kendra, que dirais-tu ?
Ses pensées sont interrompues par Toren qui a réussi à remettre la main sur Liam, pour lui présenter sa sœur cette fois.
— Allons serrer quelques mains et faire quelques sourires. Ça ne va pas me coûter grand-chose et ce n’est pas un jour pour faire la gueule, songe le jeune capitaine promu.

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