Le gosse en mission

7 minutes de lecture

« La jeunesse se laisse facilement tromper car elle espère vite. »

— Aristote, philosophe de l'ancienne Terre.

An 610 de la fondation d’Inti Prime, 12ᵉ jour du mois de Solquil.

Quartier universitaire d’Amacity sur la planète Amaterasu.

L’air du matin est vif, ici, à Amacity. La capitale d’Amaterasu ne bénéficie pas d’un nom original mais elle est propre et semble vivante en permanence. Il est aisé de s’y fondre dans la masse. Liam s’est fait déposer à quelques minutes à pied de sa destination. Marché lui a toujours éclairci les idées et… permet de vérifier que personne ne le suit.

— Paranoïa, quand tu nous tiens, soupire Liam.

Il pénètre dans un immeuble qui accueille de petits appartements. Celui qu’il cherche est au 4ᵉ étage. Il en a la clé et y pénètre. Le sol est un amas de fils électriques, de cartes imprimées, de carcasses d’antiques ordinateurs, de puces électroniques. Ferdinand n’a toujours pas appris à faire le ménage.

Pas un bruit dans l’appartement, le doctorant de l’université d’Amaterasu, section Informatique et réseaux, est sans doute en train de dormir. Liam pénètre dans la cuisine et se fait un café. Il s’assoit sur un des rares espaces libres de la chambre de Ferdinand, face à son lit. Quatre pieds dépassent de la couette.

— Soldat Ferdinand, debout ! J’ai du boulot pour toi.

— Hummm, daigne répondre l'intéressé, sans ouvrir un œil pour autant. Liam pose sa tasse et soulève le lit, le secoue et le repose.

Une voix féminine sort de sous la couette :

— Hey putain, c’est quoi ce bordel ? La blonde demoiselle ouvre des yeux bleus effarés. Mais vous êtes qui vous, merde ? Ferdinand, réveille—toi, oh… secouant le jeune homme à ses côtés. Il y a un drôle de type dans ta chambre.

Ferdinand ouvre enfin les yeux tout en baillant.

— Ah, c’est toi ? jetant un coup d'œil à Liam. Il est quelle heure ? J’ai faim. Ah ? Tu es encore là chérie ? Je croyais que tu étais parti hier soir.

— Ferdinand, tu es trop con. Je me casse.

— Comme tu veux, bébé, répond d’une voix toujours ensommeillée Ferdinand.

La jolie blonde veut sortir du lit mais le manque de vêtements qu’elle porte l'en empêche. Elle apostrophe Liam :

— Je sais pas qui vous êtes vous mais je voudrais bien sortir du lit sans avoir à me montrer nue à un vieux… enfin un inconnu.

Liam, souriant :

— Vous avez tout à fait raison, mademoiselle. Ferdinand, je t’attends dans la cuisine.

— Ouais, j’arrive dans deux minutes.

Liam s’installe dans la cuisine, en sirotant son café. Il entend la porte de l’appartement claquer. La jolie blonde a manifestement retrouvé ses vêtements. Ferdinand arrive pour se servir lui aussi un café.

— Tonton Liam, pourquoi tu débarques si tôt et sans prévenir ? T'es pas vieux au point de ne pas savoir te servir de ton ComTec, non ? C’est pas parce que je t’ai laissé la clé de l’appart’ que tu peux rentrer comme tu veux ici. Et t’as vu l’heure, il est huit heure !

—Huit heure ? Je ne suis pas en avance sur mon timing. Tu sais bien que je préfère parler directement. C’est plus sûr. Ça m’évite d’être piraté par des surdoués comme toi. Ton appartement est clean ?

— Je vérifie ça. Ferdinand pianote sur une tablette dont l’écran pourrait servir de garde-manger à des souris tant il est plein de miettes. — Oui, c’est bon. On peut causer tranquille, pas de mouchards ici.

— Tes études avancent bien, à ce que j’ai vu dans ton lit. Tu en es où ?

— Oh elle, elle est moins chiante qu’elle en a l’air, tu sais. Elle a un sale caractère mais elle reviendra… ou pas. Ferdinand s’interrompt. — C'est pas pour me parler de ma vie sentimentale que tu es là, tonton, hein ?

Liam se contente de sourire.

— Tu sais que j’avance sur mon doctorat. J’espère présenter ma thèse plus vite que prévu. Tu sais que l’aide de ton copain, l’ancien militaire, euh… Archi…

— Art, corrige Liam.

— Ouais, c’est ça, Art. Ben, il m'a appris deux-trois choses intéressantes. Il dit que si j’ai mon doctorat cette année, il m’embauche dans sa boite d’ingénierie avec un salaire à six zéros. Hey ouais mossieu ! Le ton de Ferdinand est empreint d’une légitime fierté.

— C'est une belle opportunité pour toi. Art est doué dans son domaine. Très doué même. Et puisqu’on parle d’opportunité, ça te dirait de jouer aux espions ?

— Ah ben carrément ouais. Mais non, en fait. Je l’ai déjà fait un peu avec toi. Si c’est encore pour pirater des serveurs de trafiquants, non merci. Le dernier m’a bien fait flipper quand j’ai vu sa tronche sur les écrans.

— C'est un défi d’une autre taille que je te propose, Ferdi. Il s’agit de collecter des informations, et d’en faire une analyse. Et pas un petit paquet de données.

Je te parle de milliers de pages de rapports, de photos, d’expertises, d’interrogatoires. Il y aura

— Pour de vrai ? Liam, tu sais que j'adore la série avec les espions là… Comment ça s'appelle ? Les gardiens de la justice. C’est trop fun comme truc. Je suis sûre qu’Harry va retrouver Héléna pour l’épouser…

Liam éclate de rire :

— Le seul point commun entre la série et mon boulot, c’est qu’on respire de l’air… Il n’y a pas grand-chose de réel dans cette série, ni de très sérieux.

— Ah ouais, dommage, explique un Ferdinand qui a l’air sincèrement déçu. C’est la saison 4, elle est top pourtant, tu sais que Fox va… Ferdinand s’interrompt de nouveau. C’est quoi que tu veux que je fasse ?

— Nous allons devoir fouiller les archives de la flotte spatiale d’Héliosix. Je suis à la recherche des six cuirassées “légionnaire” disparues à la fin de la guerre.

— Dit comme ça, c’est pas très excitant ton truc. Ça ressemble au boulot d’un bibliothécaire. Quand tu parles des six cuirassées, tu parles de ces machins que tout le monde a fait la gueule quand ils ont été détruits pendant la guerre ?

— À quelque chose près, oui. J’ai des raisons de penser qu’ils n’ont pas été détruits et qu’ils sont même encore en activité.

— Il paraît que leur système de navigation était révolutionnaire mais que personne n’a jamais réussi à le reproduire. Un mélange de technologie quantique et de physique classique. Il paraît même qu’ils pouvaient rentrer à pleine vitesse dans un autre vaisseau et s’en sortir quand même. Même leurs antennes de détection étaient… Ferdinand s’interrompt.

— Je parle trop, c’est ça ?

C’est un Liam souriant qui lui répond :

— T’as un enthousiasme contagieux, jeune homme.

— Jeune, jeune… J'ai quand même 17 ans. Je ne suis pas encore vieux comme toi, tu me diras, et heureusement. Tu crois vraiment qu’ils fonctionnent encore, les cuirassés ? C’est bien dans le seul engin de guerre que je voudrais pénétrer.

— Ta copine serait ravie de t'entendre le dire !

— Hein ?

— Non, rien. De l’humour de vieux. Pour répondre à ta question, C'est ce que je dois découvrir, s’ils existent encore ou non. Tu vas m’y aider. Mais on oublie le protocole habituel. Tu ne peux pas travailler de chez toi. J’ai besoin de toi au plus près. Tu finis ton petit déjeuner, tu t’habilles et tu te fais tout beau. Je t’emmène au siège de la flotte.

— Quoi, tu veux que je bosse sur Inti-Prime ? ben… Euh… c’est que…

— Je sais bien que tu as d’autres occupations en ce moment, mais la jolie blonde peut attendre. Et puis, qui sait, peut-être que tu trouveras de quoi alimenter ta thèse.

Tu veux jouer à l’espion, oui ou non ? Je te fournis une accréditation officielle, avec de jolis accès aux meilleurs ordinateurs de la flotte. Tu seras payé, bien entendu.

C’est les yeux pétillants d’excitation que Ferdinand répond : “Bah écoute, si tu me prends par les sentiments comme ça. Tu crois que j’aurai accès au central de la flotte ? C’est un chef-d'œuvre, paraît-il… Top là mon pote.” Ferdinand se met en route pour la salle de bain, laissant Liam seul dans la cuisine.

— Quel foutu gamin. Sûrement le génie de ce siècle en matière d’informatique et de réseau. Mais dans quoi je l’embarque ? Et dans quoi je me suis embarqué ? se demande Liam.

Liam se remémore sa rencontre avec ce bout de gamin aux cheveux bruns bouclés. Un orphelin comme des millions d’autres dans le système d’Héliosix. Le médecin qui l’a soigné au retour de Khadarys lui a parlé de ce programme de parrainage d’orphelins. Ferdinand avait le regard qui dénotait une intelligence bien supérieure à la moyenne et aujourd’hui, il est près d’avoir un doctorat à 17 ans, sans forcer. Liam n’a fait que lui trouver une famille d’accueil pour qu’il puisse grandir en paix mais le gamin a toujours échangé et Liam n’a jamais rompu le contact. Pour Ferdinand, “tonton” Liam est ce qui se rapproche le plus d’une famille, avec sa famille d’accueil. Pis avoir un “tonton” qui ressemble à un espion, c’est la grande classe.

Même s’il a toujours été très réticent à employer les dons de Ferdinand, Liam reconnaît que le gosse l’a bien aidé une fois ou deux. En plus d’être attachant. Mais là, l’emmener au siège de la flotte… « Est-ce que je ne suis pas en train de profiter de lui et de notre lien ? Si je vois que ça tourne mal, je le rapatrie ici. Pas question de le mettre en danger. Mais connaissant Ferdinand, en deux-trois jours, sera réglé ce que j’ai à lui faire faire. S’il y a sûrement des hackers meilleurs que lui, ce gamin est au-dessus de tout soupçon. Vendu. Le gosse est en mission.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire TreiZe ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0